DE L’IMAGINATION
un pouvoir qui n’appartient qu’à Dieu? Même dans ses fictions les plus libres, peut-on dire qu’il crée véritablement T Le domaine de la fantaisie lui-même parait enfermé dans d’étroites limites. Le monde de l’imagination, qu’est-il, sinon le monde réel, changé, modifié, et plus souvent rapetissé et défiguré qu'agrandi et perfectionné? Quel est donc et à quoi se réduit pour l’homme le pouvoir d’imaginer? En quoi consiste le travail créateur de l’art? Cette question n’est pas de pure curiosité. De la réponse dépend l’idée que l’on doit se faire de l’art et de ses œuvres.
Si par créer on entend faire quelque chose de rien, c’est surtout ici que doit s’appliquer la maxime : Ex nihilo nihil fit. Il est clair que l’art, en effet, emprunte tous ses matériaux au monde réel. Le sculpteur, le peintre, l'architecte, le musicien même et le poète, ne sauraient inventer des formes, des couleurs, des lignes, des sons, ou des images dont les éléments ne seraient pas dans la nature. L’imagination peut les modifier et les combiner à son gré; mais elle ne saurait les inventer. Il n’est pas donné à l’homme d’imaginer d’autres êtres que ceux qu'il a sous les yeux. Imaginera-t-il une nouvelle terre, de nouveaux cieux, de nouveaux astres, une nouvelle mer, absolument différents de ceux qui existent? Créera-t-il des plantes, des animaux, des hommes dont les types soient contraires à ceux que produit la nature et qu’elle offre à ses regards? Non, et de ce côté encore le pouvoir de l'imagination est limité. Il l’est par d’autres aussi réels, quoique moins apparents. Car, si elle veut façonner ces objets, les combiner, ou, comme on dit, les idéaliser, ce ne peut être que d’après certaines lois et en observant certaines règles. Autrement elle n’enfanterait que des monstres. Ces règles n’ont rien d’arbitraire ni de conventionnel; le poète, l’artiste ne les fait pas, puisqu’il doit les suivre et s’y soumettre. Le génie lui-même n’est que la plus haute conformité à ces règles. Ce qui lui , est propre, c’est qu’il les suit spontanément, sans calcul, ou d’inspiration; mais il s’y conforme et ne peut s'y soustraire.
Ce n’est pas tout, les idées elles-mêmes qui sont le fond de ses œuvres et qu’il doit représenter avec ces formes, l’artiste les crée-t-il? Non; il les trouve, il est vrai, dan*
son esprit, car ii les conçoit, mais il ne les crée pas plus que leurs objets. Elles forment l’ossence de la nature humaine. Il les voit d’ailleurs déjà réalisées autour de lui dans la société en général, dans celle en particulier où il vit et dont il fait partie. Homère a-t-il inventé les types qu’il représente sous la figure de ses personnages î Achille, c’est l’ardeur bouillante et juvénile; il personnifie surtout la colère et ses effets. Agamemnon, c’est le pouvoir royal, Ajax, l’orgueil de la force indomptable et du courage qui ne sait se régler. Ulysse est l’habileté et la ruse unies au courage. La prudence apparaît surtout dans Nestor, etc. Ces caractères, sans doute, appartiennent au poète qui a su les dessiner; mais peut-on dire qu'il les ait créés? Ce serait déjà trop s’avancer que de l’affirmer de ses personnages (1). Mais, pour leurs passions ou leurs qualités, ni la colère, ni la prudence, ni le courage, ou la dignité royale n’étaient des inventions du poète et de son génie. Il n’a su que les rendre plus frappants dans ses personnages et dans les situations où il les a placés. Homère n’a pas plus inventé ses dieux que ses héros; son poème, qui représente la société grecque à cette époque, traduit aussi les croyances populaires dont lui-même s’est inspiré et qui ne sont que symbolisées dans son vaste et vivant tableau.
Que reste-t-il donc qui soit vraiment l’œuvre de l’imagination ? En quoi celle-ci se montre-t-elle créatrice ? Il est difficile de le dire en quelques mots; nous l’essaierons néanmoins.
Il est un principe qu’il faut admettre et ne jamais perdre de vue, c’est que l’art ne crée pas des êtres, mais bien des images ou des symboles; (supra) il est une langue. Les signes de cette langue (signa) sont destinés à représenter ou à exprimer le sens caché des choses, leur essence, leur vitalité, leur type général et propre, en un mot leur idée. Ainsi, dans ces images et ces tableaux dus à l’imagination du poète ou au pinceau de l’artiste, doit apparaître, sous des traits plus frappants, plus éclatants, ce que déjà nous apercevons plus confusément dans le monde réel, soit
(X) Cela ne veut pas dire qu’il no fait qu'miooicr ce» Met, (V. infrà.)
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physique, soit moral. — Mais quoi ? dira-l-on. Je le répète, ce qui fait le fond des choses, leur essence intime et cachée, leur nature vivante, générale et individuelle, leur vie originale et propre, ce qui en est l 'esprit ou la signification, ce qui, par là, vraiment nous intéresse et parle à notre esprit. L’art est une traduction ou une interprétation supérieure de cette langue énigmatique qui est celle de la nature. Ce qu’elle dit, il le dit et mieux; il traduit son langage en caractères plus clairs et plus frappants. Tel est l'art et son véritable objet. L’artiste et le poète créent ainsi des signes et des symboles. Cet ensemble d’images ou de signes forme un monde imaginaire, fictif et non réel, mais vrai en ce sens et plus vrai que la réalité.
Ceci admis, il est aisé de comprendre le rôle créateur de l’art et de l'imagination.
Il est clair que le véritable artiste ne se borne pas à reproduire ou à imiter; car, ne révélant rien, son œuvre ne servirait à rien ; et sa copie serait au-dessous du modèle. Surtout il n’atteindrait pas son but, il ne traduirait pas. Donc l’œuvre totale est une production et doit être une création. Qu’est-elle T La création d’un symbole supérieur. Comment se fait cette création f C’est ce qu’il faut examiner de plus près. Trois aspects sont à considérer dans la créationartistique.
1° La prend-on par le côté extérieur, ou de la forme, celui des formes que l'artiste emprunte à la nature, l’artiste, disons-nous, ne les copie par servilement; mais il les façonne et les combine selon son but, et dans des rapports nouveaux. Il écarte et il efface, il épure, ou simplifie, il change et modifie, il ajoute, il agrandit ou diminue; il invente des situations propres à produire l’effet qu’il attend ou qu’il a en vue; il rassemble des traits épars et les concentre pour faire ressortir son idée. L’œuvre ainsi conçue et exécutée est déjà sienne. En cela toute liberté lui est accordée ( Quidlibet audendi, Hor.), pourvu qu’il exprime bien ce qu’il veut exprimer et aussi qu’il reste fidèle aux lois ou règles invariables du beau. Mais son champ est vaste etinfini. Le trésor où il puise, c’est l’inépuisable trésor des formes de la nature; il en dispose librement pour un but qui est à lui; il
s’en sert comme d’instruments ou de moyens pour la fin qu’il se propose.
2° Ce but, c’est de rendre l'idée, le sentiment, le type déjà représenté, mais voilé dans la nature, de 1 exprimer d une façon supérieure, à l’aide de ces images et de ces formes. Or, cette idée, qui s’appelle son sujet, sans doute il ne l’a ni créée ni inventée. La réalité la lui fournit et même souvent la lui suggère. Mais peut-on dire qu’elle lui soit donnée et qu’il n’ait qu’à la reproduire telle qu’il l’a ou choisie ou reçue î ne subira-t-elle pas une puissante élaboration dans son esprit T On n’en peut douter. En effet, cette pensée, si elle est exprimée dans la nature, elle y est plus ou moins voilée, obscurcie. Mille accidents la cachent ou la défigurent. En s’inspirant de cette idée, le poète ou l’artiste doit donc la concevoir autrement et à sa manière, comme fait un esprit, et l’esprit, même quand il conçoit, crée. De plus, il doit la rendre plus clairement et librement. Et c’est ce qui a lieu pour tout poète vraiment poète, pour tout artiste de talent ou de génie. La pensée qui fait le fond de ses oeuvres, qu’il y met et qui en est l’âme, il l’a fortement conçue et puissamment élaborée avant de lui donner une forme qui, on l’a vu, elle aussi, n’appartient qu’à lui. Cette pensée est bien sa pensée, pensée féconde et originale, qui porte en tout le cachet de son esprit. En ce sens, on a dit d’Homère, d’Hésiode, d’Eschyle, de Sophocle, etc., qu’ils avaient créé non-seulement les personnages de leurs poèmes, mais aussi les divinités qui y apparaissent. Et cela est vrai : dieux et héros, que sont-ils? Des êtres qui n’ont eu de réalité que dans l'intelligence humaine, des types éclatants d'un monde imaginaire, éclos et formés dans leur esprit, mais qui vivent encore dans la mémoire et l’imagination des hommes, types vraiment immortels et plus vrais que ceux de l'histoire, comme l’a reconnu Aristote. ( Poét .)
3» Mais voici un autre aspect qui est le côté essentiel de la création artistique; car c’est celui de la composition. En ce moment où l’artiste compose doit éclater la puissance réellement créatrice de l’imagination. Ces formes et ces idées, en effet, ne restent pas juxtaposées et séparées. Elles doivent se fondre ensemble, se pénétrer et se combiner pour