‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 144 sur 192 · DE L’IMAGINATION · texte numérisé non relu

DE L’IMAGINATION

réaliser ce symbole vivant et harmonieux de l’art qui, autrement, serait un froid emblème, une pâle allégorie. Il faut que l’âme prenne un corps et que le corps lui-même soit engendré, capable de recevoir et de manifester l’idée. Le procédé doit être non artificiel, mais vivant. Quel est-il et comment s’opère cette fusion ? II est difficile de le dire, puisque celui-là même qui en est l’auteur, l’artiste ou le poète n’en a qu’une imparfaite conscience. Là pourtant est le vrai secret de la création artistique. Mais si l'artiste luimême l’ignore, au moins il le sent. Il y a aussi dans la langue humaine un mot pour rendre ce moment qui est celui du travail créateur del’artiste : ils’appelle l'inspiration. C’est aussi le feu de la composition, enfantement souvent laborieux et douloureux, mais d’où sort l'œuvre d’art sinon achevée, ébauchée et déjà organisée ou vivante.

Ici s’accomplit un mystère analogue à celui de la création divine. Dans cet état, le poète, l'artiste, selon l’expression antique, est un interprète des dieux. Il éprouve une sorte de délire, le délire envoyé par les Muses, pour répéter ce qu’en a dit le plus éloquent et le plus poète des philosophes. (Platon, Phèdre.) (V. suprà).

Qu’on écarte si l’on veut ces formes du langage poétique. A en juger froidement, il y a là un acte ou une série d'actes de l'esprit, où le poète est poète, où l’imagination révèle sa faculté créatrice et féconde. Une œuvre est enfantée, produite, qui est bien l’œuvre de l’esprit. Et quelle est cette production? Je l’ai dit, ce n’est pas un être, mais un vivant symbole ; c’est une œuvre fictive, mais plus vraie que la réalité et vraiment fille de l’imagination.

Que l’on prenne cette œuvre en elle-même, on verra qu’elle est bien sortie d’une puissance vraiment créatrice. Cette œuvre en effet qui n’est pourtant qu’un symbole, elle est vivante. La vie n’y est qu’en apparence, mais elle y est partout répandue, comme l’idée qui elle-même y est vivante et réelle.

En veut-on la preuve? Appliquez-y le scalpel de l’analyse, vous retrouverez peut-être les éléments qui la composent, la matière et même l’idée, l’idée mère et féconde qui a inspiré le poète ou l’artiste. Mais parviendrez-vous

à la saisir et à la faire comprendre tout entière? Non; ce qui en fait la vie, l’inépuisable richesse, ce qui précisément nous charme et nous ravit, c’est ce qui vous échappe et ce que vous ne sauriez vous-même exprimer. Aussi, vous n'avez qu’à contempler et admirer. C’est ce qui fait l’impuissance radicale de toute critique. Donc quelque chose a été produit qui n’est point une pure combinaison artificielle. L’œuvre de l’artiste est une œuvre vivante. La vitalité comme l’idéalité, voilà le caractère des œuvres véritables de l’art. C’est le soufile de vie qui les anime et les soutient et qui leur communiquera aussi la perpétuité, l’immortalité.

Que l’on compare la création artistique avec la création divine, les œuvres de l’art aveo celles du souverain artiste, on saisira encore mieux l’analogie. Dieu crée, il crée des êtres ; mais ceux-ci sont aussi des symboles qui expriment sa pensée. Celle-ci est écrite dans tous les règnes de la création, et son œuvre est aussi un poème divin. Or, si Dieu crée de rien, et s’il donne l’être à ses créatures, ce que ne peut faire l’artiste, il ne crée pourtant aussi qu’avec des idées. Dans ses œuvres, ces idées deviennent des types vivants, réalisés dans la création. D’où les a-t-ii tirés? De lui-même, sans doute, ou’, de sa pensée éternelle. Le Verbe divin apparaît en elles. Ainsi fait aussi l’artiste de génie. Lui aussi réalise des types, les conceptions de son esprit. Quant à la matière, si Dieu l'a créée, elle n’est rien par elle-même, rien au moins de déterminé sinon quand elle a reçu une forme, qu’elle a été arrangée, ordonnée. N’est-ce pas aussi ce que fait l’artiste? Il s’empare de la forme, la façonne librement. Enfin il donne la vie à ses œuvres et c’est là ce qui achève cette ressemblance.

Par son imagination, donc, commepar sa raison, l’homme ressemble à Dieu. Dieu crée en grand, lui crée en petit. Dieu crée des êtres, et à ces êtres il donne la vie ; lui no crée que des symboles auxquels la vie est seulement en apparence. La distance sans doute reste infinie. Pourtant il no faut pas trop rabaisser ni l’homme ni les œuvres de son imagination. Car si l’homme imite, ce ne sont pas les œuvres de Dieu qu’il imite, c’est la création divine elle-même. De plus.

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