‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 113 sur 192 · III. Pour faire sentir encore mieux la faiblesse de cette · texte numérisé non relu

III. Pour faire sentir encore mieux la faiblesse de cette

DU PROBABILISME

doctrine, il n'y a qu’à lui faire subir un autre contrôle que celui du sens commun que peut-être elle dédaigne, et à la mettre en face de la science elle-même. Que l’on dise à un mathématicien ou à un physicien que les vérités qu’il démontre ou les faits qu’il constate ne sont que problables, vous le verrez sourire. Il en serait de même d’un moraliste s’il s’agissait des principes de la morale. Il y a un calcul des probabilités qui est une branche de la science mathématique. Croit-on que les principes n’en soient que probables ? Ce serait faire preuve d’ignorance. Ils sont aussi certains que la science elle-même. Dira-t-on de la géométrie qu’elle n’est qu'une suite de raisonnements probables? On ne saurait user de ce langage même à l’égard de la physique, de la chimie, des découvertes dans les arts. Et la morale, n’est-elle à son tour fondée que sur des règles probables? Le probabilisme ose l’affirmer; mais il ferait mieux de s’en abstenir, car ce côté du système n’est pas celui qui lui a valu le plus d’éloges. S'il lui doit le renom dont il jouit, ce n’est pas celui d’une sagesse qui soit à envier.

Si on voulait pousser plus loin cette critique, on relèverait d’autres défauts et d’autres contradictions. On ferait voir que l’argumentation que soutient le probabilisme contre la certitude se retourne contre lui et qu’elle a la même valeur que contre le dogmatisme. Tous deux, le dogmatisme et le scepticisme, refusent le compromis qui leur est proposé, et chacun d’eux le repousse par les mômes raisons qu’il fait valoir contre son adversaire.

Le scepticisme au moins, lui, est net et sans équivoque ; il reste sur son terrain et n’est pas ainsi ballotté entre les contraires.

Quant à la polémique du probabilisme contre le dogmatisme, comme il ne fait que renouveler les arguments du scepticisme, nous n'avons pas à nous en occuper. C’est d’ailleurs dans ce qu’il affirme plutôt que dans ce qu’il nia que doit s’apprécier un système.

Nous conclurons que le probabilisme est plutôt une doctrine mixte, vainement conciliatrice et contradictoire, qu’un vrai système philosophique, homogène et conséquent. Maa-

quant de consistance et de profondeur, if n’était pas destiné à une grande fortune. Dédaigné des penseurs, il ne convient qu’aux esprits timides et inconséquents, que la rigueur de la logique effraye et qui eux-mêmes le désavouent si on les presse, peu habitués surtout à aller au fond des choses. Dans le monde de la spéculation, il devait disparaître devant des conceptions plus originales et plus fortes. C’est ainsi qu’il apparaît dans l’histoire de la philosophie (1).

QUESTION XV

Du Probabilisme. — Quelles sont ses conséquences théoriques et pratiques?

Le probabilisme doit être envisagé à la fois dans ses conséquences théoriques et pratiques. Or, nous l’avons dit, elles ne sont guère moins à redouter que celles du scepticisme. L’apparence de sagesse et de modération dont se pare cette philosophie ne sert qu’à voiler sa faiblesse et à cacher son impuissance. Si dans la pratique elle n’est bonne qu’à fournir des excuses de leur conduite aux caractères indécis ou peu résolus, elle ne vaut pas beaucoup mieux dans la science, dont elle tend à ralentir, sinon à arrêter les progrès, et à diminuer, sinon à décourager les efforts. lJeu de mots suffiront à le démontrer.

I. La science a pour principe l’amour de la vérité. Celleci doit être sans cesse présente à l’esprit du savant. C’est le but vers lequel il tend. Ce but, il doit pouvoir l’atteindre; sans quoi il renoncera bientôt à le poursuivre. Un zèle ardent et infatigable anime le vrai savant dans toutes ses recherches. Mais si le mobile qui le pousse est pur et désintéressé, l’objet de ses efforts n’en doit être que plus assuré. S’il n’en est pas ainsi, comment surmontera-t-il tant d’obstacles, s'irn posera- t-il de si grands et si nombreux

(1) On a essayé de rajeunir le probabilisme en rappliquant à la spéculation philosophique qui alors se distinguerait do la science par ce caractère de simple probabilité opposé à la certitude. Cette tnéorie (Cournot) est sujette aux mémos objections que l’ancien probabilisme.

DU PROBABILISME

sacrifices T Son dévouement à la science doit être sans bornes, poussé quelquefois jusqu'à l’héroïsme et même jusqu’au martyre. Or, que deviendra ce zèle si, au lieu de la vérité, vous ne promettez au savant pour prix de ses recherches que la simple probabilité î — Il est clair que ce système affaiblit l’esprit scientifique , que , s'il n’arrête la science, il ralentit ses progrès. Il restreint aussi son domaine, lui interdit les problèmes obscurs, élevés, difficiles. Il comprime l’essor de la spéculation (1). — Or, je le répète, si la certitude nous échappe, si à sa place il faut se contenter de la probabilité, qui voudra consumer sa vieà la poursuite d'une chimère, et voir tous ses travaux récompensés seulement par une apparence de vérité ? Telle opinion est plus probable que telle autre : c’est ainsi qu’Archiruède l’a emporté sur ses rivaux, dont l’histoire a oublié les noms. Il est probable que Copernic et Galilée ont eu raison contre Ptolémée. Voilà le précieux résultat que le savant retirera de ses labeurs et de ses veilles, peut-être de ses persécutions. Il faut l’avouer, une telle science est peu faite, je ne dis pas pour satisfaire la curiosité humaine, cela est trop évident, mais pour payer de ses efforts celui qui s’est consacré à son service. J'ajoute quelle ne vaut guère mieux qu’une, complète ignorance. Celle-ci serait peut-être préférable, sachant au moins qu’elle doit se résigner. En tout cas, elle ne vaut pas ce quelle coûte. En littérature, un tel système peut suffire à soutenir la patience des érudits ; il peut convenir à certains esprits nés pour la critique, qui dans leur ardeur de polémique préfèrent à la possession tranquille de la vérité, son incessante recherche; mais il n’est guère propre à enflammer le génie et à susciter des inventeurs. Je crains même qu’il ne suffise pas tout à faitpour juger leurs œuvres.

II. Quelle influence peut exercer une telle doctrine sur la vie et les actions humaines? C'est ici que le probalylisme veut que sa sagesse soit admirée. (V. Cic., de Mais

elle mérite peu les éloges qu’elle se donne.

(1) Alterum est vitium quod quidam nimis magnum studium, muliamque opcram in res obscuras et difficiles conferunt. (Cic., de Off., I, iv.)

Quare naturam meam cum veritato quaindam familiaritstem et cognationem habere judicavi. (Bacon.)

Je laisse à ceux qui ont montré le danger du probabilisme dans la morale pratique ce côté de la thèse pour ne l'envisager que dans ses caractères les plus 'généraux. La volonté humaine a besoin d’une règle fixe, d’une loi qui lui commande avec autorité. Où trouver cette fermeté et cette autorité si cette règle n’est que probable ? Après que, comme Carnéade parlant devant le sénat romain, vous aurez démontré sur la justice qu’il y a de bonnes raisons pour y croire, mais aussi d’autres non moins bonnes pour n’y pas croire, quoiqu’à tout prendre les premières soient plus vraisemblables, serez- vous fortement préparé pour la pratiquer? Dans les cas ordinaires, soit; mais s’il fallait braver l’opinion injuste de la multitude irritée, s’exposer comme Socrate à boire la ciguë, monter sur un bûcher ou sur un échafaud, il ne faudrait pas trop s’y attendre, je pense, d’un partisan de cette doctrine. Ce n’est pas à elle de réaliser le portrait du Juste tel que Platon le trace dans sa République (liv. II), ni le Juslum et tenacem propositi virum des stoïciens. Le sage de cette école n’est ni si résolu ni si absolu. Il chercherait quelque milieu entre ces extrêmes ; s’il ne le trouvait pas lui-même, il saurait bien à qui s’adresser pour avoir l’opinion modérée qui lui convient. Il a pour se guider, outre sa prudence personnelle, des autorités qui jamais ne lui font défaut. Il a la coutume et les lois, l'opinion du grand nombre et même celle d’un seul. Sa sagesse s'effraye de tout ce qui s’écarte de la voie commune; il suit les sentiers battus, et rarement il gravit le sentier rude et peu fréquenté do la vertu. Ce système est peu capable de former des caractères, et l'on conçoit que Caton en ait voulu éloigner la jeunesse romaine.

Quand les principes sont fermes, clairs, certains, le reste de la morale aussi est clair et peut se passer de nombreux préceptes. La casuistique n'y a guère de place. Mais, à la suitede la probabilité, on la voitaccourir avec tout son cortège de distinctions subtiles et de molles complaisances; la porte alors est ouverte à tous les sophismes. Il suffit de renvoyer aux Provinciales.

Revenons à la vertu. L’héroïsme , disons-nous , demande des convictions fortes. Le probabilisme ne forme

DU IVROUABILISMli

pas de héros. Mais la simple vertu, la verra-t-ou au moins éclore dans cette doctrine ? Non, car elle aussi veut des principes fermes et stables, firma, stabilia, comme dit luimême Cicéron (de Off., I), qui fait très-bien d’oublier ici les leçons de l’Académie, ku. vertu est une lutte contre lœ obstacles. Or, je le demande, d’où lui viendra cette énergie qui résiste courageusement au mal, qui se dévoue pour le bien et qui seule mérite le nom de vertu ? Sans doute l’intelligence n’est pas la volonté, et l’on peut être faible de caractère avec un esprit éclairé. Mais le jugement n’est-il pour rien dans les résolutions de la volonté? n’entre-t-il pas pour beaucoup dans le caractère? Quand à une volonté ferme par elle-même se joint la conviction d’une raison sûre d’elle-même, n’est-ce pas alors que l’on voit apparaître la vertu véritable ? Qu’on parcoure la liste des hommes les plus vertueux depuis Socrate, on verra chez tous des principes fermes et arrêtés, avec de mâles habitudes. Mais que peut produire un caractère faible, qui ne marche qu’à la lueur pâle et douteuse de la vraisemblance ? Si l’énergie sans la prudence est la témérité, qu’est-ce que la prudence qui, manquant de principes fixes, s’allie à la faiblesse ? Souvent les passions sévissent avec fureur; mille causes semblent nous précipiter malgré nous dans le mal. Et l’on veut que, s’appuyant sur des motifs probables, l'homme résiste à toutes ces tentations ? Qu'une violente passion s’élève dans l’âme, on ne peut douter de son existence ; on la sent, car elle vous pousse. Or, à ce désir certain, on n’opposera qu’une défense probable ? C'est livrer l’homme aux penchants de sa nature inférieure. Avec de tels principes, on pourra former des hommes honnêtes dans une certaine mesure, et dans des positions où le bien est facile; mais s’il vient à surgir quelque obstacle, si un rude combat est a soutenir, on ne peut plus compter sur ces timides soldat^ et il est à craindre qu’à l’heure du danger ils ne désertent. On voit l’inconséquence des moralistes qui ne donnent à leurs préceptes que la probabilité pour base. Ils détruisent d’avance toute énergie, toute vertu, non-seulement héroïque, mais commune, ou ils ne peuvent former qu’une vertu timide et deÿ caractères incertains. 11 est heureux

que Cicéron, l’apôtre de cette doctrine à Rome, l’ait luimême désertée dans ses écrits sur la morale. 11 fait bien d’emprunter ses enseignements à l'école stoïcienne ou à Platon et à Aristote. Mais lui-même a prouvé, par l’exemple d’une conduite non exempte de défaillances, bien qu'honorable et glorieuse, l’influence fâcheuse d’un tel système, dont on regrette de retrouver plus d’une trace même dans les traités où il suit de meilleurs guides.

En résumé, le probabilisme, dans son énoncé même, trouve une double condamnation de son principe : la probabilité suppose la certitude; affirmer la vérité comme probable, c’est croire qu’il y a une vérité. De plus, ce système contredit la raison et l’invincible témoignage de la conscience; il est en opposition avec la nature humaine qu’il veut expliquer; il est forcé pour se défendre d’emprunter au scepticisme ses armes, dont il se blesse. Il croit trouver un juste milieu entre des opinions extrêmes qu’il ne saurait concilier. Lui-même ne peut se soutenir que par des inconséquences. — Dans la science, il tend déteindre l’amour de la vérité. Dans la vie pratique, il ôte à l’dme son énergie. L’héroïsme lui est étranger, et la vertu ellemême ne peut s’en accommoder. S’il peut servir, comme il le dit, à corriger l’esprit humain de son orgueil ou d’une confiance téméraire (1), s’il lui apprend à juger les autres avec indulgence, à être réservé ou modeste, outre que ce ne sont pas chez lui des vertus, ces heureux effets ne compensent ni ses erreurs ni ses dangers. Ces qualités ellesmêmes doivent être cherchées ailleurs et découler d’une autre source. La vraie sagesse les contient et les inspire, elle qui à des convictions fortes et arrêtées joint le sentiment des bornes de la raison et de la faiblesse humaine. Si la vertu est humble et modérée, ce n'est pas que la foi lui manque; c’est au contraire parce qu’elle est sûre d'elle-même et se sent appuyée sur la base inébranlable de la vérité.

(1) Atque ûffirmatidi arrogantiam vitantem fugere temeritalem quœ a snpientia dissidet plurimum. (Cic., de Off.t II, n.)

PES CAUSES FINALES

QUESTION XVI

DES CAUSES FINALES —De la natnre et de la légitimité du principe des causes finales.

L’abus que, de tout temps, les théologiens, les philosophes et les savants eux-mêmes * ont fait du principe des

* Aperçu historique. — Anaxagore fut le premier philosophe qui conçut lemonde comme étant l'œuvre d’une cause intelligente et ordonnatrice. (Arist., Met., I, iii ) Mais il ne se sert de son principe que pour la formation du monde en général; il explique les phénomènes particuliers par des causes physiques. — La doctrine de Socrate (Xénoph., I, iv ; IV, iii) a des vues déjà très-précises sur la finalité dans les êtres de la nature, et il s’en sert pour démontrer la Providence. {Ibid.) L’homme est le but de la création terrestre (IV, tu). — Toute la physique de Platon est conçue au point de vue téléologique ; les causes finales y sont partout à côté des idées et des nombres. (V. Timi'e et le livre X des Lois.) On connaît le passage du Phédon (xlvi) où il blâme Anaxagore de n’avoir pas su utiliser sou principe pour l’explication des lois de la nature.

Aristote revendique la conception du principe des causes finales dont il donna du moins le premier la théorie, et qu’il range parmi ses quatre causes (matière, forme, cause efficiente, cause finale) (Met., 1, ni). Dans sa Physique il le proclame : « La nature ne fait rien en vain, » son grand mérite est de n avoir considéré que les fins réelles résultant de la nature des êtres (finalité interne, Kant). Dans son Histoire naturelle, il en fait un usage perpétuel et fécond.

Les stuiciens sont loin d’être ans i sensés. Les causes finales, comme raisons séminales, jouent un grand rôle dans la physique stoïcienne. La nature telle qu’ils la conçoivent est industrieuse et prévoyante, n’omettant rien de ce qui est opportun et utile, plane arlifex, consultrix et provida ulililalum opportunitatumque omnium. (Cic., de Hat. Deor., II, xxii.) Mais cette conviction leur lait inventer une foule d’explications ridicules. Ils appuient sur elle leur système de divination ; ce qui a valu à la providence stoïcienne, avec les sarcasmes de leurs adversaires, le nom de vieille devineresse, anum fatidicum. {Ibid, et de Dlvinatione.) — Epicure, comme Démocrite, devait rejeter tout à fait les causes finales. Tout s’explique par le hasard et la nécessité. Aussi Lucrèce condamne les causes finales dans ces vers célèbres :

Oronia perversa præpoMera aunt ratione

Nil ideo quouiam naturn est in corpoiv, ut uti

Possemus; »cd quod nalum est, id procréât usum, etc.

(Lib. IV, 821.)

Dans le panthéisme alexandrin, la Providence , qui n’est que la sagesse divine, n’agit pas d’après un dessein. (V. Plolin, 3* Enncade, liv. I.) Mais l’univers est , comme dans le stoïcisme, rempli de lins ou de raisons séminales. En contemplant l’œuvre divine, notre raison cherche a deviner ces fins. Les Alexandrins n’ont pas fait un moindre abus que les stoïciens des causes finales. Tout leur sylème de la nature est une conception a priori, un monde imaginaire, peuplé des fictions

causes finales détermina les premiers réformateurs de la science moderne à bannir cette recherche du domaine des sciences physiques. On sait comment Bacon s’exprime à ce sujet, Causarum fin ali um ingumlio sterilis est, et tanquam virgo Deo consecrala, nihil parit. (De Augm., III, v.) Descartes aussi la condamne comme une tentative présomptueuse de la raison humaine voulant pénétrer dans les conseils de la sagesse divine. ( Principes , I.) Plus tard, Spinosa s’élève fortement contre ce procédé, contraire à tout son système où toutes choses s’enchaînent d’après les lois de de l’éternelle nécessité. ( Elh 1.) Pour lui, Les causes finales sont des êtres d'imagination. (Ibid., I.) Leibnitz non-

créées par la dialectique. — Les Pères de rEglise interprètent la nature conformément aux desseins de Dieu que. manifeste la révélation. C’est le droit de la théologie ; mais il est facile d’en abuser. Souvent dans leurs écrits les intentions de Dieu, interprétées conformément aux textes de l'Ecriture, sont affirmées avec une hardiesse téméraire qui substitue A la sagesse divine les vues les pins étroites de la sagesse humaine.

Mais ce sont surtout les scolastiques qui ont fait un abus étrange et perpétuel de ce genre de raisonnement. Aux formes substantielles chez eux s’ajoutent les causes finales , dont l’interprétation arbitraire remplace l’observation des faits et des lois. En vain quelques esprits supérieurs, comme Hogtr bacon, protestent contre celle méthode. Elle a régné pendant tout fc moyen Age. La Renaissance elle-même ne l’interrompt pas. Les vrais savants , Galilée, Torricclli, seuls l’abandonnent. Ils entrent dans une voie nouvelle : celle de l’observation <de la nalure et de ses lois. — bacon ne fait que proclamer et formuler cette méthode. De là sou arrêt contre les causes finales, qu’il bannit, du domaine des sciences physiques. Mais lui-même dépasse le bul. Du reste, comme on l'a observé (Rémusat, Bacon), il ne dit pas des causes finales, quod non ve.rœ sint, mais que leur emploi n’est légitime que dans la morale et la théologie.

Descaries s’exprime de même : « Nous rejetterons entièrement de notre philosophie la recherche des causes finales, car nous ne devons pas tant présumer de nous-mêmes que de croire que Dieu nous ait voulu faire part de ses conseils. » ( Principes , I’*1 partie.) « Tout ce genre de causes que l’on a coutume de tirer de la fin n'esi d aucun usage dans les choses physiqncs. » filent., V.) Il ne l’exclut pas de la morale, « quoiqu’on matière de morale ce soit quelquefois une chose pieuse; nous pouvons considérer quelle fin nous pouvons conjecturer que Dieu s’est propo-é au gouvernement de l'univers, certainement en physique, où tontes choses doivent être appuyées sur des raisons solides, ce serait inepte. » {Rép. aux obj. de Gassendi, t. t, p. 2, 92; II, p. 280. Cf). Lcttr. Ed. Garnier, f. IV. Mais Descartes ne suit-il pas une méthode analogue lorsque, adoptant le procédé a priori, qui va des causes aux effets et non des effets aux causes, il s’appuie sur ce principe que Dieu a mis en nous « certaines semences

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seulement rétablit ce principe dans sa philosophie, il le réintègre dans la science comme procédé d’investigation légitime et nécessaire. Il soutient que la considération des causes finales peut servir de flambeau jusque dans les recherches physico-mathématiques, et il en donne pour preuve ses propres découvertes. Newton n’est pas moins favorable à cette opinion, bien qu’il répète partout : « Je ne fais pas d’hypothèses, hypothèses non finqo. Fidèle à l’esprit et à la méthode de Bacon, l’école sensualiste et encyclopédique du 3tvuie siècle reprend sa pensée et l’exagère encore. L’école écossaise (Reid, D. Stewart), dans sa réaction spiritualiste, réclame en faveur de ce principe et veut qu’on lui fasse sa

de vérités » qui sont la marque de l’ouvrier empreinte sur son ouvrage î (Disc, de la méth., 5“ part.) Que fait-il quand il dit : « Je, fis voir qu'elles étaient les lois de la nature et sans appuyer mes raisons sur un autre principe que les perfections divines, etc.?» Il construit un ciel, une terre, non tels qu’ils sont, mais doivent être. Sans doute il raisonne, non en théologien ou en moraliste, mais en mathématicien et eu géomètre, d'après des lois et non des liua, et c’est un grand pas. Mais quand, du domaine de la physique, il passe k l’étude des êtres organisés dans l’explication de ces machines si savamment construites, les plantes , les animaux et le corps humain , ne mèle-l-il rien du procédé qu’il condamne ? Il raisonne bien encore selon les lois mécaniques qui sont les mêmes que celles de la nature. Mais n’ajonlet-il rien quand il dit : » Considérant ce corps comme une machine qui, ayant été (aile par les mains de Dieu, est incomparablement mieux ordonnée, etc., » il en étudie toutes les pièces et les ressorts ? Que failli, sinon d'appliquer le principe des causes finales banni de sa physique ? (V. Disc, de la méth., 5® part.)

Spiaosa est plus absolu et plus conséquent. « La nature, dit-il, ne se propose aucun but dans ses opérations. Toutes les causes finales ne sont rien que de pures fictions imaginées par les hommes. » (Eth., I.) « J'ai prouvé que toutes choses se produisent et s'enchaînent par l’éternelle nécessité et la perfection suprême de la nature. » Plus loin: «Quand nos adversaires considèrent l’économie du corps humain, ils tombent dans un étonnement stupide, et, comme ils ignorent les causes d’un art si merveilleux, ils concluent que ce ne sont point des lois mécaniques, mais mie industrie divine et surnaturelle qui a formé cet ouvrage, etc. » Il confond tout, la finalité externe avec, l'inlerne. « Ainsi, les hommes s’étant persuadé que tout ce qui se fait dans la nature se fait pour eux, ont dû penser que le principal eu chaque chose est ce qui leur e>l utile. » Mais l’ordre, n’est-il rien en soi ? Non, dkSpinosa. « Los hommes préfèrent l’ordre à la confusion, comme si l'ordre considéré indépendamment de noire imagination était quelque chose dans la nature. Ils prétendent que Dieu a tout créé, avec ordre, ne voyant pas qu’ils lui supposent île l'imagination. » (Ibid.) Quant aux notions de celte nature, elles ne sont que des façons d’imaginer qui affectent diversement l’imagination. » (Ibid.) Ainsi, l'ordre do

part. La philosophie allemande (Kant, Schelling, Hégel) ne lui est pas absolument contraire; mais elle l’explique d’une façon nouvelle, le transforme et le restreint. Depuis, le positivisme devait lui déclarer de nouveau la guerre. N’admettant que les faits et les lois, rejetant même la cause efficiente, encore moins devait-il tolérer la cause finale; il la repousse comme élément métaphysique ou a priori , et il prétend ne pas s’en servir. Parmi les savants qui manifestent le même esprit, quelques-uns l’admettent dans une certaine mesure tout en montrant à son égard une sévérité et une défiance peut-être justifiées par les excès contraires.

Dans ce conflit d’opinions contradictoires, où est la vé-

monde et la conception même de l’ordre sont une fiction de l’imagination î Hume ne parlerait pas autrement.

Leibnitz , dont tout le système est une harmonie préétablie et dont la règle constante ou le critérium est la raison suffisante, devait réintégrer les causes finales dans la science elle-même. Sa devise est : Nihil est sine rations. Quidquid est, est rulinuatum. Il soutient donc que la considération des causes finales est nécessaire ; il en étend l’emploi même aux sciences mathématiques et physiques. (Cf. Noue. Kss. , liv. IV, ch. xii. — Op. phil., Ed. Erdmann, XXIV, xuv. Acta érudit., 1682. )

Newton, avec son génie religieux, est, malgré la sévérité de sa méthode, un partisan déclaré des causes fina'es. De us sine dominio, providentia cl cousis finatibus nihit aliud est quant fatum et natura. (Princip., III ; Scol . gén.) — Cudworlh blâme l’opinion de Descartes. Bayle la combat, comme plus tard Macaulay. qui appelle la méthode des causes finales fructifera, tarifera, ty. Bémusal. Bacon, p. 209.)

Les encyclopédistes , d’Alembert, Diderot , suivant le précepte de Bacon, dont ils adoptent et propagent la méthode, se déclarent contre les causes finales. (Préf. de VEncyclop.) — Voltaire prend leur défense ; il le fait avec sa vivacité ordinaire ; mais il en rejette l'abus. Il lui parait « qu’il faut être forcené pour nier que les estomacs sont faits pour digérer, les yeux pour voir, les oreilles pour entendre; mais c’est eu vain que l'on prétend que les marées sont données à l'Océan pour que les vaisseaux entrent plus aisément dans le port et pour empêcher que l’eau de mer se corrompe. » Il distingue très-bien la fin véritable pour laquelle une cause agit. Le caractère auquel on la reconnaît, c'est que l’effet se produit en tout temps et en tous lieux. Il serait ridicule de prétendre que la nature eût travaillé de tout temps pour s’ajuster aux inventions de r.os arts arbitraires Ainsi, son bon sens avait de-

vancé Kant dans la distinction que celui-ci fit plus tard.

Itousseau et toute son école, avec le sentiment de la nature, réintègrent les causes finales, mais sans en éviter les abus, ni assez distinguer les aspects divers. Une foule d’écrivains, dont le plus remarquable est Bernardin de Saint-Pierre, composent des œuvres d’après cet esprit. — Nous n'avons pas à parler ici des écrits composés an point de vue de la théologie naturelle, soit en Angleterre, soit en France, etc., où

DES CAUSES FINALES

rité? Comme presque toujours, dans une opinion moyenne, également éloignée des deux extrêmes, sévère à l'égard des abus, mais reconnaissant la légitimité du procédé et son utilité dans un emploi sage et raisonné.

Pour voir clair dans cette question, il faut : 1° préciser le principe et 2° le dégager des accessoires qui, en s’y mêlant, le faussent ou le compromettent.

I. De même que tout être a sa loi qui le régit et sa cause efficiente qui le produit, tout être a aussi sa fin, qui est sa raison d'être et qui est conforme à sa nature. Le monde est organisé d’après ce principe. L’harmonie qui y règne n’est pas seulement l’effet de ses lois, elle résulte d’un en-

ce principe téléologique est appliqué à la nature. En Allemagne, Reimarus, le mallre de Kant, pour lequel il conserva toujours de la vénération, composa un traité de ce genre, où l’auteur fait admirer les merveilles de la nature, surtout dans les êtres organisés.

L 'école écossaise fut aussi favorable à la méthode des causes finales, dont elle reconnaît la légitimité dans la science comme extension de la méthode même de Bacon, ou de l’induction, Ileid, le chef de cette école, s'exprime ainsi : « Quant aux causes finales, elles se montrent à découvert partout où nous portons nos yeux. Je ne puis pas plus douter si l’œil est fait pour voir et l’oreille pour entendre, que je ne puis douter d’un axiome mathématique. Cependant l’évidence ne vient ici ni de la démonstration mathématique ni de l'induction En un mot, les causes tinales, les vrais causes Cnales, apparaissent partout de la manière la plus claire dans les deux et sur la terre, dans la constitution de chaque animal et dans notre propre constitution, tant physique que morale. Elles sont très-digues d’attention, et elles ont un charme qui réjouit l'âme. » {lietd à tard K amer, cité par V. Cousin, l’hiU écoss., 6* leçon.) — Son disciple D. Stewart va plus loin : a Ce n’est pas seulement sous le point de vue moral que l'examen des causes finales est intéressant, il y a quelques parties de la science de la nature où il est nécessaire pour compléter la théorie physique. Il y a des circonstances dans lesquelles cet examen s’est trouve un puissant moyen de, découverte. La science de l’anatomie en fournit les exemples les plus remarquables. Pour comprendre la structure des organes d'un animal, il est nécessaire, non-seulement de considérer leurs fonctions, ou, en d’autres termes, de considérer leur finel leur usaye., . Aussi, tout anatomiste, quelles que soient ses opinions métaphysiques, procède-t-il dans ses recherches d’après celte maxime, que tout organe a sa destination propre, et, quoique souvent il use eu vain ses efforts à rechercher celte destination, jamais il ne pousse le scepticisme jusqu'à douter un moment du principe général. » (Fhil. de l’Esp. hum., t, 111; tr. Parcy.)

L’école allemande professe sur les causes finales des idées qu'il est difficile d’exposer en peu de mots. On connaît déjà la manière dont Kant les envisage et sa distiuction lumineuse. Voici son jugement général ;

« Un grand nombre de philosophes ont admis le principium nexus

semble de fins et de moyens qui révèlent qn dessein, manifestent une raison, une sagesse suprême. Cet arrangement ou cette réciprocité de fins et de moyens se fait remarquer surtout dans les êtres organisés de la nature. I>à s’offre clairement cette corrélation étroite, cette convenance réciproque entre les parties d'un même tout; en cela consiste l’unité multiple de l'organisme, au sein duquel apparaît la vie. Mais cette harmonie existe aussi bien dans l’ensemble des êtres qui composent l’univers. Lui-même forme un tout harmonique, un ordre; le monde, c’est cetordre(cosmos).

Il importe d’abord d’établir le principe dans sa pureté et son intégrité, en le dégageant de ses accessoires; ce qui seul

finalis, et ont cru par là trouver beaucoup de choses. C’est ainsi que Leibnitz admet qu’un rayon lumineux va d’un lieu à un autre par le chemin le plus court, et il dérive de là les lois de la dioplriquc. Épicure rejetait tout à fait le nexum finalem, Platon, au contraire, l’admettait partout et toujours. Us avaient un égal tort. Je dois chercher à tout dériver de causes , autant que faire se peut, et admettre ensuite aussi un être qui a tout disposé conformément à ttne fin. Si je n’admets que le nexum finultm, je ne connais pourtant pas toutes les fins; je puis même concevoir des fins qui n ont d’autres fondements que des chimères et méconnaître la cause véritable ; or, c’est là un grand préjudice pour la science. L’appel à la couse finale est un coussin de la philosophie paresseuse. On doit avant tout, en philosophie, chercher à tout dériver des causes, par conséquent, suivant le principe du neæus effeclivi. n (Kant, Le ç. de métaph. ; tr. Tissot, p. 13ü.)

Dans l'explication de la nature organique, Kant admet donc la léléotogie; on a vu à quelles conditions, tl y consacre toute la deuxième partie de sa Critique du Sucement. Mais pour lui ie principe des causes finales n'a qu’une valeur subjective; c’est une loi de l’esprit humain, un principe régulateur de l’expérience. — Fielite, son disciple, ne s’occupe guère de cette question. Son idéalisme, surtout dans la seconde période, ne répugne pas à la finalité. (V. de la Destination de [‘homme.) Pour lui, la fin se manifeste dans la nature comme effort, tendance, instinct, dans l’homme comme volonté libre. Mais Fichte est surtout métaphysicien et moraliste. La nature lient peu de place » dans son système.

Il n’en est pas de même de Sehelling, dont la philosophie s’annonce d'abord comme une philosophie de la nature. Comment les causes finales y sont-elles traitées? Assez mal d’abord. Dans ce système où la création fait place à l’évolution diviue, il n’y a guère plus de place que chezSpinosa pour la finalité. Les tins sont des types, des formes ou des idées, le point de vue historique remplace le point de vue téléologique. Aussi, en opposition aux vues étroites qui dominaient dans les recherches sur la nature et qui avaient amené la séparation absolue de l'anatomie et de la physiologie, Sehelling exclut d’abord de la science la considération des causes finales; c'est le sens du passage suivant :

« L’anatomiste qui veut traiter sa science en même temps en naturaliste

DES CAUSES FINALES 223

permet d’en écarter l’abus et d’en montrer l'usage et les avantages.

Kant a rendu un éminent service à la science comme à la métaphysique en précisant ce principe et en marquant ses diverses acceptions. Il distingue entre ce qu’il appelle la finalité externe ou relative et la finalité interne ou réelle.

1° Dans la nature elle-même, il y a des rapports extérieurs que nous prenons à tort pour des intentions ou pour des fins, et qui n’ont nullement ce caractère. Ce sont certaines convenances qui dérivent d’autres convenances, et qui sont simplement la suite des lois établies de la nature, sans qu'il soit permis d’en inférer aucune intention ni des-

et dans un esprit d'universalité, devrait, avant tout, reconnaître qu’il doit se détacher du point de rue ordinaire et s'élever au-dessus de hti pour exprimer avec vérité les formes réelles, même d'une manière purement historique. Qu’il saisisse le caractère symbolique de toute* ces formes et qu’il reconnaisse que, même dans le particulier, toujours une forme générale est exprimée, comme dans l’extérieur, un type extérieur. Qu'il ne se demande pas k quoi sert tel ou tel organe, mais comment il s'est formé, et qu’ii montre simplement la nécessité de sa formation. Plus les points de vue d’où il déduit la genèse des formes sont généraux, moins ils sont relatifs aux cas particuliers, mieux il comprendra l’inexprimable naïveté de la nature dans l'infinie variété de ses créations. Puisqu’il veut admirer la sagesse et la raison divines dans le monde, qn’il tâche de faire admirer le moins possible sa propre ignorance et son défaut d’intelligence. » (Schelling , Écrits philos., p. tlO de notre, traduction.) On trouverait souvent la même pensée exprimée dans les œnvrc-s de Gœthe, qui se rattache A celte école. Mais ailleurs on voit que , tout en refusant A la nature l'action consciente, Schelling la conçoit comme agissant d’après un but et réalisant un dessein, bien que sans le savoir et le vouloir. Cette conception est tout à fait analogue à la concepliou alexandrine de P loi in ou de Prodits, et il l’exprime ainsi :

« La nature, où elle agit librement dans chaque transition de l’état indéterminé à l’étal fixe, crée, même alors spontanément, des formes régulières. Cette régularité apparaît dans les cristallisations d'un ordre élevé. Il y a plus, dans le règne organique, elle semble se conformer h un dessein. D’un autre côté, dans le règne auimal, ce produit de* forces aveugles de la nature , uous voyous des actions qui, par leur régularité, ressemblent à celles qui sc font avec conscience. Nous voyons même des ouvrages d’art parfaits dans leur genre. Or, comment expliquer tout cela si l'on n’admet qu’il existe une productivité inconsciente, mais originairement de même nature que l’activité consciente et dont nous ne pouvons voir qu’un simple reflet dans la nature. » (Ibid., p. 363.)

Dans le système de lUyel, la téléologie occupe line place restreinte, mais importante. La finalité y est un moment du développement de

sein. Ainsi, pour citer les exemples de Kant, des alluvions des fleuves au bord de la mer naissent certaines espèces d'arbres et des forêts. Certains animaux, les rennes, ne peuvent vivre que dans les climats du Nord et y trouvent une nourriture appropriée à leur estomac et à leurs habitudes. Rien ne prouve que la nature ait eu en vue ces effets. Tout au plus peut-on y voir des harmonies dont la science n’a pas à s’occuper. Des ouvrages que l’on ne lit pas sans intérêt, mais auxquels manque l’esprit scientifique (Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand) sont pleins de ces harmonies dont il est facile d'abuser.

2» Une autre finalité tout à fait extérieure et artificielle

Vidée. Celle-ci ne s'y arrête pas ; elle franchit ce degré pour arriver à la notion. Elle est opposée au mécanisme et au chimisme, qui sont les degrés inférieurs delà nature inorganique. Tout un chapitre delà Logique de Hégel est consacré à la léléologie. (Sect. If, ch. ni.) Dans VEm-ydo-

pidte, la même théorie reparaît. (P* part ) Enfin, dansson introduction

à la l'hilosophiede lunature. où l’auteur examine lesdiflerentesmaniéres de considérer la nature , une place est faite aux causes finales. Hegel rend justice à la fois a Aristote et A Kant : au premier, pour avoir compris la fin comme résultant de la nature des êtres, ou comme la nature même en action: au second, pour avoir distingué les divers points de vue de la finalité. ( Encyclop ., sect. III, § 360.) 11 repousse les vues étroites et fausses de la finalité externe et de l’utilité qui ont fait tomber si 1ms le crédit des causes finales et qui ne sont pas moins préjudiciables à la religion qu'à la science. (Encyclop., 3 il*., § 205.) Il eu parle, du teste, comme ferait un théiste ou un théologien. « La nature, ditil, est aussi rusée que puissante. La ruse consiste dans l'activité médiatrice (Vermitlelnde) qui sait arrivera ses fins au moyen des objets, tout en les laissant agir ostensiblement selon leur propre nature. On peut dire en ce sens que la Providence est à l’égard du cours naturel des choses du monde la ruse absolue. Dieu laisse les hommes se conduire selon leurs passions et leurs intérêts particuliers, en les faisant servir à

accomplissement de ses desseins. » Que l’on ne s’v trompe pas cependant; il en est ici comme pourPlolin (supra). Dieu n’agit pas d’après un dessein prémédité. La nature, c’est Dieu lui-même se réalisant au dehors et manifestant ses idées dans le monde sans en avoir conscience ; eps idées, il tien a la conscience que dans l’homme et l’humanité. Mats quant A la mélhode, la considération de la fin ou de la corrélation mutuelle des fins et des moyens dans l’être organisé, elle est indispensable à la science de la nature.

Nous parlerons peu des philosophes cl des savants français de notre époque. L’école spiritualiste soutient et défend les causes finales. Jouffroy (Préf. des Esquisses de I). Stewart) fait de la recherche de la fin dans 1 élude des êtres organisés un des éléments de la mélhode physiologique. M. Moine de Jliran V. Cousin, partagent celte opinion, qui apparaît, soit dans leur polémique, soit dans leur doctrine. L'école

positiviste commence par proscrire la cause finale avec la cause efficiente •

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est celle qui résulte de l’intelligence et de l’activité humaine. L’homme s’approprie les objets de la nature, comme il se soumet ses forces; il les fait servir à la satisfaction de ses besoins naturels ou factices; il les plie à une multitude d'usages conformes à ses desseins, n’ayant souvent en vue que- ses plaisirs ou ses fantaisies. Ceci, c’est l’ utilité distincte de la vraie finalité. Entre la fin et le moyen, il y a un rapport et une connexion; mais celle-ci est tout extérieure. L’appropriation est factice; elle n’accuse nullement un dessein de la nature. Lui attribuer ce dessein, comme on fait très-souvent, c’est fausser le principe et s’exposer à le rendre ridicule.

mais elle se voit obligée d’y revenir dans la biologie (V. Auguste Comte,

Philos, positiviste), où elle se donne de perpétuels démentis. —

Quant aux savants, il est difficile de savoir au juste leur avis à cet égard. On peut dire seulement qu'ils manifestent une grande défiance.

Plusieurs , cependant, se prononcent plus nettement. M. Cnurnot {Essai, t, I, p. IfiO) reconnaît la légitimité et la nécessité de cette méthode pour les êtres organisés. M. Flourens l’accueille volontiers. —

Un savant illustré par ses travaux en médecine , M. Cl. Bernard, va plus loin. Non-seulement il fait une part importante à la notion a priori, au moins comme hypothèse dans la méthode expérimentale, mais si pour lui la loi est le but unique quedoit poursuivre le savant dans l’élude de la nature , cette loi se transforme quand ou passe du règne \

inorganique au règne organique. « Le physicien et le médecin ne doivent jamais oublier que l’être vivant forme un organisme et une individualité. « Le physiologiste se trouvant placé en dehors de l’organisme animal, dont il voit l'ensemble, doit tenir compte de V harmonie de cet ensemble. « De là il résulte que le physicien et le chimiste peuvent repousser toute idée des causes finales dans les faits qu'ils observent; tandis que le physiologiste est porté à admettre une finalité harmonique et préétablie dans le corps organisé dont toutes les actions partielles sont solidaires et génératrices les unes des autres. » (Inlrod. à VEtude de la médecine expérimentale, p. 15ù.) Il y a plus, selon ce savant, c’est l’action vitale qui fait l’organe ; vivre, c’est créer l’organisme, de sorte que l’idée organique , c’est l'idée créatrice, et la vie est une création perpétuelle. Dans tout germe vivant il y a une idée créatrice. Un défenseur habile du spiritualisme, M. P. Janet, voit dans cette théorie ce que les métaphysiciens appellent finalité. Sans doute.

Mais on doit remarquer que celle idée immanente aux organes et qui crée l’organe, de même qu’elle rappelle la raison séminale des stoïciens, se rapproche encore plus du type de Schelling et de Vidée hégélienne.

C’est sur quoi ce savant ne s’explique pas.

Quoi qu'il en soit, nous avons fait cette revue pour montrer que, quelle que soit la divergence des opinions et des doctrines, il y a des points communs qui ne peuvent se. contester, et qu'une place doit être faite, même dans la science, à celte méthode.

La porte est ouverte ainsi aux inductions les plus téméraires. C’est par là surtout que cette méthode a toujours prêté à la critique et appelé toutes ses sévérités. Ainsi en est-il de toutes les créations de l’industrie humaine. On a confondu sans cesse ces deux finalités, la naturelle et ['artificielle, l’une fixe, l’autre variable, où les deux termes se correspondent, mais n’offrent rien de nécessaire et d’universel. On invente alors une multitude de fins que l’on prête à la nature ou à son auteur et qui n’accusent que l'ignorance de l’homme, quelquefois sa sottise, ou qui témoignent seulement de son industrie. Plusieurs ne sont propres qu’à retarder la science. Il est ridicule de dire que le dos du cheval est fait pour la selle du cavalier, quoiqu’il soit évident que la selle est faite pour le dos du cheval; l’est-il beaucoup moins de prétendre que le cheval- et le cavalier aient été faits l’un pour l'autre? Autant dire que le nez a été fait pour porter des lunettes, les jambes pour chausser des bottes, les parfums pour faire des cosmétiques, etc. La toison des brebis sert à nous vêtir; n’a-t-elle été donnéeà ces animaux que dans ce but? Le ver à soie a-t-il été créé pour nous filer la soie, celle en particulier dont est faite la robe des dames de la cour? Autrefois, la pourpre devait servir d’ornement à la royauté.... Où s’arrêter dans cette voie? On dira aussi que le liège est fait pour faire des bou-» chons et boucher le champagne (Ilégel), que le tabac est fait pour les fumeurs et pour rapporter à l’impôt, etc. Tout au plus peut-on dire que l’auteur de la nature a donné à l’homme une intelligence capable d’inventer ces usages et de produire ces effets, de façonner ces objets et de se les approprier. On a énormément abusé de cette manière de raisonner sur les causes finales. L’homme est fort enclin à tout rapporter à lui. Il se fait aisément le centre et le but de la création. Socrate, Platon, les stoïciens et les Alexandrins, les Pères de l’Eglise, les scolastiques surtout, ont affectionné cette méthode et se sont permis à ce sujet les plus singulières licences. Tout au plus la morale et la théologie peuvent-elles lui emprunter quelque chose en usant de réserve et de sobriété, et en se tenant le plus près possible de la nature, le plus souvent en confessant notre igno-

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rance. Prétendre que tout dans la nature a été fait pour l’homme n’est déjà pas soutenable (V. Leibnit*, Thiod.) C’est borner les vues du Créateur. Mais vouloir que tout ce que l’homme fait ou ce qu’il lui plaît de faire soit dans les desseins de Dieu et le mettre sur le compte de la sagesse divine est le comble de l’orgueil dans un esprit borné. La science fait très-bien de repousser cette manière de voir et d’en défendre l’accès dans son domaine.

Mais il est une autre finalité, celle qui dérive de la nature des choses et qui est écrite en caractères visibles dans leur constitution. C'est l’appropriation évidente des parties d’un tout, leur liaison et leur correspondance réciproque; ce qui apparaît surtout dans les êtres de la nature organique. Celleci frappe en effet tous les yeux, et elle a toujours été reconnue. Elle résulte de la constitution même de l’être organisé et de sa structure, de l’appropriation des organes à leurs fonctions et à leur destination. L’esprit systématique , quelque aveugle qu’il soit, ne peut la nier, ou il s’efforce vainement de l’éluder, tant la corrélation est nécessaire et manifeste.

La nature ici évidemment se conduit en artiste (artifex).

La fin résulte de la nature et la nature révèle la fin, à tel point que la nature c’est la fin (çûïiç), et que les deux termes, comme l’a vu très-bien Aristote (Physique, II), sont synonymes. Telles sont toutes ces appropriations merveilleuses dans la nature vivante, non-seulement dans l’organisation des animanx, mais dans leurs instincts, leurs mœurs et leurs habitudes. Ici, renverser le rapport, confondre l'effet avec la cause, faire naître la (in du moyen lui-même ou de la condition, faire tout dépendre de causes extérieures, du milieu, soit externe, soit interne ou àeï habitude, est inintelligible et indique un parti pris désespéré. La science vraiment extravague quand, par horreur pour un plan ou un dessein, elle méconnaît les fins véritables et qu’elle intervertit cet ordre, prœpostcra ralione, comme le dit Lucrèce, qui a introduit cette façon étrange de raisonner dans les vers que l’on connaît. L’œil est fait pour voir, l’oreille pourentendre, les poumons pour respirer. Ainsi en est-il des autres organes ✓ et de toutes les parties du corps humain, de l’animal, de la

plante. Le savant ne peut méconnaître ce dessein ; quand il le nie, il se comporte comme s’il existait et par là montre qu’il y croit. Ici, l’explication mécanique, physique ou chimique ne suffit plus, et la cause finale intervient nécessairement, à la fois comme but et comme procédé d’investigation, dans les recherches qui ont pour objet la nature. Il y a, comme dit Kant, un nexus finalis; le principe téléologique a sa place dans la science et dans sa méthode.

Les explications que l'on donne pour l’exclure sont totalement insuffisantes, et nous n’y insisterons pas. Dire avec Lucrèce que c’est l’usage qui crée l'organe, parce que l'organe préexiste à son emploi; que l’œil n’est pas fait pour la vision, puisque la vision est postérieure à l’œil, qui n’aurait pas vu s’il n’avait pas existé, c’est un raisonnement quelque peu puéril et qu'un poète lui-même ne peut se permettre. C’est confondre la fin avec la condition. — Prétendre que le milieu externe ou interne, c’est-à-dire l’ensemble des forces agissantes au dehors ou à l’intérieur, produit à la longue ce résultat qui est une appropriation, n’est ni plus sensé ni plus intelligible, car dans ce milieu il y a une raison d’arrangement qu’un ensemble de causes aveugles n’explique pas et qui révèle une pensés. — Donner cette puissance à Y habitude est un autre non-sens. L’habitude (Darwin) est une situation prolongée, ou la répétition des mêmes actes. Comment un acte toujours le même se transforme-t-il en moyen qui répond à un but? C'est ce que la raison ne conçoit pas et ce qui semble absurde.

Evidemment, c’est là ne rien expliquer, et le savant qui raisonne ainsi n’a pas le droit de se moquer du partisan le plus exagéré des causes finales. Voltaire est ici le grand justicier; il avait déjà livré au ridicule ces hypothèses (V. Dict. phil.) et celles qui leur ressemblent (1).

Les objections dirigées contre ce principe ne peuvent le détruire. Vainement essayerait-on d’y substituer le hasard ou la nécessité. Le hasard n’est rien et n’engendre rien. S’il

(1) « Si une horloge n’est pas faite pour montrer l’heure, j’avoue alors que les causes finales som des chimères, et je trouverai bon qu'on m’appelle cause- finaîier, c’est-à-dire imbécile. — C’est, ce me semble, se boucher les yeux et l’entendement que de prétendre qu’il n’y a aucun dessein dans la nature, etc. » (Dict, phil.)

DES CAUSES FINALES DANS LA SCIENCl? 229

produisait quelque chose, ce serait le désordre, qui est le contraire de l’ordre, et l’ordre est manifeste. La nécessité est aveugle; elle est aussi l’opposé de la raison; la raison qui conçoit l’ordre le conçoit comme conforme à sa nature; l’ordre, c'est la raison visible.

Les irrégularités qu’on allègue ne prouvent rien ou s’évanouissent à un point de vue supérieur; elles-mêmes rentrent dans l’ordre. Les monstres ne font pas exception. Les déviations prouvent la règle, et elles-mêmes y sont soumises. Ce qu’on dit des êtres inutiles ou nuisibles accuse également des vues insuffisantes et bornées. L’ordre n’en reste pas moins la base et la raison des choses.

Le matérialisme lui-même est forcé de reconnaître que la nature agit comme si elle suivait un dessein. Que la cause qui agit en elle, agisse fatalement ou librement, d’une manière consciente ou inconsciente, qu’elle réalise une pluralité de types ou un type unique infiniment varié dans son identité et son unité, cela ne fait rien. Un type est un modèle, et-sa réalisation est une conformité.

Le principe dont il s’agit est-il subjectif ou objectif (Kant)? L’esprit humain en l'appliquant ne fait-il qu'obéir à une loi régulatrice de sa pensée? Cela est encore indifférent, car cette loi, l’esprit ne saurait s'y soustraire, et la science ne peut se faire sans elle. La question est uniquement ici de savoir si ce principe doit ou non avoir sa place, comme procédé d’induction, dans la méthode scientifique. Or, c’est ce qui déjà est évident, du moins quant à la nature organique. On ne peut faire abstracfion de ce principe, qui est lui-même une loi de l'esprit humain.

question xvn

De l'usage des casses anales dans la méthode des sciences. — Ses conditions, ses avantages.

Le principe admis et sa légitimité reconnue, quel est son emploi dans la science ? Peut-il servir à éclairer le savant dans ses recherches sur la nature ? Sans doute, et le savant qui le nie s’en sert lui-même à chaque instant, le

matérialiste comme le spiritualiste. Etant donné un organe, il en cherche la fonction, la destination. Celle-ci, étant connue, lui est souvent utile pour reconnaître soit la nature et la structure de cet organe lui-même, soit son rapport avec d’autres organes analogues ou subordonnés dans la même espèce ou dans d'autres espèces. L'anatomie comparée doit en partie sa fécondité à cette méthode. La théorie des analogues elle-même s’v rattache. On conçoit le parti qu’en tire le naturaliste. Et il serait faux de dire avec Bacon que cette méthode est stérile. Si son utilité est moindre ou non apparente dans les sciences physico-chimiques, elle a sa place nécessaire dans les sciences naturelles, qui étudient les êtres du règne organique. Ailleurs, comme l’observe Leibnitz, le savant y trouve un point de départ pour s’élèvera la considération de l’harmonie de la nature; s’il sait se mettre en garde contre ses abus, il lui devra souvent des vues supérieures, qui peuvent lui ouvrir la voie des plus hautes découvertes, fermées à ceux qui dédaigneraient de s’en servir. Au moins est-elle fertile en hypothèses fécondes. Le génie saura l’employer comme moyen d'investigation dans tous ses travaux.

Pour préciser, cette méthode peut être utile de plusieurs manières : 1° comme proposant à la science un but qu’elle doit poursuivre dans un certain ordre de connaissances, car la science elle-même est incomplète tant que la fin, la destination ou la fonction des êtres n'a pas été découverte, et elle laisse une lacune ; 2“ comme moyen de recherche conduisant à d’autres découvertes, instrument d'analyse surtout et de synthèse; 3» comme procédé d’induction générale fécond en analogies et^en raisonnements plus ou moins hardis sur l’ensemble des choses et leur harmonie générale dans la philosophie des sciences.

Mais si ce principe doit être introduit dans les sciences, s’il y joue un râle important, ce ne peut être qu’à certaines conditions et en se soumettant à des règles qui doivent être sévèrement observées. Quelles sont ces conditions et ces règles ? Il est facile de les tirer de ce qui précède.

1“ La première est que la distinction entre le point de vue scientifique et le point de vue moral ou théologique soit

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