LA. VERTU EST-ELLE UN MILIEU
dont la satisfaction pour lai constitue aussi le bonheur : « La vertu est le premier des biens; elle est la condition des autres biens, mais elle n’est pas le bien unique. »
Il est des biens dont la privation en ce monde entraine la souffrance. Que is Humana sibi doleat natura negatis. (Hor.) Ces biens, la beauté, la santé, la liberté, la science, sont-ils à dédaigner? Quant au bonheur, est-il vrai que la douleur physique et morale ne puisse le troubler? « Aller jusqu’à prétendre qu'un homme étendu sur une roue ou accablédes maux les plus terribles n’en est pas moins heureux, c’est vraiment soutenir une opinion qui n’a pas de sens. » (Arist., Eth. à Nie., VII, xn, 56.) * — Conclure.
QUESTION XII
Peut-on, avec Aristote, déOnlr la vertu : un milieu entre deux excès contraires?
ESQUISSE
Platon définit la vertu la bonne habitude de l’âme. Aristote fait aussi delà vertu une habitude (1), l’habitude de se conformer au bien ou à la raison. Mais, voulant préciser davantage, il donne une autre définition qui sert de base à sa théorie des vertus. ( Eth. à Nie., II, vi.) La vertu est un juste milieu entre des vices contraires. — « Comme les « vices, les uns en ce qu’ils dépassent la mesure, les antres * en ce qu’ils restent au-dessous de cette mesure, la vertu « consiste à trouver un milieu pour les actions et les senti- « ments et à s’y tenir en les préférant. » [Ibid.) Cette théorie semble d’accord avec le sens commun qui la reproduit souvent dans le langage des poètes.
Est modus in rehua, sunt certi denique fines
Quos intra citraque nequit consistere rectum. (Hou.)
Virtu9 est medium vitiorum utrinque reductum. (Io.) (I)
Si cette maxime est bonne comme règle de sagesse pratique, peut-elle revêtir le caractère précis d’une formule
(1) On devient architecte en construisant, musicien en faisant de la musique, de même on devient juste en pratiquant la justice... C'est en jouant de la cithare que se font les bons ou les mauvais artistes; il en est absolument de meme pour la vertu. (Arist. , Eth. à Nie., II, xn.)
MORALE
philosophique T On opposera, en les développant, les objections suivantes :
1° La notion de milieu empruntée à la quantité ne peut servira distinguer la vertu, qui est une qualité, un état de l’âme (1) et une conformité, l’accord avec la loi. C’est confondre les catégories de la raison. Les mathématiques introduites dans la morale ne sont pas dans leur domaine. Inconvénients de cette méthode. (V. Précis, pp. 20, 405, 444.)
2* En toute chose, le vrai milieu est fort difficile, de même que découvrir le centre d’un cercle n’est pas donné à tout le monde. (Aristote, ibid., I, 9.) Pour être vertueux, faut-il résoudre de tels problèmes T
3° Il y a des vertus qui n’éveillent aucune idée de milieu ou qui l’excluent : la bonté , la magnanimité , la chanté. L’idéal de la vertu est de viser à la perfection, de tendre à l’infini (2).
4° Quels seraient les effets pour chaque vertu, prudence, courage, tempérance, justice, si la vertu ne consistait qu’à éviter l'excès ? Les plus simples devoirs de la vie ne peuvent s’accommoder de cette médiocrité. Que devient l’héroïsme, le dévouement, etc. ? (3)
(1) Virtus est affectus animi constans, convcnienequc, laudabiles efficicns eos in quitus est, et ipsa per se, sua sponte, separata etiam utilitate laudabilis. (Cic., Tutc ., IV, xv.l
(2) Les d< sirs qui ne tendent qu'au bien sont, ce me semble, d’autant meilleurs qu’ils sont plus grands. (Descartes, Lett. à la pr. Elisabeth, n* 102.)
(3) Aristote fait une longue énumération des vertus et des vices; souvent il oublie sa définition ou il reconnaît qu’elle n'est pas toujours applicable. Cette description tout empirique intéresse vivement le lecteur, muis le laisse froid. C’est qu'elle s’adresse à son esprit, nullement h sa volonté, l.e moraliste procédé en naturaliste. Rarement il joint le précepie, l’exhortation à l'exposé du fait. La morale devient ainsi une sorte d'histoire naturelle de Pâme. Est-ce la tâche du moraliste, sa vraie mission ?
Pascal a dit aussi : c Nous ne nous soutenons pas dans la vertu par notre propre force, mais par le contre poids de deux vices opposés, comme nous restons debout entre deux vents contraires. Otez un de ces vices, vous tombez dans l'autre. » (Pensées.)