DE L’INVENTION
que celui qui cherche hors de la voie. Nous n'aurions qu’à répéter ce qui a été dit par tant d’auteurs des avantages de la méthode. Il est un art de chorcher qui, comme dirait Bacon, est une chasse bien organisée et bien conduite (venatioi). Tous les grands maîtres ont donné des règles et des préceptes.
1° De F emploi du l’analyse. — Les logiciens recommandent, comme étant la méthode d’invention, l 'analyse. On sait en quoi elle consiste, et ce qu'elle prescrit.
« De quelque nature que soit la question, dit la Logique de Port-Royal, la première chose qu’il faut faire est de concevoir nettement et distinctement ce que c’est précisément qu’on demande, c’est-à-dire quel est le point précis de la question. » Ceci a déjà été dit de la conception. Mais pour trouver la vérité, la première condition n’est-elle pas de concevoir nettement ce que l’on cherche ?
t Dans toute question il y a quelque chose d’inconnu, autrement il n’y aurait rien à chercher; il faut néanmoins
Jue cela môme qui est inconnu soit marqué et désigné par e certaines conditions qui nous déterminent à rechercher une chose plutôt qu’une autre, et qui nous puissent faire juger, quand nous l’aurons trouvé, que c'est ce que nous cherchions. »
Ainsi, concevoir nettement la question, en examiner attentivement les données; remarquer ce qui est connu, et du connu faire sortir l’inconnu demandé, voilà des règles simples mais fécondes, si l'esprit consent à les appliquer.
Ces règles si faciles sont rarement suivies ; de leur inobservation naissent des défauts qu’il faut rappeler aux jeunes gens, parce qu’ils y tombent sans cesse. C’est : 1“ de se contenter d’un aperçu vague de la question; 2* de chercher en dehors du problème les données nécessaires pour le résoudre; 3» de partir de quelque notion obscure, éloignée ou compliquée, pour expliquer ou démontrer les choses les plus faciles et les plus simples.
Qu’ils s’attachent donc aux idées renfermées dans la question et dans les termes qui la formulent, qu’ils les considèrent sous toutes leurs faces ; ils verront de ces données sortir la solution. Dans les idées simples que fournit cet énoncé, ils trouveront d’autres idées qui en amèneront d’autres à leur suite. Ils n’auront aLors qu’à se défendre de l’abondance môme et à écarter les idées accessoires, qui souvent affluent en foule à l’esprit, et rembarrassent, si l’on
veut raisonner avec suite et méthode et se renfermer dans des limites précises.
2* Usage des lieux communs. — Sans doute, c’est du sujet même, de l'analyse de ses données propres, qu'il faut savoir tirer les raisons; ce sont là les vraies sources de l'invention. Il ne faudrait pourtant pas dédaigner d'autres moyens, en particulier le secours des lieux communs. Cette partie de l'invention, trop méprisée, si elle est bien comprise et employée avec intelligence, peut être fort utile, et nous n'hésitons pas à lui donner une place dans la dissertation. Ce moyen a été réhabilité par Bacon, qui s'exprime en ces termes :
« Il est une méthode qui indique et montre, pour ainsi dire, les lieux vers lesquels on peut tourner ses recherches, et c'est ce qu’on nomme la topique. Elle consiste à rassembler, pour s’en servir au besoin , des arguments composés d’avance pour tous les cas que peut fournir le sujet d'une discussion. C’est une sorte de provision ou d'activité prévoyante. »
Aristote a tourné en ridicule cette méthode en disant que c’est ressembler à un cordonnier qui, se donnant pour tel, au lieu d’enseigner la manière de faire un soulier, se contenterait d’étaler des chaussures de toutes formes et de toutes grandeurs. A quoi l’on peut répliquer que, si le cordonnier n’avait pas dans sa boutique des souliers tout faits, et n’en fît qu’à mesure qu’on lui en commande, sa boutique sentirait la misère et aurait peu d'acheteurs. Cette méthode des lieux communs, pratiquée par les plus grands orateurs, s’applique aussi à la Logique; l’abandonner pour la simple méditation, c’est troquer sa garde-robe pour une paire de ciseaux. Elle consiste d’abord à savoir nous diriger dans nos questions, ou interrogations, « car savoir interroger avec dextérité est presque la moitié de la science. D’où il suit que plus cette notion anticipée aura d'étendue et de certitude, plus la recherche sera directe et expéditive. Ainsi, les mêmes lieux qui nous serviront à fouiller dans les trésors de notre entendement, et à tirer la science que nous y aurons amassée, nous serviront aussi à la tirer au dehors. » {De Âugm., V, ni.)
Outre cette topiquegénérale, il y a une topique particulière éminemment utile, c’est-à-dire des lieux de recherche et d’invention appropriés aux divers sujets et aux sciences particulières. Ces lieux ne sont autre chose qu’un certain mélange de la logique générale et de la matière propre à chaque science.