‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 160 sur 192 · DU NIHILISME · texte numérisé non relu

DU NIHILISME

Nous ne nous arrêtons pas davantage sur cesujet qui mérite cependant toute l’attention des philosophes. Nous le recommandons à ceux qui s’occupent spécialement de la psychologie des peuples (Volkspsychologie) (1).

QUESTION XIII

Du Nihilisme comme conséquence du positivisme et du panthéisme; ses effets dans la spéculation.

Une doctrine finit toujours par engendrer toutes ses conséquences. La logique est inflexible et les tempéraments imaginés par les auteurs des systèmes, pour en pallier ou atténuer les suites fâcheuses, sont inutiles. Ce sont des contradictions que les disciples rejettent. Le torrent suit son cours et emporte toutes les digues. Placé dans les conditions qui lui sont favorables, le principe se révèle tel qu’il est et se dévoile tout entier. On voit en sortir tout 6e qu’il renferme et ce qu’on n’apercevait d’abord qu’à moitié ou obscurément. L’histoire contemporaine fournit encore ici de frappants exemples.

Or quelle est la conséquence dernière et rigoureuse des deux doctrines dont nous avons examiné les bases et indiqué les résultats principaux? Un scepticisme tel qu’il peut être qualifié de nihilisme. Et colui-ci passant de la spéculation dans la pratique, y produit à son tour des effets qu'il sera bon de signaler.

I. Le positivisme, qui n’est autre que le matérialisme (p. -113), ne reconnaît que des faits et des lois. Les lois sont l'élément fixe de la connaissance et l’objet de la science. Mais elles-mêmes manquent de substratum et de base; car la substance n’étant pas admise ou étant placée en dehorsdece que peut saisir notre intelligence, que peut être la loi sinon le phénomène lui-même qui apparaît à l’esprit d’une façon plus constante? Ces lois, il est vrai qu’on les déclare immuables, éternelles ; mais en même temps on

(lj II se publie à Berlin un recueil intéressant intitulé Psychologie des peuples, par MM. Lazarus et Steinthal.

affirme que tout est relatif; l 'absolu n'existe pas et doit être banni de la connaissance humaine. Tout change donc, et tout se renouvelle, les lois comme les faits. Tout aussi progresse ; mais le progrès est un changement perpétuel. Quel en est le but et où est-il placé? On ne sait. Lui-même n’est pas fixe, puisqu’il n’y a rien de fixe. Ainsi tout est fluide, tout s'écoule.

Le monde est emporté vers un but qu’il ne connaît pas, qui n’existe pas, qui n’est qu’une fiction imaginaire de notre esprit. Que dis-je? On n’admet même pas un but idéal; la cause finale est un mot. Que met-on à sa place? Le développement. Mais celui-ci suppose un être qui se développe et qui persiste dans son développement, immuable dans son essence. Or ceci est contraire à l'hypothèse matérialiste ou positiviste, qui ne reconnaît pas d ’étre ni de fonds à l’être. Cela est du système contraire et appartient à la métaphysique du panthéisme. Sur le terrain où nous sommes, la loi elle-même n’est rien qu’un mode supposé constant d’un phénomène fugitif, inconstant,. Lui seul est le réel. Mais l’essence d’un phénomène est d’être variable, mobile, d’apparaître et de disparaître, de s’évanouir dans la durée. Rien ne lui survit qu’un autre phénomène qui lui succède. Ainsi au fond rien n’existe, rien ne subsiste, rien que l’esprit qui conçoit ces choses et les contemple, les rattache à sa propre existence supposée seule durable et permanente.

Lui-même le sujet qui perçoit cet objet, le moi, l’être pensant, quel est-il ? Jouit-il de la prérogative refuséeàson objet, d’être par lui-même quelque chose, un être véritable qui dure et subsiste? Nullement. Lui-même, on le dit bien haut, n’est qu’un pur phénomène. Le moi est une collection de sensations, de pensées, d’actes qui s’échappent sans cesse, à peine retenus par un lien fragile, la mémoire, et' par un antre un peu plus fixe, le langage, réceptacle de la pensée humaine, seul dépôt où se retrouve, intacte ou mutilée, la pensée des siècles écoulés, autrement vouée à l’éternel oubli. Elle-même, prise en soi, cette pensée est une fonction du cerveau, portion mobile de matière mobile, qui change, se renouvelle et se dissout comme la matière vivante des organes.

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