DU VRAI, DU BIBN KT DU BEAU
l’a distinguée de l’apparence et de l’illusion sensible. Le vrai c’est donc encore l'élément rationnel qui rend intelligible l'autre élément, le reconnaît et le marque de son empreinte. 11 est dans l’idée, la conception, principe et base de l’affirmation et du jugement. Il en est de même pour le raisonnement ; sa conclusion n'est vraie que quand elle est tirée d’un principe que la raison a fourni ou contrôlé. Donc en tout et partout la raison intervient dans la connais sanoe, et le vrai est l’objet de l’entendement. (Y. Platon Tkéétèie.)
2“ Le bien. — Le bien est aussi l’être, ma is l’être conforme à sa fin , ou plutôt c’est la fin elle-même (t&oî). De sorte que si le vrai se définit l’idée conforme à son objet, ou simplement l’être, le bien se définit la fin des êtres ou la conformité à leur fin. L’ordre exprime cette con venance dans chaque être et dans l’ensemble des êtres. Ici, s’offre une idéevoisine, mais profondément distincte du bien ; celle de V utile. L’utile désigne aussi un rapport de conformité au but ou à la fin; mais dans rutile, au lieu d’appartenir à la nature de l’être, la fin lui est étrangère. Elle est prise en dehors do lui, ce qui fait qu’il n’est qu’un moyen, un instrument pour l’être qui s’en sert. De plus, cette fin n’a rien d’absolu ; indéterminée, elle change ou peut changer ; d’où le caractère variable et relatif de l’utile opposé au bien, qui a une excellence propre, non arbitraire, mais absolue, comme dérivant de l’essence des êtres. Telle est la différence capitale. — Or, de même que la raison seule conçoit le vrai, elle seule aussi conçoit le bien. C’est elle qui à chaque être assigne une fin en rapport avec sa nature et qui conçoit l’ensemblè des fins comme l’ordre universel (xosgoî).
3" Le beau. — Plus complexe, le beau est aussi plus difficile à comprendre et à définir et Cicéron s’avance trop quand il dit : facilius inlelligi quarn explanari polesl. [De O/f., I.) Sans faire de système, l’analyse a reconnu dans le beau deux termes étroitement unis et fondus ensemble. L’un est le vrai sans doute, mais non le vrai dans sa généralité abstraite : le vrai apparaît ici sous les traits d’une individualité concrète et vivante, objet non de conception, mais d’intuition. Il est accompagné d’une forme qui le rend sinon tout à fait visible, saisissable aux sens ou à l’imagination. D’au-
tre part à l’opposé du bien, le beau qui contient aussi la fin, la cache au lieu de la montrer. La fin, non absente, se dérobe aux yeux, elle n'apparaît pas comme telle : Le rapport de conformité s’efface dans la pure contemplation de l'harmonie risible des parties. Qui songe à la destination du nez et de la bouche en admirant une belle figure î * La finalité disparaît , » dit Kant. Malgré cela , le double élément subsiste distinct dans cette étroite union : l’un est sensible, l’autre rationnel; l’un est la base et il apparaît dans l'autre.
Veut-on des exemples, qu’on prenne la beauté physique. Ce qui fait la beauté du corps, ce n’est pas le corps comme tel, la matière informe et confuse, c’est l’ordre, la régularité, l’harmonie qui s’y voit; la loi est visible. Ou c’est la vie, la force qui s’y manifeste, facile, abondante ou puissante. En quoi consiste la beauté morale ? Le beau, ce sont les qualités de l’esprit et du cœur qui se révèlent dans la personne, dans ses actes, son caractère ou ses œuvres. A un degré supérieur, le beau est le symbole des grandes qualités de l’âme, la bonté, la magnanimité, la noblesse, l’héroïsme. Tel est le beau. L' élément sensible ou visible y joue un rôle important, quoique le fondsoit toujours l’élément rationnel, la loi, la règle, l’ordre , l’esprit, l’âme, la liberté, etc. Seulement cet élément, qui est le vrai et aussi le bien, n’apparaît ni d’une manière abstraite, ni comme fin. L’idée s’individualise et elle revêt une forme. La fin au lieu de se montrer distincte se confond avec la nature de l’être et son développement harmonieux. La forme s’unit à l’idée qui s’y révèle et s’y manifeste. Les deux termes s’unifient et s’identifient. Ainsi peut s’expliquer la formule attribuée à Platon etsi souvent répétée : « Le beau est la splendeur du vrai ou du bien. » Mais elle n’est vraie que si on l’entend bien. Non expliquée , elle ne dit rien. Dans le vague où on la tient, elle est une devise banale qui s’adapte à tous les systèmes. Qu’on y prenne garde en effet, l’éclat ici c’est la forme; or, elle est aussi nécessaire que le fond ou le vrai pour constituer le beau. Le vice de la théorie platonicienne est de mépriser et d’effacer l'élément sensible pour faire du beau une idée générale et abstraite.
L’accord des deux termes, leur pénétration intime et réci-
Dü VRAI, DU BIEN ET DO BEAU 337
proque, voilà le beau; et l’on voit en quoi il se distingue comme il se rapproche du vrai etdu bien. Comparé à l’utile, son contraste est plus réel, car c’est une opposition. L'utile n’est utile que par rapport à une fin qui n’est pas la sienne. Le beau est beau par lui-même, comme le bien, comme le vrai, et il exige qu’on écarte toute idée d’une fin non-seulement étrangère mais propre, et de convenance réciproque. Le beau nous plaît et nous réjouit, mais sa jouissance est désintéressée; l’utile c’est l’intérêt même et sa jouissance est égoïste. L’utile éveille le désir, le beau imprime le respect et inspire l’amour. L’un répond à nos besoins, l’autre à un intérêt supérieur de l'âme. (V. Kant, Crit. du Jugement.)
Plus on approfondit cette comparaison, mieux apparaît la diversité des trois idées et en même temps leur unité. L’identité est réelle, mais la différence ne l’est pas moins. Le vrai, c’est-à-dire l'être, est leur racine commune, à la fois, l’essence du vrai, du bien et du beau. Mais l’être du vrai c’est l’être abstrait, général, dépouillé de toute forme, tel que la science le conçoit, ou l’entendement seul. Dans le bien, Je vrai subsiste; mais il est conçu comme fin ou dans sa conformité à la fin qui dérive de la nature de l’être. Le vrai persiste aussi dans le beau, mais il perd sa généralité; il revêt une forme concrète et vivante. Le beau recèle la fin, mais elle se voile ou se cache, elle fait place au développement harmonieux d’une force libre. — Quant à l’utile, sans être toujours l’opposé du bien ni du beau, il contraste avec eux comme n’étant rien en soi, mais par rapport à un autre qui lui impose sa fin bonne ou mauvaise, belle ou laide, vraie ou fausse, idée purement relative qui fait naître un autre ordre de sentiments et ne relève que du raiso^ine-. ment.
On montrerait aussi que les actes de l’esprit qui répondent aux trois idées sont différents comme leur objet, quoique la raison y joue le premier rôle. Le vrai se conçoit; le bien également conçu veut être réalisé; le beau se contemple et est aimé. Le premier est objet de l’entendement seul; le second sollicite l’activité et commande à la volonté libre; le .beau, harmonieuse fusion de l’être et de la forme, s adresse à la fois à l’esprit et aux sens ou à l’imagination et au cœur;
il plaît et il excite l’amour. En passant de la région intellectuelle dans celle de la sensibilité, on trouverait des sentiments analogues, mais différents. Le vrai crée la science; le bien, la morale ; le beau, l’art : trois sphères distinctes, mais contiguës, faciès non omnibus una nec diversa tamen, qualis decel esse sororum. (Ovid.)
Telles sont les trois idées. Toutes trois relèvent de la raison et ont leur racine dans l’être. C’est elle , la raison, qui fournit la base là même où intervient l’élément sensible. De plus, la raison fait ici ce qu’elle fait partout; elle remonte du fini , du contingent, du relatif à l’infini , au nécessaire, à l’absolu ; elle conçoit un vrai, un bien, un beau absolus, c’est-à-dire un principe à la fois des êtres et des idées.
Le vrai est l’être, mais quelle variété dans les existences ! Que de degrés dans l’être! Les individus sans doute ont leur réalité , mais leur vérité n’est que dans leur loi ; seulement la diversité n’est-elle pas elle-même dans les lois ? Les forces , les causes , les agents , les substances dont se compose l’uni vers forment un vaste ensemble ; les êtres, les forces, les espèces se limitent et s’opposent , comme ils s’échelonnent et se subordonnent. Or, toujours l’esprit remonte de la loi inférieure à la loi supérieure et de celle-ci à la loi et à la cause unique qui explique et embrasse le tout. Egalement les vérités particulières viennent se fondre dans des vérités plus générales ; celles-ci , dans une vérité ou un être unique , principe de vérité , centre commun et cause première des existences, source à la fois d’existence, d’intelligence , de lumière et de vie. (V. Platon, Rép., VI.)
L’être ainsi conçu est aussi le bien ; car le bien c'est la fin, et la fin résulte de la nature de l’être. Tous les êtres ont une fin, comme ils ont une nature spéciale. De l'accomplissement des fins particulières résulte l’ordre universeL La raison conçoit une fin générale , un bien suprême vers lequel tendent toutes les existences. Aucun des êtres finis d’ailleurs n’accomplit sa destinée régulièrement, complètement et sans obstacles. Partout le mal est mêlé au bien.
L’esprit de l’homme conçoit un être qui jouit de la plé-
DU SUBLIME
nitude de sa nature et de ses attributs , étranger aux combats et aux vicissitudes de l’existence finie, en qui se réalise l’idée du bonheur et de la félicité.
Cet être, c’est aussi le type parfait et le principe de la beauté. Aucun objet dans le monde, soit physique, soit moral, ne nous offre le type de la beauté parfaite et absolue. * Toutes les beautés extérieures, produit de la nature ou de l’art, sont soumises h l’espace et au temps. » (S. Augustin, de Vera Relig., ch. xxx.) Nous concevons une beauté parfaite, une, éternelle, dont toutes les beautés particulières n'offrent qu'un reflet ou une image imparfaite.
« Telle est aussi le principe, comme dit Aristote, auquel sont suspendus le ciel et toute la nature. » (Aristote, Mét., XII.)
QUESTION Vm
SD SUBLIME. — Sa nature et ses caractères. — En quoi U diffère dn beau. — Comparaison des deux Idées.
A l’idée du beau se rattache celle du sublime. Le sublime n’est-il que le beau lui-même à son plus haut degré, le maximum ou le superlatif du beau? ou existe-t-il entre les deux idées des différences essentielles qui les distinguent? c’est ce que l’analyse seule permet de décider.
I. Le premier caractère du sublime , qu’il est impossible de méconnaître parce qu’il frappe tout d’abord, c’est la grandeur. Mais celle-ci n’est pas la grandeur ordinaire, c’est une grandeur qui dépasse toutes les proportions et qui éveille en nous l’idée de l’infini. Tel est l’aspect des hautes montagnes , du ciel étoilé , de l’Océan soulevé par la tempête. Il en est de même do certaines pensées, des conceptions du génie , des actions et des caractères , de tous les objets de la nature et du monde moral que nous qualifions de sublimes. Tous les exemples qu’on pourrait citer , ceux que rapporte Longin, les mots de l’Ecriture: « Je suis celui qui suis, que la lumière soit , » etc., la réponse de Médée, celle du vieille Horace, offrent ce caractère et confirment ce premier résultat de l’analyse.
Le sublime c’est donc « ce qui est absolument grand *
(Kant), c’est la grandeur infinie. De sorte que l’idée du sublime so résout dans celle de l'infini. L’infini , du moins, en est le premier élément, celui qui doit servir de base à la définition. Est-il le seul? Si l’on y regarde de près, on verra qu’un autre terme y est également compris. Le sublime, sans doute , exclut toute comparaison , il rejette toute mesure. Mais l’infini n’apparaît ici ce qu’il est que par son opposition avec le fini, qui pourtant le révèle. Ce qui est manifesté, c’est d’une part, l’infini dans son incommensurable grandeur, de l’autre, le fini comme tel dans sa petitesse et son néant. Tandis que l’un s’élève, l’autre s’abaisse. Il y a donc deux termes dans le sublime et l’un ne va pas sans l’autre. Son essence est un contraste. Nous le définirons : une apparition soudaine de l’infini au sein du fini.
Au sens littéral , le sublime c’est ce qui s’élève. L’élévation au-dessus du fini, c’est-à-dire de tout ce que l'œil ou l’imagination peuvent atteindre, est bien ce qui le distingue. En même temps qu’il se place à une hauteur où ni les sens ni l'imagination ne peuvent le suivre, tout ce qui est à côté de lui s’efface, est rabaissé, déprimé. Le fini se montre à nous comme n’ayant aucune valeur par lui-même , avec ses caractères d’instabilité , de petitesse ou d'imperfection propres à faire ressortir d’autant mieux les caractères opposés de la grandeur absolue.
Ainsi, c’est une disproportion et une opposition entre les deux termes de l’existence qui forment le rapport ou plutôt la nature même du sublime.
II. Or, maintenant , si l’on se rappelle les caractères particuliers du beau, on verra en quoi le sublime et le beau se ressemblent et en quoi ils diffèrent.
Le beau aussi se compose de deux termes, du visible et de l'invisible, de la forme et de l’idée, du fini et de l’infini ; mais ce qui le constitue, c’est leur accord et leur juste proportion, leur combinaison dans une parfaite mesure , leur fusion harmonieuse. L’harmonie est nécessaire au beau,
< c’est sa loi fondamentale et, on peut le dire, sa nature même. Dans le sublime l’accord n’existe plus. L’un des deux éléments, au contraire, dépasse infiniment l’autre qui, de son côté, s’efface au point de laisser apparaître le premier dans
DU SUBLIME
sa grandeur qui ne souffre aucune comparaison.
Dans le sublime comme dans le beau, les deux termes néanmoins subsistent. La conception abstraite de l’infini n’éveille pas cette idée ni les sentiments qu’elle produit dans l’âme. L’élément sensible, visible ou réel est nécessaire pour manifester l’infini, quoiqu’il apparaisse hors de toute proportion. C’est à ce titre seulement que certains objets de la nature et du monde moral sont capables d’être des emblèmes ou des symboles de l’infini , d’exciter par là notre enthousiasme et de nous transporter dans une sphère supérieure à celle du monde réel. Le sublime, comme le beau, est un spectacle, une représentation , un objet d'intuition et de contemplation, non de conception abstraite ou de réflexion. Là est la ressemblance fondamentale du sublime et du beau. Ni l’un ni l’autre ne sont objet de la pensée pure. Tous deux expriment l’invisible sous des formes visibles ou déterminées, comme ils se composent des mêmes termes. Mais tandis que, dans le beau, l’accord subsisto et n’est jamais rompu, dans le sublime, cet accord est brisé. Le symbole, par sa grandeur même, fait éclater l’opposition en révélant le terme opposé dans son incomparable grandeur et son accablante majesté.
III. Il ne faudrait pourtant pas pousser trop loin cette distinction entre le sublime et le beau. On comprend aisément, en effet, que si les deux éléments constitutifs sont les mêmes et si la différence n’est que dans le rapport, il y aura des objets où cette différence sera peu sensible et où la ligne de démarcation entre le sublime et le beau sera difficile à tirer. Le sublime paraîtra alors le superlatif du beau ; les mêmes épithètes pourront leur convenir et leur seront indistinctement appliquées. De plus, dans les sphères supérieures de l’existence réelle ou de l’idéal, il est impossible que le beau n'affecte pas souvent la forme du sublime , qu’il n’apparaisse pas sous l’aspect de l’énergie, de l’opposition, de la lutte et de la supériorité de la force morale sur les puissances inférieures de la nature matérielle ou purement sensible. Tel est le beau moral qui, presque toujours, se confond avec le sublime. Et, en général, c’est ce qui arrivera toutes les fois que l’intelligence sera
aux prises avec des forces aveugles, la liberté avec la fatalité, la volonté avec la passion, et que la victoire ou le triomphe seront clairement révélés. Mais il faut encore ici quo l’ harmonie soit ou formellement exprimée ou représentée , que le calme succède à l’action, le triomphe à la lutte, la victoire au combat, et que si la lutte s’engage entre les puissances moralos elles-mêmes , leur accord secret et leur harmonie intérieure soient maintenus (1).
Même alors le sublime et le beau conservent encore leurs traits distinctifs. Le beau proprement dit, ce sera toujours l’image du développement harmonieux et facile , marqué par les gracieux contours , par un accord de mouvements et de formes, ou par les qualités aimables se produisant sans effort dans une heureuse et belle nature. Le sublime est une beauté plus mâle et plus sévère , que distinguent la force et l’énergie, l’effort victorieux , le triomphe au sein même de la lutte. Il apparait dans des actions et des événements qui offrent l'empreinte de la grandeur et donnent l’idée la plus haute d’une puissance infinie qui dépasse toutes limites.
Par là aussi s’expliquent la manière différente dont le sublime et le beau agissent sur les facultés de notre esprit et la nature des sentiments qu’ils excitent dans l’âme humaine.
QUESTION IX
Des effet» du sublime. — De la manière dont l’eeprlt le perçoit. Do sentiment du sublime comparé au sentiment du beau. Ses oaractéres.
Kant (2) est le premier qui ait décrit avec exactitude et profondeur les faits qui se produisent dans l’âme humaine à la vue du sublime. Les résultats de son analyse s’accordent avec la théorie précédente .
1° Comment la perception du sublime s’accomplit-elle
(1) Sola subliinia ci excelsa virtus est ; nec quidquam magnum est niai quod aimul et placidum. (Senec„ de Ira , If 23.)
(2J Voy. CrtI. du Jugement, et Observations sur les sentiments du beau et
du sublime.
DU SUBLIME
dans l’intelligence ? Le sublime, comme le beau, s’adresse aux deux facultés principales de l’esprit, aux sens ou à l’imagination et à l'entendement, réunis et agissant de concert. Mais au lieu que dans le beau ces deux facultés restent en harmonie , le sublime fait éclater leur opposition et leur disproportion. Les sens et l’imagination se trouvent dans l’impossibilité d’atteindre à la hauteur incommensurable de l’objet qui leur est offert et qu’ils cherchent vainement à comprendre. Ils sentent leur impuissance à saisir l’infini qui dépasse leur portée. L’objet, en effet, n’est sublime que parce qu’il fait violence à nos sens, qu'il les contredit et s’élève au-dessus de toute proportion sensible.
Au sein donc de l’être fini se révèle un effort impuissant pour atteindre à une sphère supérieure où ni les sens ni l’imagination ne sauraient pénétrer. Dans ce spectacle qui leur est offert, le sublime donne l’idée d’un objet suprasensiblequi.au lieu de s’harmoniser avec le sensible, le dépasse infiniment et que l’entendement seul peut concevoir. De là la nature propre du sentiment qui accompagne cette perception du sublime et les caractères qui le distinguent du sentiment du beau.
2* Ce qui le caractérise, c’est une sorte de terreur ou de saisissement qui s’empare de l’âme et l’ébranle fortement ; mais c’est aussi une joie «profonde accompagnée d’un vif enthousiasme. Le sentiment du sublime n’est pas simple comme celui du beau. Celui-ci est tout entier dans la jouissance pure qui laisse notre âme calme et lui donne la conscience du jeu facile de ses facultés. Ici , au contraire, l’âme est fortement émue. L’être fini se sent menacé dans son existence en présence d’une puissance infinie dont la grandeur l’accable. Aussi l’âme se sent-elle saisie d’une religieuse frayeur. Mais si cette partie de notre être est refoulée, l’autre, la plus noble , est exaltée.' La nature spirituelle, divine dans son essence et qui participe de l’infini , prend d’autant mieux conscience d’elle-même et de son infinité. L’essor lui est donné ; l’âme éprouve alors la plus haute jouissance qu’elle puisse ressentir dans son enveloppe mortelle.
Tel est le sentiment du sublime, mélange de plaisir et de
peine, de trouble et de satisfaction, de surprise et d’enthousiasme. En lui devient manifeste la disproportion des deux facultésde notre être en présence d’objets qui, par leur caractère de grandeur imposante, excitent notre admiration, mais nous tiennent à distance et nous inspirent un effroi mystérieux. Le beau excite l’amour, le sublime le respect. L’un nous émeut, l’autre nous charme. L'émotion du sublime, comme l'observe Kant, est plus puissante que celle du beau ; mais elle fatigue et on n’en peut jouir longtemps. La différence des deux sentiments se traduit sur le visage par les traits de la physionomie. « La figure de l’homme absorbé par le sentiment du sublime est sérieuse, quelquefois fixe, étonnée. Au contraire, le vif sentiment du beau se manifeste par l'éclat brillant des yeux et souvent par une joie bruyante, » (Kant, Observations sur le sentiment du beau et du sublime.)
3° L’espèce de crainte que fait éprouver le sublime n’a rien de commun avec la frayeur ordinaire ou la terreur proprement dite que produit le danger. Celle-ci est une pure impression sensible, celle-là ne relève que de la nature morale. Loin que la crainte proprement dite lui ressemble, elle en rend incapable si elle est poussée à un certain degré. Pour jouir du sublime, il faut que nous soyons en sécurité sur notre existence, ou que la force morale nous y rende indifférents. Lucrèce a mal compris ce sentiment lorsque dans ses beaux vers : Suave mari magno turbantibus eequora ventis , etc., il confond le plaisir que l’âme éprouve en face de ce spectacle avec la jouissance égoïste de la sécurité. Le guerrier au fort de la bataille, le peintre qui se fait attacher au mât du vaisseau pour observer la tempête sont bien plus capables d'éprouver l’émotion sublime que l'homme timide occupé de lui-même et du soin de sauver savie.Ellese produit surtout dans les âmes fortes, habituées à mépriser le danger et à braver la mort, inaccessibles à la crainte. La frayeur la fait plutôt disparaître. Elle l’empêche de naître ou la paralyse.
Le sentiment du sublime a de l’analogie avec le sentiment moral; il s’en distingue néanmoins; il peut se confondre avec lui, mais à une condition, c’est que la loi n’apparaisse
DU SUBLIME
pas comme une règle abstraite qui s’impose à la volonté, mais qui s’identifie avec elle. Toute idée de soumission à une puissance étrangère, de devoir, d'obligation, de commandement doit être écartée pour faire place à la volonté libre se conformant d’elle-même et par elle-même à la raison et à loi, la réalisant librement en vertu de la force ou de l’énergie du caractère et de la personnalité. Le sublimo nous apparaît alors comme lo développement naturel d’une grande âme accomplissant spontanément la loi morale sans céder à aucune injonction ou obéir à un précepte.
Il y a aussi quelque chose de religieux dans le sublime, mais le sentiment religieux proprement dit ne s’éveille qu’à la pensée de l’être absolu ou de la puissance suprême telle que la conçoivent la raison ou l’entendement, non telle que les sens ou l’imagination la saisissent combinés avec la raison : ce sentiment est le fruit de la méditation religieuse qui l’entretient et le développe. Les emblèmes do l’art, les symboles visibles où l’infini est révélé aux yeux et à l’imagination,le favorisent et l’excitent, mais nepeuventou ne doivent que le provoquer. L’essence de la pensée religieuse est de concevoir Dieu en esprit et en vérité, comme l’être infini et parfait, abstraction faite des formes sensibles de l’imagination.
QUESTION X
Des formes dn sublime. — Sublime mathématique et dynamique. — Sublime moral.
I. Lesublime, comme lo beau, s’offre à nous sous un grand nombre de formes. Il y a un sublime terrible, un sublime noble, un sublime magnifique. Quelquefois le sentiment du sublime est accompagné d’horreur et de tristesse; dans quelques cas, c’est une admiration plus tranquille. Kant établit une distinction générale entre le sublime mathématique et le sublime dynamique. Le premier nous offre lo spectacle de la grandeur sous la forme de l 'étendue, comme la mer calme, le silence de la nuit, les espaces célestes, l’aspect des pyramides. Le second manifeste la puissance ; tels sont l'orage et la tempête, le déchaînement des forces
de la nature et la lutte des éléments. Mais o’est surtout l’énergie de la force morale, la liberté humaine dans son antagonisme oontre les passions et la douleur, qui sont capables de produire en nous ce sentiment, qui sont vraiment sublimes : Et cœlum et virtus.
Cette division est vraie ; est-elle absolue, et ne comportet-elle aucune restriction T II est bon de l'examiner.
Le sublime mathématique, selon Kant, répond à l’idée de grandeur, le sublime dynamique à celle de puissance. Mais la puissance n’est-elle pas aussi une grandeur? L’étendue dans le monde physique apparaît-elle sans quelque mouvement ? Lors même qu’elle semble immobile, elle peut en être l’emblème. Quand l’homme, par une nuit calme, contemple le firmament étoilé, son imagination ne peut faire une complète abstraction du mouvement des grands corps qui parcourent les espaces célestes. Le mathématicien Pythagore entendait l’harmonie des sphères et le bruit de cette musique, que l’oreille sensible, trop grossière, ne peut percevoir. L’action, le mouvement, la puissance sont partout en nous et hors de nous. Les séparer, c’est abstraire, comme doit faire le savant. Mais en réalité le repos sans l’action ne peut pas plus se concevoir que la lumière sans l’ombre ni l’ombre sans la lumière. Le contraste seul les réunirait, s’ils étaient isolés. Au spectacle d’une mer tranquille et des flots apaisés ne se mêle-t-il rien du souvenir de la tempête? Dans le calme silencieux de la plus profonde nuit, quand tout se tait autour de nous, que de voix mystérieuses se font entendre au fond de l’âme émue du poète ! Entendre le silence, c’est entendre quelque chose qui n’est pas le silence. Dans la rêverie où il est plongé, notre esprit assiste encore à la succession de ses pensées, qu’emporte le cours rapide du temps. Et dans cette nature elle-même où tout sommeille, où pas un brin d’herbe ne remue, n’est-il rien qui éveille en nous le sentiment de la vie universelle ? Le vide, le calme, l’immobilité absolue n’existent que pour la science et pour l’entendement, non pour la contemplation sensible. Ici tout est animé, vivant, ou symbole de la vie. Les figures mathématiques tracéessurle sable indiquent, avec la pensée, ledoigt de cel ui qui les a tracées. La v ue des py ra mides rappelle les efforts
DU SUBLIME
des générations d’hommes dont les bras ont élevé oes masses gigantesques. Quelle image de la puissance dans ces mon* tagnes qui portent au ciel leurs têtes sublimes 1 Le sublime, d’ailleurs, comme Kant le reoonnait en exagérant cette idée, existe surtout en nous. La nature n'est sublime que par reflet, oomme révélant une force, une puissance supérieure à elle, qui ne se manifeste bien qu’en notre âme. C’est en nous que nous puisons véritablement l’idée de l’infini. Or, l’âme, image de Dieu, n’est pas une grandeur mathématique, c’est une force, une puissance toujours agissante. Ce que le sublime nous révèle, c’est l’infini de notre être ou de notre âme. Ou plutôt un seul être est grand et c’est lui qui se manifeste à la fois dans le spectacle de la nature et dans l’homme : Est Deus in nobis. Lui seul est sublime, parce qu’il est l’être tout-puissant. C’est le mot de Massillon, expression sublime du sublime : « Dieu seul est grand. » Or, Dieu n’est pas une abstraction, une quantité mathématique; en lui la puissance est inséparable de l’être et la pensée éternellement en acte. (Aristote.) A Dieu ne convient pas l’étendue, quoiqu’il soit immuable et immense. Le temps lui-même n’est-il pas l’imagemobile de l'éternité immobile T (Platon, Timée.)
II. La division générale du sublime la plus naturelle est la même que celle du beau. Le sublime se manifeste dans le monde physique, dans le monde moral et dans l’art qui reproduit l’un et l’autre en les idéalisant.
1* Dans la nature, on peut distinguer, comme l’a fait Kant, le sublime qui apparaît particulièrement sous la forme de l’étendue, celui des grandes masses et des vastes espaces. C’est le sublime de la forme, le sublime mathématique. On peut lui donner ce nom, pourvu qu’on n’oublie pas que le mouvement s’exprime aussi par do muets et immobiles emblèmes. Mais c’est surtout la lutte des forces de la nature qui produit sur nous l’impression du sublime. L’éruption d’un volcan, le débordement des fleuves, le déchaînement de la tempête, les éclats répétés du tonnerre, éveillent dans notre esprit l’idée d'une puissance capable de renverser ou de briser tous les obstacles. En général, tout ce qui nous offre le spectacle de la force, de la puissance et de la gran-
deur soit dans l’ensemble des êtres, soit dans les êtres particuliers, produit sur nous l’effet du sublime; de même que nous trouvons l’image du beau partout où nous voyons un développement facile et harmonieux, l 'ordre, la régularité, la proportion. Les parterres émaillés de fleurs, les arbres taillés sont beaux; les forêts du nouveau monde dans le désordre de leur luxuriante végétation, les immenses steppes de l’Asie sont sublimes. Le peuplier est noble et beau, le chêne est majestueux. Chez les êtres animés, se reproduisent les mêmes différences. Le cheval est beau; cet animal exprime dans ses formes et ses mouvements la noblesse et l’agilité. Le lion est sublime, parce que tout en lui annonce la force et la magnanimité. Les mêmes différences du beau physique se retrouvent dans la forme humaine. Si l’on veut caractériser la beauté de l’homme et de la femme, l’une répond à l’idée même du beau ; l’autre est plutôt sublime. « Celui qui le premier, dit Kant, comprit toutes les femmes sous la dénomination du beau sexerencontraplus juste qu’il ne l’avait cru s’il ne voulut être que galant. Dans l’homme aussi la beauté affecte des nuances analogues. La beauté de l’Apollon sera le type du beau, celle de Jqpiter représentera le sublime.
2' Dans l’ordre moral, les différences entre le sublime et le beau se prononcent et s’éclaircissent davantage. Ici nous voyons plus clairement que le beau consiste dans la facilité, la grâce, la noblesse, les qualités aimables, et qu’au sublime appartiennent les qualités de l’âme qui se distinguent par la grandeur, l’élévation, l’énergie, la puissance. Les unes inspirent l’amour, les autres commandent le respect. Le talent est beau, le génie est sublime. La vertu est belle, elle devient sublime lorsqu’elle nous apparaît luttant avec énergie contre les obstacles et la mauvaise fortune. C’est alors qu’elle offre un spectacle digne des regards de la Divinité. Son trait caractéristique est le courage, la force morale : Ecce par dco dignum... (Senec., de Prov.) Certaines vertus qui révèlent le calme sont simplement belles, la résignation par exemple. « La vertu des femmes doit être belle, celle des hommes noble. » (Kant.) Les vices mêmes et les fautes prennent souvent quelques traits du sublime. 11 suffit que
DU SUBLIME
la grandeur et l’énergie s’y montrent à un haut degré. La colère d’un homme redoutable est sublime comme celle d’Achille dans Homère. (Ibid.) Il est certaines qualités morales aimables et belles et qui s’accordent avec la vertu sans avoir précisément le droit d'être mises au rang des vertus. Une certaine tendresse de cœur, une bienveillante sympathie se concilient très-bien avec la vertu, mais elles peuvent être aveugles et devenir la source de toutes les faiblesses (1).
3° Parmi les arts, les uns sont plus propres à représenter le beau et les autres le sublime. La sculpture, qui exprime ses idées uniquement par la forme, enfermée d’ailleurs dans un étroit espace, estobligéede donner un certain calme à ses figures, d’observer, avant tout, les conditions de la régularité de l’harmonie et de la proportion ; c’est l’art du beau. Si elle représente le sublime, elle doit, pour ne pas sortir de son domaine et rester fidèle à ses lois, se garder de vouloir représenter l’énergie, la violence des grandes passions, l’action et le mouvement. La peinture, qui dispose d’un plus vaste espace et de moyens supérieurs, peut oser beaucoup plus et représenter sur la toile les scènes les plus pathétiques et les plus terribles. Toutefois ses images restant sous les yeux doivent conserver un certain air de calme, une cer^ taine harmonie dans les formes, une sérénité dans les traits qui ne permettent pas au peintre de chercher à produire tous les effets de l’action dramatique. Le beau doit encore ici dominer. Raphaël et non Michel-Ange reste le type de la perfection dans cet art.
La musique, l’art du sentiment, a le droit d’exprimer les grands et profonds sentiments de l’àme humaine, et, en particulier, la musique religieuse, le sentiment de l’infini. La musique dramatique exprime les émotions les plus vives et les plus déchirantes, la lutte et le déchaînement des passions et tout le pathétique de l’action. Néanmoins elle ne doit pas oublier que l’harmonie et la mélodie sont ses deux bases essentielles, que par conséquent elle ne peut pas, sans fatiguer l’oreille et produire des effets contraires à l’art, ne pas
(1) Kant a émis sur tous ces points une foule de remarques vraies, fines, ingénieuses, qui se ramènent au même principe et h la même distinction { Observât . sur le sentiment du beau et au sublime , trad. Barni).
conserver un certain calme qui caractérise plutôt le beau que le sublime.
Parmi les arts, les plus propres à représenter le sublime sont ['architecture et la poésie : l’une, parce quelle dispose des grandes masses que l’œil embrasse dans son ensemble ; l’autre, parce qu’elle parle à l'imagination, et qu'ainsi elle peut, sans choquer le sens du beau, exprimer le terrible dans ce qu’il a de plus effrayant. La poésie lyrique, surtout, par son caractère spécial d’élévation et d’enthousiasme, est affectée particulièrement au sublime'. La poésie épique de son côté l'exprime par la grandeur des événements et le merveilleux de l'action, tandis que la poésie dramatique, par la représentation vivante des personnages, le conflit des grandes passions et son dénouement tragique, est la plus propre à porter la terreur dans notre âme comme à exciter la pitié. La tragédie, comme le dit Aristote, excite ces deux sentiments en les purifiant, c'est-à-dire qu’on élevant l’âme elle produit sur nous l’impression du sublime.
Les autres genres de poésie se renferment plus particulièrement dans le domaine du beau et du gracieux.
On peut, enfin, reconnaître dans les époques de l’art la prédominance du sublime ou du beau. L 'Orient, avec son panthéisme naturaliste, tout pénétré de l’idée de l’infini, dépose l’empreinte de cette idée dans toutes ses créations, plutôt extraordinaires et gigantesques que véritablement sublimes. La Grèce est, en tout, le monde du beau. Toutes les productions du génie grec sont caractérisées par cet heureux mélange de la forme et de l’idée, par l’harmonie, la mesure et l’unité qui sont les conditions de la beauté. L’art moderne et chrétien s’inspire à son tour de l’idée de l’infini; il la puise non dans la nature, mais dans l’âme humaine.
Aussi est-il la véritable expression du sublime. On ne peut contester ce caractère à l’architecture gothique dont les monuments nous frappent par la grandeur et l'élévation. Il est facile de reconnaître que dans les poèmes de Dante, de Milton et de Klopstock, ce n’est pas le beau qui domine, mais les qualités qui conviennent au sublime. Shakspeare a poussé à sa dernière limite l'expression du terrible dans la représentation des passions. Mais la vraie expression du su-