‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 122 sur 192 · DH L’USAGE DES MAXIMES · texte numérisé non relu

DH L’USAGE DES MAXIMES

d’Aristote ; sa morale en est remplie. La concision de son style, du reste, le rapproche sans cesse de cette forme qui chez lui ne choque pas, tant elle lui est naturelle. Il n'en est pas de même des stoïciens qui l'affectent et en font abus. Epicure aussi s’en sert souvent. Outre sacanonique rédigée en propositions générales, xupfat 3o;xt,son éthique en contenait beaucoup, que Sénèque, si riche de son propre fonds, souvent lui emprunte. Toute la morale stoïcienne spéculative et pratique, on le sait, est dans deux formules : « Vivre conformément à la raison; » — « Supporte et abstiens toi. » On connaît la forme et le principal mérite des écrits de Sénèque, d’Epictète et de Marc-Aurèle.

L'esprit et le caractère des peuples se révèlent dans les maximes favorites de leursgrands écrivains. Omnis laus virlutis in actione consista (Cic., de Ojf., I.) Qui hésiterait à reconnaître, dans cette phrase de Cicéron, l’esprit et comme l’abrégé de la sagesse romaine.

Si les maximes sont moins fréquentes chez les modernes, on en rencontre un grand nombre dans les écrits des auteurs de tout genre, surtout des philosophes. Ainsi, pour ne parler ni de Montaigne, ni de Charron, ni des autres moralistes, tout le droit naturel de Hobbes est dans ces mots ; Homo homini lupus, qui contrastent avec la phrase d’Aristote : « L'hommeest un animal social. » Il semble que les réformateurs de la science moderne devraient rejeter cette forme comme trop dogmatique; il n’en est rien. Elle domine dans Bacon et le Xovum Organum est tout entier rédigé en aphorismes. L’esprit de Descartes y est plus contraire; cependant lui aussi s’en sert quelquefois, ne fût-ce que dans sa morale provisoire (Disc, de la Mélh., III) et dans ses Lettres. Quelle riche provision ne ferait-on pas si l’on étudiait à ce point de vue les écrits de Pascal, de Malebranche, de Leibnitz, de Locke et des autres philosophes tels que Montesquieu, Rousseau, etc. Il semble que la critique de Kant, ennemi de tout dogmatisme, doive lui interdire cette forme de langage. Et pourtant lui-même, très-affirmatif dans ses négations, ne l’emploie-t-il pas souvent ? Dans sa morale surtout il y revient sans cesse. Il aime à confirmer sa doctrine par d’anciennes maximes. L'impératif catégorique est parfaite-

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ment exprimé parcelle-ci: « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Perfice te ut finem, pcrfi.ce te ut medium résume sa morale individuelle. Son disciple Fichte adopte cette devise : «Sois libre, reste libre, » qui contient toute sa philosophie pratique. On trouverait aussi dans les écrits de Jacobi, de Novalis, de Jean Paul, de Baader, de SchelliDg, de quoi faire un recueil très-riche de ce genre.

On sait de quel usage sont les maximes dans les autres sciences que la philosophie, dans le droit par exemple. Leiltnitz, qui les approuve, en démontre l’utilité comme propres à porter la lumière dans le dédale obscur des lois. « Ainsi, dit-il, quantité de lois des digestes, d’actions et d’exceptions dépendent decettemaxime : Ne quis alterius damno fiat locuplelior. ( Nouv.Ess.,lV , 7.) — Les économistes ontaussi leurs devises, comme : « Laisser faire, laisser passer.» Toute la politique des hommes d'Etat se résume souvent dans une phrase qui en dévoile l’esprit, en marque le but et les moyens. J’en citerai deux dont l’esprit est tout opposé. La première est celleci : Nullum imperium lulum nisi benevolenlia munitum; elle est de Tacite. L’autre : La force prime le droit, fut toujours celle des contempteurs de la justice et de l'humanité. Qu’ils l’aient pratiquée en ayant d’autres à la bouche, soit; mais celui qui ose l’émettre et s’en vanter doit être livré à l’exécration des peuples (1).

Réformateurs et utopistes de tous les temps n’ont pas manqué non plus d’invoquer d’anciennes maximes ou d’en inventer de nouvelles. « Tout est commun entre amis, » avait dit Pythagore. Platon en fait comme la devise de sa République idéale (liv. III). La société moderne devra se réformer d’après cette formule : « À chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres, » etc.

Si nous voulions passer en revue toutes les branches de la connaissance et de l’activité humaine, la théologie, les arts, la littérature, l’industrie, etc., elles nous fourniraient une foule d'exemples de l’usage des maximes. Nous ne parlons

(1) C’est, dit-on. celle de l’homme d’Etat qui dirige les destinées d’une nation puissante «font il personnifie la politique et Jnistoire. Elle n’est pas neuve, on la trouve dans la bouche aes anciens sophistes, des Thrasymaqup et des Calliclès. Ceux-ci faisaient consister tout le droit naturel dans la force et la ruse. (V. Platon, Gorgias et Rép., I.)

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pas dos œuvres qui sont tout'entières sous cette forme, comme les Maximes de Larochefoucauld, de Vauvenargues, etc., ni des écrits des savants et des philosophes qui ont rédigé leurs idéesen aphorismes, apophthegmes, etc., comme Bacon, Hippocrate, etc. Souvent l’auteur d’un livre prend pour épigraphe une de ces pensées qu’il emprunte à un auteur célèbre; elle indique l’esprit ou l’idée principale de sa composition.

Nous avons voulu seulement montrer, par cette revue rapide, que toutes les parties du savoir et de l’activité humaine nous offrent en abondance de ces propositions appelées maximes, sans vouloir les distinguer trop nettement des sentences, pensées, aphorismes (1), notre but étant surtout d’en faire ressortir avec les avantages les inconvénients et d’en signaler l’abus dans l’intérêt de la vérité.

II. Quels sont le rêle et l’utilité des maximes ? On l’a vu par ce qui précède ; c’est d’abord de servir de résumé à la pensée humaine : elles sont comme la synthèse opposée à l’analyse. Elles formulent et dégagent les principes, indiquent les méthodes, enregistrent les découvertes; elles font connaître, enquelques mots, l’esprit général dans lequel une

(1) L 'axiome eut une vérité générale évidente d 'elle-même, indémontrable et qui sert à démontrer d’autres vi-rités. — La marime, au sons restreint, est une vérité majeure (maxima) qui contient une instruction ou un précepte de sagesse spéculative ou pratique et qui a besoin d’être a •montrée. — - La sentence est une simple pensée ou opiüion émise d'une façon concise et d'un sens profond; elle a un caractère plus personnel. — \*aphorisme (de ipoptÇv, je définis) est une vérité do fait, fondée sur l'observation, embrassant en peu de mots ce qu'il y a de plus important à savoir sur un point déterminé d’expérience. Tels sont les aphorismes d’Hippocrate : art longa r ita brevis , etc. L'aphorisme comporte des développements que n'a pas la maxime. — Le proverbe (pro verbo) est une maxime populaire, une formule heureuse et concise de philosophie pratique. Exemple les Proverbes de Salomon. — Uadage (ad agendum) est aussi une maxime ou un précepte utile pour se conduire. Selon Erasme, qui a fait un recueil de 4,000 adages, il diffère du proverbe, en ce que celui-ci, plus vulgaire et plus fréquent, est exempt de toute ambiguité et compris de tous, tandis que j ad ige, emprunté aux poètes, aux oracles, est moins répandu, moins clair que le proverbe et lui est supérieur par le choix et la dignité de la pensée. : V. I>ict. D' zobry.) — Le dicton eut une espèce de proverbe souvent tiré du vieil idiome et particulier à telle ou telle localité, dont lesenh piquant et original dépend de circonstances qu’il laut savoir pour le comprendre et le goûter. — L’apophthcgme (de «iropOr/yîa, je parle) est le dit mémorable ou le trait d’esprit remarquable d'un homme célèbre : les apophthegmes de Cléombrote, de Plutarque, etc. — Les pensées sont des réflexions philo'Ophiques ou morales sur des sujets détachés. Exemples : lea pensées do Maro-Aurèle, de Pascal, etc.

science entière est cultivée et ses principaux résultats. Chaque portion du savoir humain s’y trouve resserrée et condensée. Elles sont un moyen de ramener à l’unité la collection éparse et disséminée des détails et des faits particuliers. C'est le fruit détaché de l’arbre ou l’arbre lui-même dans son germe, au moins dans ses branches ou ses racines principales. L’esprit, comme dit Leibnitz, aime l’unité dans la multitude. (Ibid.) Leur usage n’est pas purement mnémonique; elles secondent et facilitent les opérations supérieures de la pensée. Les services qu’elles rendent à l’esprit sont les mêmes que ceux des termes généraux. (V. p. 73.) Outre les avantages qu’on en retire dans la discussion, elles aident le raisonnement dans toutes ses recherches. « Elles sont comme les colonnes milliaires au milieu du chemin. » Il est bon de s’y arrêter de temps en temps et elles servent aux autres à continuer la route. Sans cela, ces longs chemins seront trop incommodes et paraîtront obscurs et confus... C’est aller sans compas sur une mer obscure... Ce sont les gros grains d’un chapelet qui rompent la continuité d’une chaîne semblable. (Leibnitz, ibid.) « Parce moyen il y a plus de plaisir, plus de lumière, plus de souvenir, plus d’application et moins de répétition. » (Ibid.) C’est un foyer de lumière condensée au lieu des rayons épars d’une lumière diffuse. D’autres comparaisons ne sont pas moins justes. On a dit qu’en elles est logé tout le trésor de l’esprit converti en lingots ; ce sont des médailles, de la grosse monnaie au lieu de la petite, ou encore des lettres de change, etc.

III. Mais s’il est facile de faire ressortir l’utilité et l’agrément des maximes, il ne faut pas fermer les yeux sur le danger de leur emploi, ni sur les inconvénients qu’elles présentent à l’esprit s’il n’est en garde contre les abus qu’on peut en faire. Ceux-ci sont graves et nombreux. Sans s'étendre sur ce sujet, il suffit de rappeler que tout ce qui a été dit des termes généraux s’applique à ces propositions générales. (V. Précis, p. 181, et suprà, 73.) Sauf un petit nombre qu’on peut regarder comme de vrais axiomes, la plupart sont très-contestables et, pour être admises, doivent passer par un examen sévère. Elles ne sont que le résumé des expériences antérieures et ne valent que ce qu’elles valent elles-

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