LE PANTHÉISME PRATIQUE ET NATURALISTE
jette vers les jouissances matérielles. La soif du plaisir des sens, se rallume après un long jeûne. On est étonné de ce contraste qui n’a rien que de naturel. C’est l’histoire de Faust qui l'explique si bien dans son monologue au début de la pièce (1).
2° Le système d’ailleurs fournit lui-mème la justification ou l’excuse. Qu’on ne l’oublie pas, pour le panthéisme, si la chair n’est pas l’égale de l'esprit, son origine est la même. Tous deux, l'àme et le corps sont des modes de la même substance. La matière est une manifestation de l’être universel, la première forme qu’il revêt avant de devenir l’esprit. Ce sont les mêmes lois ; en elle sont déposées les mêmes énergies ; la nature est la sœur de l’homme. Donc, aux yeux du philosophe qui a le secret de ce mystère, les deux natures corporelle et spirituelle ne sont pas opposées, elles sont identiques. Elles ne peuvent ni ne doivent rester dans cet état violent où les tiennent une psychologie exclusive et une morale ascétique.
Il faut rétablir l’identité des contraires. On eu vient ainsi à proclamer l’union de la matière et de l’esprit dont il est urgent de faire cesser à tout prix le divorce. Le point est scabreux et le pas glissant ; la logique le franchit lestement, la morale sera-t-elle plus timide ? Quant à la poésie, que de fois n’a-t-elle pas célébré cet hymen 1 On aperçoit les conséquences et la portée du principe dans ses applications. L’histoire contemporaine est ici pleine d’enseignements très-clairs et de toute sorte. La réhabilitation de la chair a été prêchée sur tous les tons par tous les novateurs. C’est aussi le texte inépuisable d’une foule d’écrits où se fait sentir plus ou moins un souffle exotique C'est là, dit-on, précisément le trait profond qui sépare la civilisation nouvelle de l’ancienne. Le point essentiel est d’effacer cette différence, de combler cet abîme ouvert par le moyen âge et le spiritualisme chrétien (2). La poésie, le théâtre, le roman, la critique littéraire, la science sociale et la politique ont développé cette thèse sous toutes les formes. Et au nom de quel système? Si le panthéisme n’y est pas nommé qui
(1; Ali! Philosophie, Jurisprudence, Médecine, pour mon malheur! etc.
Y. H. Heine, de l' Allemagne,
peut le méconnaître T Quelquefois il est formellement
invoqué (1).
3° Une remarque d'ailleurs est à faire, c'est que le panthéisme lui-même offre des différences très-grandes. Il y a un panthéisme idéaliste et un autre qui s'appelle naturaliste et qui se rapproche beaucoup du matérialisme sans être tout à fait la même chose. Ou le monde s'absorbe dans Dieu, ou Dieu s’absorbe dans le monde. Le panthéisme, dans son histoire, oscille entre ces deux extrêmes. Le panthéisme de Diderot n’est pasceluideSpinosa. Tel qu’il s’offre en Parménide ou dans les Alexandrins, il ne ressemble pas à celui qu’on trouve chez les philosophes de l'Inde, ou de la Germanie. (V. Dict. des sc. phil.) Or à une époque comme la nôtre, où le matérialisme jouit d’une si grande faveur, c’est fe panthéisme naturaliste qui, domine et il donne la main au positivisme.,
Mais où les deux systèmes se réunissent tout à fait, c’est dans l’impossibilité d’élever sur une base solide la moralité humaine. Dans l’un comme dans l’autre, le néant de l’individualité ou de la personnalité est manifeste. Résultat d’un composé qui se dissout ou mode d’une substance unique, l’homme n’est toujours qu’uu pur phénomène. Qu’est-il en réalité T rien par lui-même. Le moi qui le constitue n’est pas une cause véritable; il n’est pas libre àplus forte raison. Que sont alors ses actes et quelle valeur doit-on leur assigner? Quel mérite a-t-il s’il fait bien, et s’il fait mal quel démérite ? La vertu, si elle est en lui, n’est pas sienne. Le crime lui est encore moins imputable. Il en est, ainsi qu’on l’a dit, comme du sucre ou du vitriol qui sont deux productions de la nature. Trouve-t-on cela peu poétique, je dirai : La vertu c’est une fleur qui me charme un moment par ses vives couleurs et qui se fane, c’est un rayon qui luit et se dissipe, un éclair qui brille, uneombre qui passe, etc., etc.
Aussi ces paroles de Bossuet restent éternellement vraies dans l’un comme dans l’autre système : « Si notre être, si notre substance n’est rien, tout ce que nous bâtissons dessus que peut-il être ? Ni l’édifice n’est plus solide que le
(J) Par exemple dans les écrits du saint-simonisme.
fondement ni l’accident attaché à l’être plus réel que l'èiro lui-même. » (Or. fun. de la Duch. d’Orl.)
QUESTION XII
Le panthéisme contemporain et la sophistique. — Quels peuvent être leurs effets dans l'éducation nationale et leur Influence sur l’esprit public.
Il est un cêté du moderne panthéisme qui n’avait pas été assez remarqué et sur lequel il s’est produit depuis peu une soudaine et vive lumière. Nous voulons le faire ressortir et montrer encore ici le lien qui unit les principes et la méthode d'un système à ses conséquences pratiques.
I. On se rappelle la méthode (p. 421) quia présidé à la formation du système hégélien, qui a servi à le construire et à le défendre Elle s'exerce et se déploie dans la critique des autres systèmes, dans celle des opinions et des croyances, des rouvres de toute sorte que présente l'histoire du développement de la pensée humaine. Cette méthode est une dialectique transcendante dont le procédé essentiel consiste à identifier en les opposant les termes que le raisonnement ordinaire maintient dans leur opposition comme contradictoires et irréconciliables : en spéculation, Vêtrc et le non-être, l’affirmation et lanêgalion, etc.; dans le domaine pratique, le bien et le mal, le juste et Vinjusle, la force et le droit, la nécessité et la liberté, etc. On a beau dire que l’on conserve la supériorité au terme positif sur le terme négatif, qui reste le vrai, toujours est-il que l’identité subsiste. Et précisément le talent, le vrai talent spéculatif et philosophique consiste à saisir et à pouvoir révéler partout cette identité. C’est ainsi qu’on montre que l’on est un esprit non ignorant et vulgaire, étroit et borné, mais vraiment cultivé, ouvert, large, élevé, libéral. Quand on a été façonné à cette haute gymnastique de l’intelligence, on en sort capable de voir clair au fond des choses, et d’en pénétrer le mystère. Ce n’est pas seulement dans la sphère des études spéculatives que cette méthode doit s’exercer, partout ailleurs elle a sa place là où le coup d’œil élevé d’un esprit libre et dégagé des préjugésest nécessaire pour voir de haut et de loin, dominer
les faits particuliers, les observer et les juger. Elle s’applique à l’histoire, aux langues, à la jurisprudence, à la politique comme à la philosophie. C’est surtout dans les questions où il s’agit des grands intérêts de la vie, de la marche à imprimer aux affaires publiques, quand on veut préparer les événements qui décident de la destinée des peuples, qu’il est bon de s’en souvenir et d'y être versé : elle aide à sortir des complications qu’amène la politique à sa suite et à n’en être pas gêné. Pour la manier avec l’assurance comme avec la souplesse et la dextérité qu’elle exige, il faudra sans cesse aussi se rappeler cette maxime que proclame le système entier : la force et le droit sont identiques; car il est une loi qui domine tout, devant laquelle tout cède et doit céder comme devant l’immuable nécessité, c’est le triomphe de l’idée que chaque peuple représente qui est le fond et comme la trame de son histoire. Et, s'il est un peuple qui soit appelé à se placer à la tête de tous les autres, oser contredire cette idée serait l’injustice souveraine, une sorte de crime dë lèsemajeslé divine et humaine. Vous exciteriez le courroux des dieux, le ciel vous en punirait.
Ainsi le véritable droit, c’est le droit historique, qui est aussi le droit divin. L’homme d’Etat qui le représente et le personnifie dans sa politique n’est que son instrument et son interprète; armé de ce principe, il n’a pas à se préoccuper des vains scrupules qui pourraient en arrêter d’autres; lui peut rompre facilement les traités ou n’en être pas enchaîné. La grandeur et la légitimité du but excusent et justifient les moyens. L'idée seule est souveraine.
Voilà, direz-vous, une sophistique qui, quoique tout à fait nouvelle, n’en est pas moins de noble race, pouremployer le langage de Platon [le Sophiste). Et en effet, son origine a de quoi la relever. Elle n’est pas née d’un scepticisme superficiel chez un peuple frivole et léger comme celle qu’on vit fleurir chez les Grecs, aux premiers débuts de la science philosophique. Elle doit le jour à la critique la plus sévère et la plus approfondie qui fut jamais; elle est apparue chez une nation sérieuse, à la suite des luttes gigantesques entre les systèmes et des plus hautes controverses où s’est développée la subtilité métaphysique de l’esprit humain. Aussi
est-elle bien supérieure à l’ancienne sophistique. De beaucoup elle la dépasse en vigueur, en sagacité et en profondeur. Celle-ci n’est qu’un jeu d’enfants à côté d’elle. Toutefois elle lui rend toute justice, la reconnaît et la réhabilite. (V. Hégel, Hisl. de la Phil., t. II.) Elle renforce ses arguments et en ajoute de nouveaux. Elle aussi excelle à voir les deux côtés opposés de chaque chose et à les justifier tous les deux. Et elle en a le droit; car elle en donne la raison et seule elle est capable d’assigner à chaque fait comme à chaque opinion sa place dans le progrès universel.
La vieille sophistique avait tout détruit et n’avait rien su fonder. Celle-ci prétend, sur les ruines du passé, élever un édifice nouveau et solide où toute croyance, toute opinion, tout système, tout fait qui a marqué dans l’histoire, aura sa place et sera ainsi absous et justifié.
II. Je n’examine pas ce qu’est ce monument et jusqu'à quel point l’entreprise a réussi; mais je demande quels seront les effets d’une pareille méthode appliquée à l’éducation supérieure d’un peuple que ses goûts et ses habitudes prédisposent et rendent apte à la haute culture intellectuelle. Supposons d’ailleurs que l’idée qui fait le fond du panthéisme se retrouve partout, chezce peuple, dans sa poésie, sa littérature, dans toutes les productions de sa pensée, qu’elle y soit comme « sa foi dominante * (1). Il est curieux de voir ce que produira cette méthode mise en pratique pendant plus d’un demi-siècle dans l’enseignement supérieur, et quels seront ses fruits.
Je ne nie pas qu’elle ne puisse être féconde en grands et beaux résultats. Elle est très-propre à ouvrir des horizons nouveaux à la pensée, à faire saisir et à dévoiler des analogies profondes entre les objets les plus éloignés. Sous ses auspices , des recherches curieuses et importantes seront faites; ou lui devra sinon des découvertes nombreuses et inattendues, des aperçus nouveaux, des oeuvres originales «t de grandes vues. A côté d’innombrables paradoxes on verra surgir plus d’une vérité utile. La critique surtout, une ■critique hardie, mais dont la hardiesse et l’audace dépassent
<1) H. Heine, de l'Allemagne , ibid .
toute mesure, se donnera une immense carrière à parcourir. Remettant tout en question, elle entreprendra de tout renouveler, d’examiner tous les titres et de réviser tous les procès, de défaire les réputations usurpées et d’en refaire d’autres, en ressuscitant des noms injustement oubliés, de détruire toutes les idoles, de remettre au creuset toutes les croyances, de dissiper les illusions et les préjugés, au risque de ne laisser rien subsister après elle que le doute et l’indifférence. Certes on ne lui reprochera pas de n'être pas assez large et assez tolérante; car môme en détruisant elle absout et jtisti- \ fie; ce qu’elle détruit elle le réintègre en lui assignaut sa
raison d’être, sa place et son rôle dans le passé. Cette critique survivra aux systèmes qu'elle avait suscités et continuera l’œuvre de destruction ou de révision commencée avant eux. Bref une grande impulsion sera donnée à l’esprit humain et à tous ses travaux. D’autres causes sans doute ont concouru à produire ce mouvement; mais on ne peut pas dire que la méthode y soit étrangère.
III. Mais à côté de ces résultats que je n’ai pas à examiner et à juger, il en est d’autres qu’on pourrait moins admirer ou qui sont peut-être même à redouter. Je dois me borner a celui qui est le plus général, la culture de l'esprit qui sort de cette méthode, les habitudes qu’elle lui fait contracter et l’influence qu’elle doit exercer à la longue sur le caractère national. Sous ce rapport n’est-il pas à craindre qu’elle n’ait de fâcheuses conséquences?
1° Des intelligences ainsi façonnées conserveront-elles facilement, dans cet exercice, la justesse et la droiture de leur jugement? Le caractère n’en recevra-t-il aucune atteinte funeste ? Celte méthode aiguise l’esprit et lui donne de l’étendue, mais elle le rend subtil et peut aisément le fausser. Elle le place à une grande hauteur, mais à une hauteur telle que les différences s’effacent et que les distinctions ordinaires entre le bien et le mal, le juste et l’injuste familières aux esprits ignorants ou bornés risquent de se perdre et de s’évanouir. L'élévation et la profondeur sont de grandes qualités nécessaires au philosophe; mais à force d’être profond, on ne voit plus ou l’on voit tout ce qu’on veut dans les questions obscures et délicates que souvent la
conscience humaine se pose, et cela n’cst pas sans danger. N’est-on pas aussi trop disposé à obscurcir encore ce qui n’est pas clair et à embrouiller ce qui est simple, pour mieux soutenir la thèse qu’on a intérêt à défendre? C’est là, direz-vous, l’écueil de toute discussion. Oui, mais une méthode comme celle q ue nous avons décrite y sera plus exposée qu'une autre. Elle qui justement fait consister la supériorité du jugement à voir partout l’identité dans les choses les plus contraires, ne met-elle pas à la place de l’impartialité une complète indifférence? Il semble qu’il soit plus facile de maintenir à cette hauteur l’équilibre de ses facultés; mais si l’intérêt et la passion viennent troubler cet équilibre, qu'arrivera-t-il ? Cet esprit habitué & voir le pour et le contre et qui sait si bien les unir, ne passera-t-il pas de l’un à l’autre avec une trop merveilleuse souplesse, et qu’il ne faut pas tant admirer?
2° De race noble ou non, cette méthode, si elle ne veut pas être la sophistique, n’a pas moins une grande affinité avec elle. L’ancienne sophistique, celle des Grecs, excellait dans cet art de supprimer les distinctions réelles par des distinctions factices et d’allier les contraires.- Elle ne croyait qu’à une seule chose : la toute-puissance de l’esprit , cette puissance que confèrent l’éloquence et la dialectique. Elle se mêlait aussi beaucoup des affaires publiques, et y réussissait. Elle savait faire d’une mauvaise cause une bonne et d’une bonne une mauvaise. Sa maxime était aussi en politique: la force, le droit du plus fort. (V. Platon, Gorgias, Rép., I.) Elle adorait le succès, ne reconnaissant que ces deux moyens pour réussir : la force et la ruse. Elle n’invoquait pas le droit de l'histoire, qui n’existait pas encore; mais elle le pratiquait.
La nouvelle sophistique adopte-t-elle toutes les maximes de l’ancienne? Non, sans doute, car elle n'est pas aussi naïve; il en est qu’elle répudierait. D'autres lui semblent aussi bonnes aujourd’hui que jadis, ne fût-ce que celle de l’homme d’Etat qui est son génie personnifié dans la politique : la force prime le droit, et qui semble traduite de celle de Thrasymaque ou de Calliclès. (V. Platon, Rép., I, et Gorgias.) Avec des mots nouveaux comme ceux-ci : l’idée,
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la souveraineté de Vidée, les évolutions de Vidée, Vidée qui doit triompher partout, on peut aller loin et dépasser les anciens. Ajoutez-y cette autre formule, il est vrai, toute métaphysique : « Tout ce qui est réel est rationnel, tout ce qui est rationnel est réel, » on trouvera moyen de justifier bien des actes, des usurpations et des crimes. On peut prévoir ce qui adviendra de cette devise interprétée et appliquée par les disciples.
3° Je dis que cette méthode dont le fondateur sans doute n’a ni voulu ni prévu les abus, est très-propre à fausser les esprits et à en faire des sophistes. Elle est très-bonne à excuser la mauvaise foi, à fournir des armes et des arguments spécieux et captieux à qui voudra s’en servir pour un but intéressé grand ou petit, noble ou vulgaire. Qu’elle rencontre un génie que la nature semble avoir fait pour elle, elle le rendra maître sans pareil dans l'art des subtilités, des ruses et des mensonges. Dans la spéculation, elle enfantera bien des paradoxes; dans la pratique, elle aura des sophismes tout prêts à justifier tous les actes, à colorer ou dissimuler les plus injustes entreprises. Cette facilité à allier et identifier les contraires s'élève au-dessus de tous les scrupules; elle fait qu’on tient pour des préjugés et qu’on méprise ce que le bon sens et la conscience appellent honneur et probité. Elle met le droit dans la force et elle se joue du reste. La parole devient un moyen de tromper ou de déguiser la pensée. Le succès est le dieu de l’histoire. Il est la justification éclatante de Vûlée, l’idée seule étant vraie.
Faites que cette méthode soit dominante, dans l’enseignement public, que pendant de longues années elle y ait eu la haute main, vous aurez tout un peuple de savants et de lettrés, d’érodits, de philosophes, de théologiens, de jurisconsultes, d’historiens, d’hommes d’Etat, d’écrivains et de publicistes, de guerriers et de diplomates, de diplomates guerriers et de guerriers diplomates, tous très-instruits et très-habiles, qui plus tard sauront la mettre en pratique, les uns sciemment et systématiquement, les autres plus nombreux sans s'en rendre compte. Ella auia passé dans les habitudes d’esprit de cette élite de la nation et notablement aussi influé sur son caractère. Vous la reconnaîtrez à ses allures et à ses
actes. Elle aura même ses héros et ses virtuoses. Ceux-ci seront des rois, des princes, des conseillers, des diplomates; ils la rendront visible dans leur conduite encore plus que dans leurs discours. Chez ce peuple, la presse entière en sera pénétrée, mais son triomphe sera la politique et la diplomatie.
4° Elle se reconnaît aussi à l’emploi d’une certaine ironie d’un genre tout particulier et dont les caractères frappants sont tout à fait dans le sens et l’esprit de cette méthode. Quelques-uns du moins de ses traits s’accordent avec elle. Il ne faut pas s’attendre ici à quelque chose qui ressemble à l’ironie socratique, cette ironie calme et élevée, aussi fine que polie et toujours bienveillante à l’égard des adversaires. Celle-ci au contraire, on le voit sur-le-champ, émane de la haine, d’une haine que l'on sent être profonde, implacable. Elle a quelque chose de ce qu’avec beaucoup de justesse un Allemand (H. Heine) lui-mêmeappelle« l’idéal. » L’insolence y est portée à un degré qu’on aurait peine à imaginer et vient du sentiment d’une supériorité immense. Celle-ci tient-elle à fa personne ou à l’idée? Je réponds, à l’une et à l’autre à la fois ; pour parler la langue du système, est-elle objective ou subjective ? (Nous la croyons plutôt subjective; mais surtout absolue.) Cette ironie est froide et calculée; elle insulte et déchire, mais en conservant toujours son impassibilité glaciale etméthodique, vrai signede la grandenret de la supériorité. On parle beaucoup dans une certaine école de l’ironie divine (J. Paul, Novalis, Schlegel). Celle-ci v>st plutôt l’ironie sataniqueet méphistophélique. Le sérieux y domine et le dédain transcendant y est manifeste. Mais un caractère tout à fait original et propre à cette ironie, c’est qu’el le est une ironie raisonneuse, dialecticienne et logicienne, elle sort toujours d’un raisonnement. Le diable est logicien, a dit Dante. Ce n’est point le persiflage d’un esprit léger qui à bout de raisons lance le sarcasme sans se soucier d’être conséquent. Celle-ci au contraire est l’essence même du raisonnement, sa partie subtile et distillée. Elle brûle et déchire en même temps. Jamais on n’a su se servir de cette arme terrible avec cette habileté. On la croit propre à un seul, on se trompe, tout un peuple de lettrés et de publicistes que l’on croit lourd, sait
très-bien la manier. C’est un progrès dont il peut être fier. Eh bien ! elle aussi cette arme a été forgée par la dialectique, l’école peut la réclamer. Le maître l'a dit : « la dialectique est un caustique...» (Hegel.)
IV. Tels sont les fruits de cette culture. Vienne le moment où l’intérêt national sera surexcité, où l'événement prévu, désiré, préparé delongue main éclatera, où l'idée enfin triomphera, vous ferez connaissance avec cet esprit ainsi formé.
Vous croyez avoir affaire à un peuple honnête, sinon désintéressé , renommé par son honnêteté et pour sa bonhomie, que la science a rendu meilleur et non méchant, quoi qu’en ait dit son poète (Goethe). Vous reconnaîtrez que vous vous étiez trompé. Vous serez étonné de trouver en lui des qualités et des défauts que vous ne soupçonniez pas. Comment a-t-il perdu de la droiture de son esprit et de la loyauté de son caractère (1) ? Comment se trouve-t-il entraîné à pratiquer des maximes que condamnent hautement ses moralistes ï (V. Kant.)
Ce phénomène n’a rien de surprenant pour celui qui a le secret de cette éducation nationale et de la méthode qui en fait un des principaux instruments. Il y a là une haute leçon de pédagogie. Ce phénomène scandalisera le peuple léger, imprudent, ignorant et présomptueux qui s’est jeté étourdiment dans la lutte, qui lui aussi a ses défauts et ses vices, peut-être plus amolli, plus corrompu dans ses mœurs, qui aurait besoin d’être instruit, redressé, corrigé, régénéré, que l’on veut instruire, corriger, régénérer et surtout corriger. Mais il ne comprend rien à toute cette façon d’agir et déraisonner, parce que sa culture ainsi que sou caractère et son esprit sont tout différents. Lui est resté dans ses habitudes de logique et de morale vulgaire, il est incapable de se plier à cette gymnastique, et de s'élever jusqu'à la hauteur de l’idée. Il lui faudrait d'autres leçons et d’autres maîtres. Par malheur il en est qui se font mieux écouter et qui ne valent pas mieux ; leurs leçons sont encore plus pernicieuses. Ceux-là lui prêchent non le panthéisme, mais le positivisme.
(1) Ceci bien entendu ne M’applique pas au corps entier de la nation, niaw h ce qui en est en partie la tôle. Et cette observation s’applique au chapitre eniier.