DU NIHILISME
Ainsi l’ objet et le sujet, le monde et l'esprit n’ont pas plus de consistante et de réalité l'un que l’autre. Ce sont deux termes en présence, dont l’un se reflète dans l’autre, et y dépose son image mobile. Tous deux, le spectacle et le spectateur, sont emportés dans la durée sans fin. C’est l’ombre qui apparaît à uno autre ombre, l’ombre d’une ombre. Le néant les attend tous deux au terme du système. — Cette conséquence, c'est bien, sans doute, le scepticisme et le nihilisme. Le positivisme ne peut lo renier, et doit l’avouer si lui-même il est conséquent.
II. Retournons-nous vers l’autre système. Ici le rôle des termes est renversé. Dans 1 ^panthéisme, le réel et le vrai, ce n’est ni le phénomène ni sa loi, c’est la substance, qui seule existe, seule est permanente. C’est le principe éternel et absolu qui persiste dans ses états les plus divers, se développe et dure éternellement. Le monde et ses lois ne sont que sa manifestation, l'univers visible détaché de lui est un pur néant. Mais lui-même cet être, quel est-il T Pris en soi en dehors du monde phénoménal qui le réalise, il n’est rien qu’un être abstrait, l'indéterminé pur, sans forme et sans attribut. Au début de son existence, il est tout et rien, le néant aussi bien que l'être. Dans son développement ouson évolution éternelle, il passe d’un état à un autre, et revêt toutes les formes. Pour lui non plus, rien de fixe, pas de repos, tout est mouvement, sa loi est l’instabilité. En lui coexistent tousles contraires, il s'affirme et se nie, se pose et s’oppose, dans une suite d’affirmations et de négations; passant d’une forme inférieure à une forme plus haute, il la détruit pour en prendre une autre qui sera anéantie à son tour. Il meurt pour renaître, renaît pour mourir et renaître encore. Le néant, la négation fait partie intégrante de sa nature. Ainsi son existence est une suite de morts et de résurrections sans fin : il ne triomphe et ne vit qu’au milieu des ruines. Quant aux êtres particuliers en qui il est censé vivre, il faut qu’ils renoncent à la qualité d’êtres véritables. Tous sont condamnés d’avance à périr et voués au néant. Il ne faut pas s’y tromper, cette doctrine abstraite de l'être et du non-être, c’est la glorification de la mort. Toujours la hideuse tête de mort nous apparaît au bout de chaque for-
CRITIQUE DES SYSTÈMES mule : le monde n’est plus qu’un vaste tombeau , un immense cimetière, Dieu y règne au milieu des morts; il doit s’appeler le Dieu des morts encore plus que le Dieu des vivants. A chaque étape que l’esprit parcourt, on croit trouver le repos, mais en vain, c’est une course effrénée où l’on est emporté à la suite du temps à travers les ruines, selon le mot de la ballade. Voilà le spectacle que vous offre l’histoire de l’humanité.
QUESTION XIV
Du Nihilisme pratique et de ses effets.
I. Matérialiste ou positiviste, l’homme sent l’instabilité de toute chose et de son être en particulier. Voilà le fait qui domine tout; clair ou non, ce fait n’en est pas moins présent à sa pensée et il lui livre le secret de sa destinée. Dès lors, que fera-t-il et comment devra-t-il se comporter? Au milieu de cette mobilité, une seule chose reste pour lui, fugitive aussi mais réelle et qui, pour le grand nombre sinon pour tous, a toujours de l’attrait parce qu'elle répond au désir du bonheur inné chez tous : la jouissance, le plaisir des sens.
Il tâchera donc de la saisir et de se la proourer par tous les moyens, /ouirserason but. Accumuler les jouissances dans le court instant delà durée humainequi s’appelle la vie, n'estce pas le parti le plus raisonnable, la conséquence qui sort des prémisses? Quelques instants d’enivrement et de bonheur, voilà tout ce que peut espérer de mieux un être aussi fragile. « Courte et bonne, » sera la devise, l'tere deliciis, omnia mors adimil. Pour les natures ardentes l’orgie, puis le néant et l’oubli. L’homme d’un tempérament froid et qui calcule mieux fera autrement. Pour parler comme Platon, l’un remplira sans cesse ses tonneaux percés et pourris, l’autre y versera avec plus de mesure et saura les ménager; maisl e motif est le même. Le désir immense de bonheur qui est en chaque homme leur dictera la même conduite. L’insatiabilité des désirs humains est un fait indépendant des systèmes. La jouissance sera tout. Pour le reste, Dieu, l’àrae, l’immortalité, mots vides de sens qu'il sera de mode