DU NIHILISME PRATIQUE
qui abaisse et dégrade ou avilit aux yeux des autres, ils y placeront leur orgueil. Mais en quoi, direz-vous T Dans f anéantissement. D’autres ont été grands parce qu’ils ont fondé ou construit. Eux aussi seront grands parce qu'ils auront détruit. Ils auront brûlé, renversé, accumulé des ruines gigantesques propres à épouvanter le inonde, mais aussi à l’étonner. N’est-ce pas de la puissance? Celle-ci ne se révèle pas moins par ce côté que par l’autre et tout ce qui est fort doit être admiré. L’être et le néant se touchent ou ne font qu’un. Détruire est aussi une tâche utile et noble, un grand travail et qui en prépare un autre. Ce travail s’accomplitdans la création; l’homme doit l’imiter. En agissant ainsi, n’est-ce pas renouveler le monde, préparer la voie à une civilisation nouvelle, faire table rase, déblayer le terrain afin que d’autres puissent y bâtir? Toutes les générations sont solidaires ; la tâche n’est pas la même, mais on concourt ainsi au même plan, etc., etc. — Nous n'inventons rien, tout cela s’est dit et l’acte a suivi la parole. On peut s’exalter dans cette pensée, la méditer et la trouver juste, la préparer de longue main et l’exécuter. Cela est grandiose. La partie ignorante du peuple le plus civilisé peut entendre ces mots, y oroire, trou ver aussi l’idée grande, sublime et s’y dé\ ouer. Pour quelques-uns c’est une dernière et suprême jouissance, la plus enivrante et après toutes les autres la dernière. Claude, Caligula, Néron, Sardanapale raisonnaient ainsi. Ce fut le rêve d’Erostrate et son calcul. L 'Erostralisme, comme l'Hégésianisme (philosophie du suicide), est au bout de cette philosophie. Sans doute la vengeance , le désespoir et d’autres causes expliqueront ce phénomène dans l’histoire. Mais soyez sûr que l’esprit de système n’y est pas étranger. Il y a les tètes puissantes, les esprits forts qui raisonnent ainsi et agissent en conséquence. On aura beau dire qu’ils sont fous, cette folie est au moins de la démence raisonnante, à sa façon très-bonne logicienne. On ne peut nier qu’elle ne soit trèsdangereuse.
D’ailleurs le mal est-il le mal, le bien est-il le bien? Quand les romans, la poésie, les arts, la littérature auront réhabilité le mal, l’horrible, le laid, le hideux, rendu tout spécieux, changé les rôles, fait prendre le faux pour le vrai,
le vrai pour le faux, qu’une telle débauche d’esprit se sera faite dans le monde de l’art ou de l'idéal, il' faudra bien que le réel un jour essaye d’y répondre. Il suffira que l’occasion se présente et que les circonstances soient favorables, là où Vidée et le fait s’appellent et se suivent comme l’éclair et la foudre dans les temps^ d’orage et de tempête sociale.
Tout cela est logique, ce sont les corollaires qui sortent des principes, et qui montrent ce que sont les doctrines quand de la sphère spéculative elles passent dans la pratique. Il n’y a qu’à lire les écrits d’un grand démolisseur, âpre et froid logicien, nourri de cette philosophie. La prédiction est à chaque page dans ses écrits. (P. -J. Proudhon.)
QUESTION XV
De l'ironie transcendante on de ï Humorisme comme conséquence du panthéisme.
Tout cela est triste, et d'un tragique bien sombre. N’y a-til pas moyen de sortir de cette tristesse profonde, et, sans dire adieu tout à fait à la mélancolie qu’un tel spectacle est propre à inspirer, de s’égayer un peu à quelque comédie qui ne soit pas trop frivole et où se reproduise encore la pensée intime de l’un ou de l’autre des deux systèmes? Dans ce naufrage des individualités où tout son être périt, l’homme ne se retrouvera-t-il nulle part, et ne luisera-t-il pas donné de ressaisir un moment sapersonnalité chétive qui lui échappe? L’ivresseet le plaisir des sens sont-ils son unique refuge? Une autre jouissance plus digne de lui ne lui sera-t-elle pas offerte? S’il est fait pour contempler par la pensée le néaut des choses et de lui-même, et pour y prendre part, ne pourra-til en jouir autrement qu’en s’y anéantissant tout entier? Il le pourra sans doute, mais c’est au panthéisme qu’il devra s’adresser; lui seul va lui tendre la main au risque de dépasser encore le but et de replonger son adepte dans l’abîme dont il l'aura tiré.
I. La doctrine dont il s’agit et qui est un rejeton du panthéisme, est celle de l’tronte transcendante ou de Vhumorisme. Elle s’est produite et elle a lleuri quelque temps sur
LE PANTHÉISME ET l’HUMOIUSME 481
la terre classique du panthéisme; toute une école l’a professée (1). Nous n'avons rien à inventer, mais à résumer. Seulement il faut sortir de nos habitudes d'esprit et se placer au point de vue du système qui est toujours le panthéisme, mais un panthéisme sorti d’une autre source, le criticisme de Kant.
Ici le principe c’est le moi, non le moi humain, individuel, pur phénomène et comme tel condamné à toutes les misères, mais le moi absolu ou divin, sur lequel est enté le moi humain, avec lequel celui-ci doit s’unir par la pensée et les actes, s’il veut vivre de la vie véritable et heureuse. A ce titre, dans la morale on est un homme vertueux, dans l’art un vrai talent, un homme de génie, doué de la génialité divine.
Le point de vue élevé où l’homme doit se placer pour contempler les choses humaines est celui de l'infini. Or en présence de l’infini, que peut être le réel, le fini? Rien. Tout devient égal, les différences s’effacent et partout le néant des choses vous apparait. Le grand et le petit, le noble et le repoussant, le sacré et le profane, le divin et l’humain sont semblables. Tout ce que l'homme révère ou adore n’a plus droit à ses hommages, si on vient à le comparer à ce qui seul est grand. C’est le mot de l’orateur chrétien : * Dieu seul est grand. » L’immuable, l’absolu, lo moi divin, voilà ce qui seul subsiste, mérite d’être prisé et admiré.
Dès lors, on peut tout réhabiliter à ce point de vue. Le sublime devient ridicule, et le ridicule le sublime, le vil n’est plus vil et n’a plus rien de méprisable, le hideux, l’horrible cessent de vous déplaire. N’ont-ils pas d’ailleurs leur place dans la création? C’est le propre du génie de pouvoir porter à la connaissance des hommes cette vérité par la force d’expression qu’il sait donner à ses peintures et à ses tableaux, car c’est là le secret des choses; à lui de révéler le mot de l’énigme. On est ainsi un grand artiste et un grand poète.
Elevez-vous à cette hauteur et contemplez ce spectacle. Le monde que vous contemplez n’est plus qu’un monde
(1) F. Schlegcl. Novaiis, Jean Pau), Solger, etc.
absurde et risible. Vous assistez à une immense comédie. Vous rirez, mais aussi vous pleurerez; car tout y est triste et risible à la fois; c’est 1411e tragi-comédie. Le beau et le laid non-seulement s’y mêlent, mais s’y heurtent etVy confondent. La vertu et le vice y jouent leur rôle et se rapprochent au point qu’on peut prendre l’un pour l’autre. Toute prétention, même la plus fondée, est réduite à néant. Le mot de Pascal : « Si tu t’élèves je t’abaisse, si tu t’abaissesje t'élève, » est justifié. Exaltabit humiles. Une senle chose est maintenue et mise en relief : l’immuable puissance de l 'idée ou de l'absolu.
Le moi qui est capable de se donner cespectacle, devient en quelque sorte le moi divin, et la jouissance qu’il éprouve est divine. C’est l’tronte sublime ou transcendante de l’Aumour, connue et pratiquée des plus grands poètes, de Shakspeare en particulier [Hamlet).
II. L’humour n’est pas le comique vulgaire, c’est le comique profond propre à la civilisation moderne ou chrétienne toute pénétrée de l’idée de l’infini. Le rire qu’il provoque est un rire mêlé de larmes, le rire mélancolique, non satanique de Méphistophélès ou de don Juan. L'antithèse aussi, la vraie antithèse, non celle des rhéteurs, mais celle du vrai poète, est partout dans ses œuvres parce qu’elle est partout dans le monde. Mais elle se résout dans une synthèse qui échappe à l’œil vulgaire. Tout s’y concilie à une certaine profondeur ou se réconcilie. Le vrai poète, le poète de génie en fera son thème habituel et favori. Le moraliste, le politique, l’homme religieux feront de même pour toute grande question morale, sociale et religieuse.
A ce système cependant il est plus d'une objection à faire, et plus d’un écueil se dresse devant lui contre lequel il vient se heurter et se briser. Ici je serai bref et ne ferai qu’indiquer.
1° Il est immoral autant que sceptique. Il réhabilite tout, mais il le fait pour ce qui ne doit jamais être réhabilité; le vice, le laid, le méprisable en soi sont tels et doivent rester tels. Il en est de même du bien en soi ou de la vertu, qui, même dans l’art, doit être respectée et garder sa place. En faisant le contraire, ce système est sans cesse dans le faux.
il trouble les âmes et tend à corrompre les plus saines. Pour remplir sa tâche, il est obligé de farder, de déguiser, d'user de mensonges et de fausses couleurs, d’inventer des artifices, de forcer tous les tons, d’accumuler les sophismes, de jouer avec tous les paradoxes. Ce parti pris de rehaussement et d'abaissement, de réhabilitation du vice surtout, est-il blâmable ou non? On a beau user de détours et de subterfuges, entasser les phrases poétiques, on ne peut nier qu’il ne rende un assez mauvais service à la morale. — L’égoïsme et le scepticisme se laissent voir partout et produisent leurs tristes effets, ne fût-ce que des caractères absurdes et impossibles assez peu estimables d’ailleurs, faibles ou violents, méprisables dans leur vertueuse scélératesse. Le mieux est d’afficher une indifférence sublime où le moi humain reparaît sous le moi divin ou plutôt n’est que le moi humain divinisé. Le culte de la vertu est ici remplacé par le culte de soi, l 'autolâtrie.
2° Dans l'art, où ce système a surtout sa place, la manie de réhabilitation et d’opposition crée une antithèse perpétuelle qui fatigue ou révolte. Le tout aboutit à un pathos absurde, à une confusion qui ressemble au chaos. Une fougue insensée tient lœu de la vraie inspiration. L’impression générale est l’impatience, souvent l’ennui ou la lassitude. Partout le tendu, l’effort visible, la recherche des grands effets. Le plat, le vulgaire, l’horrible inspirent le dégoût et empêchent qu’on ne jouisse de ce qui çà et là peut être grand et beau. L’excitation perpétuelle de la sensibilité seule vous sauve du sentiment d’une énorme fadeur. Des exagérations calculées, des accumulations, des répétitions, des oppositions, cachent à peine, avec le luxe des images, le vide des idées et l’absence de vraio fécondité artistique ou poétique. L’obscur, l’abstrus, l’inintelligible simulent vainement la profondeur et arrêtent à chaque pas. Il y aurait bien d’autres défauts à signaler. Ceux-ci suffisent pour montrer que l’art véritable a d’autres conditions.
3“ En religion, que dire? Un seul mot suffit. Satan devenu l’égal de Dieu, sinon son supérieur, partage avec lui le trône de l’éternité...
4* Je ne parle pas de l’ordre social. Ici on prévoit ce que
la manie d’allier les contraires peut produire d’absurde et d’irréalisable. L’impuissance à formuler la moindre idée pratique et une solution précise au problème social est surtout manifeste.
De vagues prophéties, un programme où règne le même pathos vide et prétentieux ; des grands mots, des phrases creuses et banales, où reparaît toujours l’antithèse, rien de sensé, les utopies caressées, les passions flattées ou excitées sous prétexte d’être calmées; d’étranges sympathies affichées dans le but d’entretenir à tout prix une mauvaise popularité, des contradictions et des palinodies sans nombre, etc., etc.
5° Mais le trait dominant, c’est le moi qui s’étale, se contemple et se fait contempler, et pour cela choisit ses poses et ses positions. Ce moi il est plus contemplatif qu'actif, plutôt spectateur qu’acteur en cette tragi-comédie qui se joue devant lui. Il regarde de haut et de loin pour mieux voir et mieux contempler. Il assiste à toutes les luttes, aux catastrophes, aux misères et aux péripéties du drame, sans y prendre part, ou il se retire à temps. Le drame qu'il médite est un drame idéal. Quand il n’y réussit pas, l’orgueil satisfait le console, il use envers la foule des lecteurs du dédain transcendant.
Cette école en Allemagne a eu ses adeptes et quelques représentants distingués ou illustres (J. Paul). Elle y est bientôt tombée dans le mépris et le ridicule. Ailleurs la même pensée se retrouve, non aussi nettement formulée et différemment habillée, mais léalisée et personnifiée. On y reconnaît plus d’un reflet du panthéisme, et de ce panthéisme où le moi domine, quelque chose de la transcendante ironie de l 'humorisme qui s’est appelé aussi le romantisme. (V. l 'Esthétique de J. Paul.)
QUESTION XVI
Le Pessimisme comme conséquence finale des deux systèmes.
Mais voici une autre école et un autre système à la fois panthéiste et positiviste (1) et qui vous donnnera le der-
(1) V. Scliopenhnuer ci son école, V. le Dr Haitmnnn, elc.