‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 164 sur 192 · DU PESSIMISME · texte numérisé non relu

DU PESSIMISME

nier mot des deux doctrines en ce qui touche à l’ordre moral. Celui-ci nous ramène droit au néant. Et il n’essaye pas de farder son principe ou de le déguiser ; il le proclame hautement ce qu’il est. Loin d’entretenir l'illusion, il lacombat et dissipe toutes les illusions. Il va à son but par la grande route, large, droite, découverte. Lui-même s’intitule le pessimisme et se dit issu du positivisme. Nous n'en donnerons qu’un très-court aperçu. (Lisez Schopenhauer.)

Quand vous avez quelque temps contemplé toute chose et vous-même au point de vue du mot, du moi infini, qui rit de tout et rit de lui-même, vous pouvez bien n’être pas toujours très-satisfait du spectacle et le trouver peu réjouissant. L’ironie est trop forte. Le Dieu d’ailleurs peut s’ennuyer dans son isolement sublime. Si vous êtes d'un tempérament mélancolique, vous le prendrez mal et peutêtre mettrez-vous les choses au pire. D'abord vous débuterez par une satire impitoyable de tous ces systèmes hardis, prétentieux, construits a priori, avec des formules abstraites et souvent inintelligibles. Peu respectueux pour lesauteurs, vous les traiterez de charlatans, « démonteurs de cervelles, » etc. ( Id .) Puis venant à examiner le monde à votre tour en savant et en philosophe, mais en savant et en philosophe positiviste, sans cesser pour cela d’être panthéiste, en un mot en vrai naturaliste, vous trouverez que, dans son ensemble et ses détails, le monde n’est pas bon, que rien n’y est bon, ou que la somme du mal y dépasse de beaucoup celle du bien, que tout y est illusion, comme aussi l’illusion est dans notre connaissance. Bref, la pièce est mauvaise et mal jouée. Le spectateur lui-même est dupe. Quant à l’auteur, l’auteur du monde et du mal, il n’y a pas à le lui reprocher ni à critiquer son œuvre, car il n’a pu faire mieux : il l’a faite en vertu des lois fatales auxquelles lui-même est soumis; il l’a faite sans savoir ce qu’il faisait. En d’autres termes, si le monde est mauvais , non le meilleur, mais le pire des mondes qu’on puisse imaginer, la raison en est simple, c’est qu’il est dû à l’action d’une force aveugle, immense, infinie, qui incessamment produit et fait c/]ort pour so produire elle-même ou se développer ; volonté aveugle et semblable à l’instinct, dont la vie éternelle se consume en

un effort infructueux, impuissant, d’où naissent la douleur et la souffrance. Cette force ou volonté arrive tardivementà se connaître, comme à se représenter le monde; car elle le crée d'une façon d’abord inconsciente, puis consciente, lorsque dans son développement elle est parvenue à celui de ces êtres qui est l’être intelligent, l’homme, celui qu’on dit être le plus parfait. Voilà la création et le secret de la création. Ainsi, dans ce monde toute créature fait effort, et par cet effort qui demeure vain elle est condamnée à la douleur. La souffrance est le grand fait, le fait positif, général, universel. Le christianisme l’a dit, mais d’une façon trop restreinte, ce monde, le monde entier est une immense « vallée de larmes. » Toute créature y gémit : la plante, l’animal, l’homme, tout souffre et tend vainement à une satisfaction impossible , à un chimérique bonheur. Mieux vaut le néant d’où tout être est sorti. (Id., Die Well als Wille und Vorslellung, II, 46.)

La conclusion en effet est qu’il vaut mieux n’ôtre pas que d’être ou de naître dans un pareil monde, que le plus désirable est de rentrer au plus vite dans le néant. Le suicide serait la conséquence. Mais non. A quoi bon? Cela ne changerait rien à ce qui existe. Tout est fatal et s’accomplit fatalement, nécessairement. La somme des biens et des maux serait toujours la même. Un autre être également malheureux prendrait votre place. Donc mieux vaut rester : la résignation, celle qui naît non de l’espoir, mais du désespoir, vous est prescrite avec la sympathie pour les autres créatures dont le sort est semblable. (Id.)

C’est la doctrine du niimana et du bouddhisme avec lesquels le système reconnaît d’ailleurs son affinité.

Tel est le dernier mot du panthéisme faisant alliance avec le positivisme dans le moderne Occident. Si par les fruits on peut juger de l’arbre, celui-ci doit être jugé. Son fruit le plus mûr, le dernier que cueille la logique, c’est celui-ci : le néant, le désespoir, la résignation froide, impassible, sans nul espoir, mais accompagnée d 'amour et de pitié pour toutes les natures, y compris l’homme, le plus misérable de toutes, puisque seul il connaît sa misère. Le dernier terme de la civilisation, le dernier mot de la science humaine est de le lui faire connaître Pour les fervents, les

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