DE L’IDÉAL
lique. L'art est appelé à dévoiler tous les mystères de la nature et du monde moral. Il a été bien nommé par le poète sacer inlcrpresque deorurn (Hor.)f car il parle une langue divine. Comme le savant qui n’observe la nature et ses phénomènes que pour surprendre et révéler ses lois, l’artiste doit être doué d’un sens supérieur. Son regard ne s’arrête pas à la superficie des objets ; c’est un regard profond, le regard de l’interprète, non de l’observateur passif. Il ne s’agit pas pour lui d’étudier la nature dans le dessein d’en être le copiste ou l’imitateur servile, mais d’entrer dans l'intelligence de ses œuvres, de lui dérober ses secrets pour les divulguer ensuite ou les manifester aux yeux. L’art, je le répète, est une création et une révélation.
L'idéal, tel est l’objet de l’art. Mais il faut s’entendre sur co mot. L’idéal de l’art n'est pas un idéal abstrait, une généralité métaphysique, que conçoit la raison et qu’elle offre à l’imagination pour que celle-ci lui cherche une forme également abstraite qui soit son vêtement.
L’idéal ici c’est le réel, mais le réel idéalisé, spiritualisé, transfiguré , devenu une expression plus parfaite et plus claire de ce que la nature et le monde moral renferment et représentent. Dans cette création de l’esprit, les deux termes, l'idée et la forme, doivent être combinés de telle sorte que l’un exprime l’autre d’une manière parfaite, et que leur union réciproque, leur fusion soit complète.
Pour créer ce symbole, l’artiste n’a pas à chercher ailleurs que dans la nature elle-même et dans son propre esprit. Les matériaux de ses créations lui sont donnés, mais il les façonne et les combine librement. Il dépouille le réel de tout ce qui est insignifiant, accidentel, inutile ; il écarte ce qui nuit à l'idée ; il groupe, il rassemble , il combine. De là sort une œuvre plus vraie que la réalité. C’est une seconde nature, l’ombre , l’image de la première, mais une ombre transparente, une image supérieure comme image au modèle. Le travail s’accomplit au foyer de l’imagination, la faqulté créatrice. (V. infra.) La condition est un mode particulier d’action de cette faculté : Y inspiration.
QUESTION XIII
Du caractère de la pensée artistique ou de l'inspiration.
ESQUISSE
Quel est cet état particulier qui constitue la pensée artistique, que tou6 les poètes et les artistes eux-mêmes ont reconnu et décrit, et qui s'appelle l’inspiration ? Platon, lui-même poète et philosophe , en a fait une analyse que tous ses successeurs ont acceptée ou reproduite. 11 suffira de dégager sa pensée de la forme poétique dont il la revêt. Voici comment il s’exprime au quatrième livre des Lois ;
« Quand le poète est assis sur le trépied de la Muse, il n'est plus maître de lui-même ; semblable à une fontaine, il laisse couler tout ce qui lui vient à l'esprit, et son art n'étant qu’une imitation, lorsqu'il peint les hommes dans des situations opposées, il est souvent obligé de dire le contraire de ce qu’il a dit sans savoir de quel côté est la vérité- » (Platon, Lois, IV.)
Ainsi l’inspiration opposée à la réflexion est un état où l’âme n’est plus maîtresse d’elie-même; elle sent agir en elle une puissance supérieure et divine, c’est le pâli Deum. Platon ( Phèdre ) l’appelie aussi un délire. Il distingue plusieurs délires : l’un causé par les maladies, l’autre qui vient d’une inspiration divine. Il divise le délire divin en quatre parties : 1« le délire prophétique; 2’ le délire des initiés à Bacchus; 8° le délire poétique; 4° le délire de l’amour, Quant au troisième délire, voici comment il en parle :
« Le délire qui est inspiré par les Muses, quand il s’empare d’une àme simple et vierge, qu’il la transporte et l’excite à chanter des hymnes ou d’autres poèmes et à embellir des charmes de la poésie les nombreux hauts faits des anciens héros, contribue puissamment à l’instruction des races futures. Mais sans cette poétique fureur, quiconque frappe à la porte des Muses, s’imaginant à force d’art se faire poète, reste toujours loin du terme où il aspire; et sa poésie froidement raisonnable s’éclipse devant les ouvrages inspirés. » (Platon, Phèdre.)
nE L’INSPIRATION
Les vrais poètes sont de race divine : « Ces vers ont été inspirés par les Dieux et sont tout à fait dans la nature ; car les poètes sont de race divine. Quand ils chantent, les GrâcesetlesMusesleurrévèlentsouventla vérité. •{Lois, III.)
Platon n’a pas moins admirablement exprimé les effets de l’enthousiasme et la manière dont il se communique de l’àme du poète ou de l’artiste aux autres âmes qui le lisent ou qui contemplent ses œuvres :
« C'est je ne sais quelle force divine qui le transporte, semblable à cette pierre qu’Euripido appelle magnétique et que la plupart nomment héracléenne. Cette pierre nonseulement attire les anneaux de fer, mais leur communique la vertu de produire le même effet et d’attirer d’autres anneaux. Pareillement la Muse inspire par elle-môme le poète, et celui-ci communiquant à d’autres l’inspiration divine, il se forme une chaîne d’hommes inspirés. Ce n’est point, en effet, à l’art, mais à V enthousiasme et à une sorte de délire que les bons poètes épiques doivent tous leurs beaux poèmes. Il en est de môme des bons poètes lyriques. Lorsque leur âme est pleine d'harmonie et de mesure, la fureur lyrique qui les met hors d’eux-mêmes ressemble encore à celle des bacchantes qui, dans ces moments d’ivresse, ne puisent dans les fleuves de lait et de miel qu’après avoir perdu la raison. Leur puissance cesse dès qu’elles sont rendues à elles-mêmes. » {loti.)
Tout le monde a présente à l’esprit la définition du poète si souvent citée et la charmante image encore plus imitée qui la précède : « Ils nous disent (les poètes) qu’ils puisent à des fontaines de miel et que, semblables aux abeilles, ils volent çà et là dans les jardins des Muses, où ils cueillent les vers qu’ils nous apportent, et ils disent vrai ; car le poète est un être léger, ailé et sacré. Il est incapable de composer à moins que l’enthousiasme ne le saisisse, ne le jette hors de Jui-môme et ne lui fasse perdre la raison. (Platon, Ion.) (1)
(1) « Et si te Dieu leur ôte la raison, se sert d’eux comme «le ministres ainsi que des prophète* et des autres devins inspirés, c’est pour que nous autres qui les entendons, noua sachions quo ce n’est pas d'euX-m fanes qu'ils disent ces choses si merveilleuses, puisqu’ils sont hors de leur bon sens , mais qu’ils sont les organes de la Divinité qui nous parle par
La pensée qui' ressort de tous ces passages (1), c’est que le caractère de la pensée artistique ou poétique est une sorte d’activité fatale opposée à Y activité libre. L’âme n’est pas maîtresse d’elle-même, sui compos. Une puissance mystérieuse indépendante de la volonté de l’artiste le subjugue et le transporte. 11 agit spontanément en vertu d’une disposition analogue à Yinstinct et qui cependant s’en distingue. Car elle n’est ni aveugle ni complètement fatale. Il importe, en effet, de ne pas trop assimiler cet état et cette manière de produire de l’esprit avec celle dont se comportent les forces de la nature physique et animale. L’esprit agit toujours comme esprit. Il y a un mélange de spontanéité et de réflexion, de fatalité et de liberté, et, comme on l’a dit (Schelling), la rencontre de deux activités, consciente et inconsciente, fatale et libre : ce qu’Horace lui-même a bien exprimé dans ces vers : Satura furet laudabile carmen an arte, etc. ( Artpoél 408.) (2)
QUESTION XIV
De l'Imagination. — Pent-on dire que l’imagination crée quelque chose? — En quoi consiste le travail créateur de l’art?
On dit de l’imagination qu’elle est créatrice. L’artiste, le poète produisent des œuvres qui sont les créations de leur esprit. Ce qui caractérise surtout le génie, c’est le don de créer ou d’inventer; le génie est essentiellement créateur. — Ce langage est-il exact? Quand l’homme parle ainsi, n'est-il pas dupe de son orgueil et ne s’arroge-t-il pas
leur boucbe. » (Ion.) — « Les poètes ne sont que leurs interprètes (des Dieux), quel que soit le Dieu qui les possède. » (Ibid.) — « Par le moyen do ces anneaux, le Dieu attire Pâme humaine où il lui plaît, faisant passer la vertu aes uns aux autres. Nous appelons cela être possédé , ce qui signifie à peu près la même chose, puisque le poète ne s’appartient plus. » ( IbiJ .) — n Un Dieu possède toujours les poètes, quel que soit celui qui les possédé. »
(1) Pour les passages des auteurs qui ont imité Platon, lisez : Aristote, Problèmes, sect. 30. — Cicéron, Pro Àrchra, VIII j Tusc., I, xxvi; de Orat., II, xvi ; de Divin., I, xxxvti. — Horace, Sat., I, iv; Art poétiq., 391. — Sénèque, de Tranq. animas, c. xvi, xvn — Montaigne, II, ch. 11. — La Fontaine, Disc, à Af°»e de la Sablière. — Hoileau, Art poét., I. — Gœthe, Corresp. avec Schiller , t. II, p. 128. — Schiller, Ibid., 200.
(2) Le génie produit la chaîne d’inspiration et la trame avec réflexion. (Gœthe.)