DU NIHILISME PRATIQUE
de tourner en ridicule. Un seul Dieu existe et on n'a pas craint de le nommer : le ventre; un seul moyen de le satisfaire, l’argent. Ainsi raisonnera et parlera l’adepte du système matérialiste ou positiviste; non-seulement il raisonnera, mais il agira conséquemment à ses principes. En restant sur son terrain qui oserait le réfuter (1) î
II. L’hommequiréfléchitest-ilpanf/téisfe?En apparence il n'en sera plus de môme. Le but de sa vie est plus noble, il voudra vivre de la vie universelle. Il a le culte de Vidée, ou de l’ idéal , l’amour de l’humanité qui dans son essence est divine. Le progrès, travailler au progrès est aussi un motif capable de l’enflammer. IHeu sera souvent dans sa bouche ou au moins le divin. Se savoir Dieu, être Dieu, ne fût-ce que pour une parcelle si petite quelle soit, a de quoi le réjouir. Se sacrifier pour une grande idée est’un but proposé à l’ambition de toute âme noble et généreuse. — Je ne le nie pas et je maintiens les différences (V. suprd , p. 459), mais j’insiste sur les ressemblances. Si ferme qu’il soit dans ces idées, et disposé à les réaliser, à concourir au plan divin, cet homme ne sent-il pas le néant profond des choses 7 ne sait-il pas que tout cela se fait sans lui et malgré lui, en vertu de lois immuables et nécessaires? N’a-t-il pas le sentiment de sa courte durée et du néant de ses efforts ? Par là il reviendra, je le crains, au même but que le premier. Ne voit-il pas en face de lui ce gouffre immense où viennent s’engloutir toutes les existences ? N’en voudra-t-il pas sauver au moiosquelque chose? Dût-il se retrouver dans cet être qui vit et subsiste toujours, ne sait-il pas que cet être lui-même est instable, qu’il meurt et ressuscite sans cesse et qu’il n’a pas conscience de lui-même, que toute sa personnalité consiste dans celle des êtres individuels qui périssent sans conserver la moindre part de leur personnalité, qui passent et sont voués à l’éternel oubli ? Cela étant, il est probable qu’il agira souvent comme l'autre. Que leur langage, que leur poésie surtout diffèrent beaucoup, je le veux, mais souvent ils devront se rencontrer dans la même conduite.
Entre mille voix, y compris celle de Werther et de Faust,
(I) On entendra dire et on lira des mots comme coux-ci : « Il faut diminuer le cerveau pour élargir le ventre. »
qui confirment ce que je dis, écoutez celle d’un écrivain qui a été souvent l’enfant terrible du panthéisme après l’avoir tant célébré :
«Décidément je veux mettre de côté la politique et la philosophie et me plonger de nouveau dans la contemplation de la nature. A quoi bon tant de tourments? J’aurais beau me sacrifier pour le salut générai, quel avantage en résulterait-il pour le monde? La terre ne reste pas immobile, elle tourne dans un cercle éternel, mais sans avancer... Autrefois je savourais avec délices ces beaux vers de Byron : * Les ondes se succèdent; elles se brisent une à une sur la « plage et s’envolent en poussière. »
« L’humanité se meut aussi d’après les lois du flux et du reflux... Qui est-ce que l’on enterre? Qui est-ce qui est mort? Serait-ce le grand Pan. » (H. Heine, de l'Allem., 22.)
J’aime mieux cette poésie que l’autro, la morale a-t-elle beaucoup à y gagner?
III. Mais attendez, tout n’est pas dit et la logique n'est pas encore satisfaite, il lui reste quelques corollaires à tirer.
La fin ou le terme avec le but final de toute chose, c’est le néant. La vie et la mort alternent sans doute comme la condition l’un de l’autre; mais au fond rien ne subsiste de ce qui est individuel; les individus qui' se juxtaposent et se succèdent, ne laissent rien d’eux-mêmes après eux. Donc la jouissance, et la jouissance physique surtout est ce qui seul a du prix, comme mesurant le bonheur d’aussi éphémères créatures.
Or, supposons que cette idée de V anéantissement, jointe à celle du plaisir et de la jouissance matérielle, seule vraiment digne des efforts humains, se soit emparée des imaginations plus ou moins perverties et accoutumées à mettre cette morale en pratique; que leurs efforts pour fonder un ordre social nouveau et qui réponde à ce but viennent à échouer, n’est-il pas naturel alors que cette idée les reprenne et les [poursuive, qu’ils placent leur ambition et "leur gloire là où d’autres auront vu la honte, l’opprobre et la scélératesse? Eux croiront se relever précisément par ce