LE PANTHÉISME ET LE MATÉRIALISME
absolue de cet être. Elle vit de sa vie, en lui elle se meut, et subsiste: InOeovivimus, movemusel sumus, dit lui-même saint Paul. Si par la pensée elle vient, en renonçant à ellemême, à s'identifier avec lui, elle s’y retrouve; elle s’unit à lui au point de ne plus s'en distinguer. Elle n’est pas Dieu, mais elle sait qu’elle est divine par son essence. Dans sa courte durée, elle peut vivre de la vio divine ; mortelle, elle retourne à son principe et par là devient immortelle. Qu'elle vienne à prendre conscience d’elle-même et de son essence, à se connaître pour ce qu’elle est, il y a là de quoi non-seulement la relever à ses propres yeux, mais l’exalter à un tel point qu’il n’y a plus à craindre qu’une chose, c’est qu'elle ne le lasse outre mesure. Là est l’écueil pour les âmes contemplatives; de là le mysticisme. Le péril est de ce côté; tandis que, pour le matérialiste, la tendance opposée est de ravaler l’homme, de le rabaisser, de le courber vers la terre, de supprimer tout essor et tout élan vers les objets d’un ordre supérieur, de lui faire préférer les jouissances grossières et sensuelles à de plus nobles et plus pures jouissances; en un mot, de lui faire envisager sa destinée comme n’ayant rien au fond qui la distingue des autres êtres les plus vils, d’établir ainsi le règne d’une égalité absolue.
Ces différences pourraient être développées, nous nous bornons à les indiquer.
11 est clair que plus l’homme se pénètre de cette idée, plus il s’élève à ses propres yeux, et devient capable des plus grands sacrifices. Le but de sa vie sera pour lui ce qu’il y a de plus noble et de plus élevé. Sa destinée est tout autre que dans l’hypothèse matérialiste. On conçoit ici ce qui dans cette hypothèse est inintelligible et même absurde : l’amour, l’enthousiasme, le ravissement, l’extase. L’amour divin fait place à l’amour de soi; il explique l’amour des autres êtres et de nos semblables. Des prodiges de dévouement et de charité pourront s’accomplir, dont cette doctrine sera la pensée inspiratrice; dans l’autre, s’ils existent, ce sont des inconséquences.
Une autre voie s’ouvre à l’activité humaine comme à la pensée, une autre direction est donnée à la volonté. Ce sont d'autres sentiments, d’autres tendances, tout un ordre de
faits et d’idées que vous ne trouverez jamais sur le chemin du matérialisme. A ces sources la poésie, l’art, puiseront des inspirations que vainement on demanderait au système opposé.
L’histoire est là qui prouve combien ces systèmes sont différents. Leurs représentants n'ont rien par quoi ils se ressemblent : d’une part des esprits positifs, des caractères qui sont loin d’être blâmables et méprisables, mais peu élevés, d une sagesse prudente et calculée; quelquefois généreux et bienfaisants, mais par des motifs qu’eux-mêmes déclarent égoïstes et personnels; de l’autre de hautes et nobles intelligences, de grandes âmes et de beaux caractères : Parraénide, les Alexandrins, Plotin et Proc lus s’opposent à Démocrite et à Épicure; Bruno à Gassendi, Spinosa à d’Holbach ou à Lamettrie. Que l'on compare les deux listes et qu’on juge.
Le stoïcisme lui-même est panthéiste. L’Inde aussi, dira* t-on, mais il faut distinguer plusieurs sortes de panthéisme. (Yoy. infrà.)
Ces différences s’expliquent. L’homme doit agir conformément à sa nature : s’il ne la suit pas toujours, c’est que la passion s’y oppose, mais l’idée qu’il se fait de lui-même est sans doute pour beaucoup dans les actes de sa conduite. Qu’il croie sa nature divine, il agira plutôt en raison de cette croyance et de la destinée qui en résulte. Placé si haut, il craindra de déchoir; il voudra ne pas laisser se corrompre en lui cette pure essence qui doit être divine, ne rien faire d’indigne d’elle. Cette parcelle de la flamme céleste qui l’anime, il cherchera à l’entretenir et à la préserver de toute atteinte, à écarter d’elle ce qui pourrait l’éteindre ou la diminuer.
Il n’est qu’un vase fragile, mais la liqueur qu’il contient est précieuse. Cet être qu’il porte en lui c’est Dieu même : Est Üeas in nobis. Il devra l’adorer au risque de s’adorer luimême et de retomber dans un autre égoïsme. Toujours estil qu’il y a matière à respect et adoration, ce qui n’est pas ailleurs.
Le culte des grandes vertus trouve ici sa place : le renoncement, l’abnégation, l’amour du beau, de l’idéal, tout cela