LA MORALE ET L’HISTOIRE
lo L’art et la poésie n'ont pas directement pour but de produire un effet moral. Leur but est l'expression du beau ; mais si l'art est pur, si la poésie est conforme à ses véritables lois, ils produisent un effet qui contribue à la moralité. Comment? En élevant l’âme, en développant en elle le sens de l’idéal, en adoucissant les passions, en les purifiant, en faisant pénétrer en elle le sentiment de l’harmonie, de la mesure, en écartant les penchants vulgaires et grossiers. C’est le sens du mot d’Aristote sur la tragédie , elle purifie les passions qu'elle excite. [ Poét ., VI.)
2° Passant en revue les différents genres d'art et de poésie, on insistera particulièrement sur la poésie dramatique. On montrera ses effets sur l’âme du spectateur. On citera quelques exemples tirés des plus grands poètes anciens et modernes, et on fera voir que si le théâtre n’est pas toujours une école de mœurs, il exerce sur les mœurs une influence salutaire, à condition que lui-même se conforme aux lois véritables de l'art. — Répondre aux objections et conclure.
QUESTION VI
La Morale est-elle contenue dans l’histoire ? — De quels secours l’histoire est-elle à la Morale?
L’histoire est appelée par Cicéron la maîtresse de la vie, magislravitœ. Solon Tacite, elle est la conscience du genre humain, conscientia generis humani. Ces titres sans doute sont réels. Le moraliste fait très-bien d’emprunter souvent ses exemples à l’histoire; ils donnent à ses préceptes plus d'autorité, comme ils servent à les rendre plus sensibles et plus frappants. L’encouragement à la vertu nous vient surtout de l’imitation des grands modèles. Il importe cependant de ne pas donner trop d'extension à cette pensée, qui devient fausse, si l’on prétend par là que la morale est contenue dans l’histoire. C’est au contraire à réfuter cette thèse que sera consacrée cette dissertation. On fera valoir surtout les raisons suivantes :
1° L’histoire, oomine telle, est d’abord le récit des faits. Or,
MORALE
la morale n’est pas une science de faits ; son caractère est rationnel, non empirique.
2° L’histoire juge aussi les actions; mais, pour juger, il faut une règle. D'où cette règle sera-t-elle tirée? des faits eux-mêmes (cercle vicieux)? On démontrera qu’il n’en peut être ainsi et on fera ressortir les conséquences d’une telle supposition.
3° Les exemples de l’histoire ont besoin eux-mêmes d’une règle qui serve à les apprécier. L’historien doit avoir des principes de morale très-fermes et raisonnés. — Faire ressortir les conséquences du scepticisme historique et des fausses doctrines introduites dans l'histoire. — L’habitudedéjuger les actions des grands hommes d'après leur éclat ou par les effets qui frappent l’imagination pervertit la conscience de l’historien. — Indulgence déplorable qui se remarque dans les plus grandes compositions historiques. Le héros y est absous de ses fautes et de ses crimes qui disparaissent dans la renommée. — Conclure (1).
QUESTION VII
De la responsabilité morale; son principe, ses conditions et ses conséquences.
La responsabilité est le caractère des actes humains. L'homme étant libre se sent responsable de ses actions. Toute la moralité est comprise dans cette idée d’où dérivent d’autres notions, celle de mérite et de démérite, de vertu et de vice, de récompense et de châtiment, de droits et d’obligations. Rien donc ne nous est plus familier que cette idée. Le mot revient sans cesse dans la bouche du moraliste, du théologien, du jurisconsulte, de l’homme d'Etat. Il y a une responsabilité attachée à toutes les fonctions et à tous les pouvoirs. Mais si la responsabilité morale n’est un mystère pour personne, il appartient à la science de l’éclaircir et de la préciser, d’en déterminer le principe et les conditions et de la suivre dans ses conséquences.
I. On peut définir la tesponsabililé le propre d’un agent libre qui, se reconnaissant la cause de ses actes,
(1) V. de la Philosophie dans l'éducation classique, «ect. I, iv.
doit consentir qu’on les lui impute et est obligé d'en rendre compte à une puissance supérieure. Deux idées la constituent : 1° la causalité libre, 2° la loi ou le pouvoir supérieur qui commande à cette liberté ou qui la régit. Cette définition s'applique à toute espèce de responsabilité morale, civile, politique, etc.
Quant à la responsabilité morale, elle a cela de particulier que la puissance à laquelle est soumise la volonté n’est pas une puissance extérieure, mais la loi morale elle-même, révélée par la conscience. L’autorité de cette loi nous apparaît non-seulement comme inviolable et sacrée, mais comme immédiate, parce qu’elle émane d'une justice absolues laquelle doit obéir tout être raisonnable et libre.
Des deux principes qui engendrent la responsabilité, la liberté et le pouvoir qui a droit de lui commander, lequel est le premier, le vrai principe? Tous deux sont également nécessaires. Mais on peut soutenir que le premier est la liberté, dont elle est comme l’attribut et le corollaire.
Un être libre, par cela même qu’il est l'auteur véritable de ses actes, doit en être responsable. Celui auquel manque la liberté, qui n’agit que par contrainte, ou sous l'empire d’une loi fatale à laquelle il ne peut ni résister ni se soustraire, n’encourt aucune responsabilité; car ce n’est pas lui en Téalité qui agit. Celui qui le fait agir est la véritable cause dont il n'est que l’instrument. 11 serait absurde de lui imputer ce qu’il n’a pas fait ou n’a pu s’empêcher de faire. Il s’ensuit rigoureusement que tout système qui nie ou dénature la liberté, de quelque part qu’il vienne et quel que soit son caractère, matérialiste, idéaliste ou panthéiste, doit nier toute responsabilité dans l'homme. En supprimant le libre arbitre et en conservant la responsabilité, il tombe dans une contradiction manifeste. C’est, on le sait, une manière indirecte de réfuter le fatalisme. (V. Précis, p. 208.)
Mais si la liberté est l’origine première et comme l’essence de la responsabilité, elle ne suffit pas à l’expliquer. Il faut, nous l’avons dit, que l’agent libre se sente obligé vis-à-vis d’une puissance supérieure et que celle-ci ai t le droit de lui commander. Ici apparaît dans la responsabilité morale l’idée d’une loi dont le caractère, avec l'immutabilité et la
marquer un but, combiner les moyens pour l’atteindre, délibérer , prendre un parti et se décider en connaissance de cause. Autrement, il n’est pas réellement libre et il n’est pas non plus ou n'est qu’imparfaitement responsable. S'il n’a pu ni calculer, ni prévoir les actes qu’il devait faire, ni en mesurer la portée, comment les lui imputer?
2“ La possession entière de soi est également nécessaire. S’il a été fatalement entraîné à les produire, si le trouble ou l’aveuglement de la passion lui a ravi la libre possession de lui-même, il serait injuste d’être aussi sévère envers lui pour les actes qu’il a pu commettre; au moins sa part de responsabilité se trouve être ainsi fortement diminuée. On voit que toutes les causes qui augmentent notre liberté augmentent aussi dans la même mesure notre responsabilité, que celles qui l’ affaiblissent et la diminuent produisent les mêmes effets sur le pouvoir responsable qui est en nous.
Nous ne pouvons entrer dans l’examen de toutes ces conditions qui modifient, augmentent ou restreignent la liberté et, par contre-coup, augmentent, affaiblissent dans la même mesure la responsabilité. Il suffit d’indiquer les principales : d’un côté, l'ignorance, l’erreur , la folie, l’égarement, la passion, l'éducation, la eputume; d’autre part, l’instruction et les lumières, un degré supérieur d'intelligence, le talent, le génie, etc., les avantages de la naissance et de la fortune, la position sociale, etc. Pour déterminer le degré de responsabilité morale de chacun, il faudrait tenir compte de toutes ces conditions, les calculer et les apprécier. Par où l’on voit combien est fausse et imparfaite la justice humaine, incapable qu’elle est d’apprécier et de mesurer toutes ces causes. Il en est de même de l’opinion que nous avons de nos semblables et des jugements que nous portons sur eux. Cela ne veut pas dire que nous devons nous abstenir de juger et que la justice humaine est incompétente, ce qui serait ouvrir la porte au scepticisme et rendre la société impossible; mais cela prouve la nécessité d’un tribunal supérieur, plus éclairé, qui juge en dernier ressort les actes humains et fasse à chacun sa part de responsabilité en tenant un compte exact de toutes ces causes.
3° Une condition que nous ne pouvons omettre, c’est l’éten-
MORALE
due du pouvoir dont la liberté dispose et celle des devoirs qui y correspondent. Plus est grand ce pouvoir, plus est grande la responsabilité. A mesure que les devoirs deviennent plus étendus et se multiplient, la responsabilités’accroît et s’étend; elle revêt des formes plus variées; le poids du fardeau augmente dans une égale proportion. Il en est des droits comme des devoirs. La responsabilité confère des droits nécessaires à l’exercice du pouvoir et à l'accomplissement des devoirs; mais chacun de ces droits est lui-même la source d'obligations qui s’ajoutent à tous ces devoirs et augmentent la responsabilité. Il en est ainsi partout dans l'ordre moral comme dans l'ordre civil et politique. L'échelle des devoirs et des droits, comme celle des pouvoirs, marque les degrés de l'échelle de la responsabilité.
A cette question des conditions de la responsabilité se rattache une foule de problèmes délicats que le moraliste doit résoudre et que nous ne faisons qu'indiquer. L’homme est-il ou non responsable des suites de ses actes, surtout s’il ne les a pas prévusî Doit-on jusqu’à un certain degré lui en demander compte ? Jusqu’à quel point est-il responsable dans l’i'uressc , dans l’emportement de la passion, dans la folie elle-même? Quel est l’effet- des habitudes volontairement contractées et devenues fatales? Quelle est la part du tempérament, du caractère, etc. ? Toutes ces questions qui compliquent si fort le problème de la liberté ne rendent pas moins obscur celui de la responsabilité. Ne pouvant les aborder, nous nous bornerons à une réflexion générale.
L’homme n’est que trop porté à diminuer sa responsabilité, à mettre sur le compte d’autrui ou de la fatalité des circonstances, les fautes et les maux qu’en définitive il ne doit souvent imputer qu’à lui-même. Le stoïcisme exagère quand il dit : .Y ostrorum causa malorum nos sumus. Mais la maxime contraire, beaucoup plus en faveur, n’est pas moins fausse et elle est beaucoup plus dangereuse. Les consciences timorées tremblent toujours, en s’exagérant leur part de responsabilité; mais elles sont rares. Le nombre est bien plus grand de celles qui se rassurent et s’en prennent aux circonstances ou aux autres de ce qui vient de leur paresse et de leur incurie, de leur folie ou de leurs
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vices, le plus souvent d’un lâche abandon d’eux- mêmes. Mais nous laissons ce sujet qui fournit une si ample matière d'exhortations et de préceptes aux moralistes.
Les conditions de la responsabilité qui se rapportent à la loi elle-même se réduisent à deux principales : 1° que la loi soit connue et comprise ; 2° que son accomplissement soit possible. Elles rentrent, il est vrai, en partie danscellesde la liberté ; néanmoins, elles appellent une attention particulière.
1° L’agent moral, pour être responsable, doit connaître et comprendre la loi, comme il doit se sentir libre de l’observer ; cela même est la condition de la vraie liberté qui doit être éclairée. Si l’agent moral n’a pu comprendre la loi à laquelle il doit obéir, s’il ne la connaît pas ou la connaît mal et ne la voit qu’obscurément, si les lumières lui font défaut pour savoir l’appliquer, serait-il juste de lui demander un compte exact et rigoureux de sa conduite ?
Il n’en est pas moins nécessaire d’insister sur le caractère de laîoi elle-même tellequ’elle doitêtre connue et comprise, et du pouvoir qui impose la vraie responsabilité. Que l’homme soit parfaitement éclairé sur ce qu’il doit faire ou ce qui lui est ordonné, qu’il se sente libre d’agir conformément à cette loi ou à cet ordre ou de lui refuser son obéissance, cela suffit-il pour constituer la responsabilité véritable, je veux dire la responsabilité morale 7 Non, certes. Que faut-il donc? Il faut qu’il conçoive cette loi comme juste, comme l'expression de l’ordre et d’ une justice absolue. Celle-ci doit être observée par elle-même et pour elle-même, indépendamment des suites et des effets, par cela seul que ce pouvoir et cette autorité sont sacrés et respectables. Autrement, si la loi ou le pouvoir lui apparaît comme établis par la force, ou même seulement dans son propre intérêt ; si l’un et l’autre sont fondés sur le caprice d’une volonté arbitraire, tenez-le pour sûr, il ne se croira pas réellement responsable. Aussitôt qu’il verra que son intérêt lui conseille d’agir autrement, quand il se croira assez fort pour résister au commandement, assez habile pour se soutraire à la loi et l’éluder, il le fera sans remords, sans qu’il sente peser sur lui le moindre fardeau de responsabilité morale. Car celle-ci est indépendante de toute contrainte et de toute sanction. Si la sanction est nécessaire, elle-même a sa
MORALE
source dans la vraie responsabilité : celle qui n’existe qu’aux yeux de la conscience, ce qu’il serait facile de prouver, mais n’est pas notre sujet.
Il faut donc que la loi soit comprise, et cela comme juste, comme expression de l’ordre et de la justice. Ceci condamne tous les systèmes qui font reposer la loi morale sur d’autres principes que l’idée du bien et du juste, tels que l’intérêt, l’utile, la volonté arbitraire du Créateur, etc. De ces systèmes est absente la condition suprême de la responsabilité qu’ils sont impuissants à établir.
2* Quant au pouvoir d’appliquer la loi ou de l’exécuter, il est à remarquer que la loi morale a cela de particulier qu’elle peut toujours être accomplie dès qu’elle est comprise, et que celui auquel elle s’adresse se sent libre de le vouloir. Car c’est de cela seul que nous sommes réellement responsables aux yeux du juge qui est la conscience. L’intention, l’effort volontaire, voilà l'acte moral. Dès qu’ils existent, la loi est accomplie. L’homme n’est pas responsable de l’efficacité de ses actes, il ne l'est de leurs suites et de leurs effets qu’autant qu’il les a voulus et prévus. Mais ce dont il a et conserve toujours l’entière responsabilité, ce sont les libres déterminations de sa volonté. C’est l’effort qui suit ces déterminations. Là est le monde moral tout entier ; c’est aussi le champ véritable de la responsabilité.
Telles sont les vraies conditions de la responsabilité morale, source et principe de toutes les autres responsabilités. Celles-ci en effet sont toutes impuissantes et précaires si elles ne reposent sur elle. Nous n’avons pas ici à en parler, mais à signaler leur principe. Otez cette base, toutes leurs sanctions sont vaines ; car elles dépendent des événements et des circonstances. Elle seule, la responsabilité morale, a une base fixe et inébranlable.
III. Les conséquences de la responsabilité morale sont trop connues pour qu’il soit nécessaire de s’y appesantir et de les développer. Mais il est bon de les rappeler et surtout d’insister fortement sur le lien qui les unit au principe. A la responsabilité morale sont liées de près ou de loin toutes les autres notions morales : celles de la vertu et du vice, du mérite et du démérite, des récompenses et des peines ou de
la sanction des lois, celles enfin des droits et des devoirs qu’impose cette responsabilité. Toute la dignité de l’homme vient de ce qu’il est responsable de sa destinée et quelle a été remise entre ses mains. Elle est le principe de ses grandeurs et de ses misères. Enfin, comme il a été dit plus haut, toutes les autres responsabilités, bien qu’elles aient une garantie extérieure, n’ont de valeur et de force véritable qu’autant qu'elles ont pour base et pour soutien la vraie responsabilité, celle de l’homme à l’égard de lui-même et de sa conscience et envers Dieu, la justice absolue. Toutes ces idées se tiennent entre elles et forment un enchaînement logique tel qu’il est impossible de détruire l’un sans renverser les autres. De sorte que quand on nie une de ces conséquences, c’est comme si l’on niait le principe, et que quand on attaque le principe, il faut nier les conséquences.
C’est ici surtout qu’apparaît la faiblesse des systèmes qui tendent aujourd’hui à prévaloir (V. Déterminisme, Positivisme) et qui, tous entachés de fatalisme, détruisent dans sa source la responsabilité. Ils font des efforts inouïs et s’épuisent en subtilités pour échapper aux étreintes de la logique; mais c’est vainement. Ils n’osent contester ouvertement la responsabilité morale de l’homme et des actes humains. Cela révolte le sens commun et les rendrait odieux. Aussi plusieurs, qui en théorie n’hésitent pas à nier le libre arbitre, proclament hautement la responsabilité. Iis regarderaient comme une injure qu’on leur reprochât de l’anéantir et avec elle ce qu’il y a de plus sacré ou de plus respectable parmi les hommes, la vertu, le devoir, le droit et les obligations, qui en sont les corollaires. Comment affirmer, en effet, que l’homme n’est pas responsable de ses actes, qu’il n’en doit compte ni à lui-même ni à la société î II faut bien reconnaître aussi que les peuples comme les individus portent la peine de leurs fautes, qu’ils expient souvent le lâche abandon d’eux-mêmes par leur déchéance ou par la perte de leurs droits. Comment nier surtout que l’homme ait des obligations à remplir envers ses semblables? Quand il contracte des engagements et qu’il fait des promesses, est-il tenu ou non de les remplir ? et n’est-il pas respon-
MORALE
sable de leur violation si elle a été volontaire T Quand il y manque ouvertement, ne doit-il encourir aucun blâme ni aucun mépris?
S’il a fait le mal et failli sur un point grave, n’est-il passible d’aucun châtiment ? Les peines portées contre lui sontelles oui ou non justement méritées? Ses crimes ne doiventils pas tomber sous la répression des lois? Qui oserait soutenir que jamais l’homme ne s’avilit ni ne se dégrade, lorsque, sans nul souci de sa dignité morale, il se laisse aller à ses penchants les plus honteux et les plus dépravés? D'autre part, comment ne pas accorder son admiration à celui qui, ayant fait un noble usage de sa liberté et compris toute l’étendue de la responsabilité que lui imposent ses devoirs d’homme et de citoyen, a su les remplir d’une façon héroïque dans les circonstances difficiles ? Nier ces choses ouvertement n’est pas possible. On les admet donc. On parle le langage commun : on va plus loin, on exalte d’autant plus tout ce qui est grand et beau dans l’ordre moral. Bref, on reconnaît ou l’on donne à croire qu’on reconnaît toutes les conséquences de la responsabilité. Mais en même temps on n’omet rien pour l’affaiblir dans son principe, qui est la liberté ; on méconnaît ou l’on altère toutes ses conditions. Cela n’empêche pas qu’on ne décerne des louanges aux hommes qui ont bien mérité de leurs semblables.
On propose de leur dresser des statues; on va jusqu’à ériger en religion le culte des grands hommes. Avec cela, on déclare qu’ils ont obéi à la force des choses et aux lois d’une inflexible nécessité. — Ce sont là, disons-nous, de pitoyables inconséquences, des contradictions palpables qui doivent éclairer sur la valeur d’un système et qui le réfutent. (V. supra, p. 80 ) Si l’homme est libre, il est responsable de ses actions; s’il n’est pas libre, il n’est pas responsable. Rien de plus clair; il n’y a ici pas même de milieu pour le sophisme. S il est responsable, il mérite et il démérite; on doit lui imputer ce qu’il fait de bien et de mal, de grand et de beau, de criminel ou de coupable. Autrement, l'impu-tation est ridicule; il ne mérite ni reconnaissance, ni admiration, ni honneurs, ni louanges. Il est absurde de le proposer pour modèle à ses semblables ou à des êtres qui ne
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l’honnête et l’utile
sont pas plus libres que lui. Il n’est pas plus logique de chercher à inspirer l’horreur de ses crimes et l’indignation de sa conduite si elle est mauvaise. Je le répète, le dilemme est de la dernière clarté, et il est impossible de trouver un biais pour y répondre. Nier le principe et admettre les conséquences ne vaut pas mieux que de nier les conséquences et d’accorder le principe. Le bon sens ne peut se plier à cette façon de raisonner qui n’a rien de transcendant, et dont l'absurdité est manifeste.
Mais si l’on admet le libre arbitre et, avec lui, la responsabilité morale, la raison reprend ses droits et l'on voit se dérouler clairement toutes les conséquences. L’homme, chargé de sa propre destinée, l’accomplit à ses risques et périls; il a des devoirs sérieux qu’il doit remplir et auxquels s’attache sa responsabilité; il a aussi des droits que celle-ci lui confère et qui sont inséparables de ses devoirs. Il trouve sa dignité à exercer les uns comme à remplir les autres. Il mérite et démérite selon qu’il reste fidèle à ses obligations, qu’il les viole et s’en écarte. Il est justement récompensé ou puni quand il a obéi à la loi ou qu'il l'a volontairement enfreinte. Dans cette conformité ou cette opposition volontaire est le secret de sa grandeur morale ou de son abaissement. Tous les jugements et tous les sentiments des hommes, en matière de moralité, s’expliquent ainsi facilement d’eux-mêmes. Autrement, ils deviennent inintelligibles. « Toutes ces idées et toutes ces vérités, comme dit Platon, se tiennent et s’enchaînent pardes raisons de fer et de diamant. » ( Gorgias .)
QUESTION VIII
L'honnéte et l'utile ont-ils la mémo efficacité comme motifs des actions humaines?
ESQUISSE
S’il est vrai que l 'honnête et V utile sont toujours d’accord dans une conduite raisonnable, n’est-il pas indifférent de prendre l'un ou l’autre de ces deux motifs comme règle des actions humaines? Dans l’un et l’autre cas, l'homme sensé agira de même. Qu’importe qu’il le fasse par tel ou tel motif? Le grand point, c’est que sa conduite soit sage et bien ré-
MORALR
glée. Il n'y & donc nul inconvénient à faire de l’utile ou de l'intérêt bien entendu la règle de notre conduite morale. (Bentham, Staart-Mill.)
Ainsi raisonnent souvent les pactisa nïola morale de l’intérêt. On réfutera cette opinion par les raisons suivantes :
1* L’accord de l’honnête et de l utile n’est vrai qu’antant que l’honnête est pris pour base et pour mesure de l’utile. Autrement, l’intérêt substitué à l’honnête ne fournit plus de règle certaine.
2* Est-il vrai qu’en prenant pour règle de conduite l’intérêt bien entendu, on agira de même que si l’idée du devoir préside à tous les actes de la vie? il n’en peut être ainsi : — 1° parce que l’un conseille, et que l'autre commande, que l’un manque d’autorité, que l’autre a une autorité souveraine. — 2* L’homme qui calcule et celui qui ne calcule pas sont-ils dans les mêmes conditions ? Le calcul ne produira-t-il pas la lenteur et l’indécision dans les actes? Ne doit-il pas ôter à la volonté son énergie? Le ressort de l’enthousiasme lui fait défaut. — 3” Dans les grandes luttes morales, comment ce motif soutiendra-t-il le courage de l’homme ? Le devoir seul produit les actes d’héroïsme (Socrate, Régulus, Caton).
3“ D’ailleurs, la question est mal posée. La moralité des actes n’est pas dans les actes eux-mêmes et dans les effets extérieurs; elle réside essentiellement dans leur caractère intentionnel. Supprimer V intention pour ne voir que l’effet extérieur, c’est supprimer la moralité. Insister sur ce point capital — Conclure,
QUESTION IX
Du précepte d’Arlstlppe « Et mihi res non me rebus subjungere eonor. •• — Ce précepte eat-11 compatible avec la Morale du plaialr?
PROGRAMME
Ce précepte qu’Horace emprunte à Aristippe [Ep. I, i) est excellent; mais il est incompatible avec la doctrine de ce philosophe dont la morale fondée sur le plaisir fut l’antécédent de celle d’Epicure. On démontrera : 1° qu'il est im-
L’EUDÉMONISME
possible, en effet, de garder sa liberté, la véritable indépendance de l'âme, au milieu d’une vie adonnée au plaisir et souvent licencieuse; 2* que cette liberté dont le type n’est pas rare et qui a quelque chose de séduisant, n’est qu’apparente; 3* qu’elle cache non-seulement la servitude des passions, mais une dépendance continuelle des choses et des hommes; 4* elle ne peut se ooncilier avec la dignité humaine , au fond elle n’est que l'égoïsme.
On montrera donc ce qu’il y a de faux et de mensonger dans cette doctrine de l’homme qui se dit libre parce qu’il est sans principes, et qui commence par s’affranchir des devoirs de la vie. — Ce sage qui se croit supérieur au plaisir et qui le prend pour but de ses actions est-il réellement libre? N’a-t-il pas des besoins et des désirs sans cesse renaissants? N’est-il pas forcé pour les satisfaire de recourir souvent à des moyens honteux, de se plier à la volonté des autres, de se soumettre à leurs caprices (1)? Ne doit-il pas renoncer à avoir une opinion à lui, se faire le complaisant et le flatteur des hommes qui disposent de la fortune et du pouvoir? principibus placuisse viris. (Hor.) — Comparer Socrate devant ses juges ou dans sa prison, avec Aristïppe à la cour de Denys le Tyran (2). — Conclure.
QUESTION X
De la Morale do bonheur oo de l'huiémonismt.
PROGRAMME
Le bonheur peut-il être proposé comme motif premier et comme règle des actions humaines? C’est la base de la morale d'/Jristofe (3). Elle diffère de celle d’Àristippe et
(1) Omnti Aristippum deeuit coïor et status et res. (Hor., Ep. 1. 17,) Aristïppe était un homme d’esprit, d’un caractère gai et facile. Sa ▼ie (V. Diog. Laërce) est semée de traits qui nous le montrent avec cette insouciance et cette facilité de caractère. « 11 savait se faire aux temps, aux lieux, aux personnes; il était l'homme de toutes les situations, s'accommodant de tout, prenant le plaisir quand il se présentait, sans ne donner la peine de le poursuivre. »(Diog. Laërce.) C'est lui qui disait : « Je possède Laïs; elle ne me possède pas. » On ferait de lui cet éloge qu’il savait parfois porter tour à tour la pourpre et les haillons. (Ibid.)
($) V. i' Entretien de Socrate avec Aristippe . Xénophon, BT cm. de Socr ., II. i.
(3j Le bonheur est la fin de tous les actes humains. (Eih. à Nie., I, iv.)
MORALE
d’Epicure en ce que ce n'est pas le plaisir qui doit être ici la fin de nos actes, mais le bonheur, et que le bonheur consiste dans V activité de l’âme conforme à la raison. (V. Elh. à Nie., I et II.) (1) Si la vertu n’est pas le bien unique, elle est le plus grand des biens. Hors d’une conduite sage et raisonnable, il n’y a que des plaisirs passagers et trompeurs. — On voit combien cette morale, qui ne sépare pas le bonheur du bien et qui le fait consister surtout dans la vertu, est supérieure à la morale du plaisir.
Est-elle la vraie T Tout en maintenant l’accord de la vertu et du bonheur, échappe- t-elle aux objections qu’une critique sévère adresse à toute doctrine qui offre un caractère intéressé? Ce système a été en effet combattu d’abord par les stoïciens dans l’antiquité, puis par Kant chez les modernes. On a ici à reprendre cette thèse et à la discuter.
1* Peut-on tirer du bonheur une règle de conduite certaine, fixe, revêtue d’une autorité suffisante, capable d’engendrer et d’expliquer les devoirs ou les obligations de la vie? Dans une pareille doctrine, a-t-on le droit de donner de véritables préceptes, ou seulement des conseils dictés par la prudence ?
2° En renversant l’ordre des idées, en plaçant le bonheur avant le bien, ne se trouve-t-on pas condamné par la logique à des conséquences que le bon sens et la conscience même repoussent, comme de déclarer le bonheur digne de nos respects et de nos louanges, ainsi que le fait Aristote. (Eth. à Nie., I.) (2)
3" La distinction des différentes sortes de biens qu’établit le moraliste (biens intérieurs, biens extérieurs, de l’âme, du corps), quoique très-réelle, ne suppose-t-elle pas un principe supérieur qui décide du-.choix entre les biens et qui ordonne de préférer les uns aux autres?
4° Dans son analyse du bonheur, Aristote reconnaît plusieurs éléments, la richesse, la santé, la beauté, les qualités du corps et de l’âme, entre lesquelles la vertu brille au pre-
(1) La fonction propre de l'homme est l’acte conforme à la raison. (Ibid.) — Le bien propre de l'homme est l’activité de l’âme dirigée par 1& vertu. (Ibid.)
($) Il est quelque chose de respectable et de divin. (Ibid., ch. x.) Nous admirons le bonheur et la félicité de9 Dieux. (Ibid.)