I. DU COMMUNISME
QUESTION I
Idée générale du communisme; ses conditions et ses conséquences.
Qu’est-ce que le communisme? Le rêve d’une société parfaite dont le principe est l'unité.
La perfection et le bonheur d'une société consistent dans l’accord qui règne entre tous ses membres. Or, ce qui divise les hommes, ce sont leurs intérêts; les intérêts sont divers parce que chacun veut posséder quelque chose en propre. La propriété, telle est la cause première de tous les maux qui, depuis l’origine du monde, affligent l’humanité (1). Le remède est de la supprimer. La mise en commun de tous les biens, la coopération de toutes les volontés
(l)« Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire: Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, que do guerres, que de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables :v Gardez-vous d'imiter cet imposteur; vous ôtes perdus si vous oubliez que les fruits sont h tous et que la terre n’est à personne. »
(Rousseau, Disc, sur Vine'g. des rond., 2* partie.)
« Le droit de propriété a été le commencement du mal sur la terre, le premier anneau de cette longue chaîne de crimes et de misères que le genre humain traîne dès sa naissance; le mensonge des prescriptions est le charme funeste jeté sur les esprits, la parole de mort soufflée aux consciences pour arrêter le progrès ue l’homme vers la vérité et entretenir l'idolâtrie de l'erreur. »
(P. J. Proinihon, Qu'est -ce que la Propriété ? ltr Mém.)
DU COMMUNISME
soumises à la même loi; la vie commune, en un mot, voilà l’unique moyen d’établir la paix et le bonheur entre les hommes.
Telle est l’idée qui sert de base au communisme. On la retrouve dans tous les systèmes où apparaît cette utopie, depuis Platon, qui, le premier, l’a nettement formulée (1) et l’a appliquée dans sa République, jusqu’aux modernes représentants du socialisme, le fils légitime ou naturel du communisme.
Nous ne voulons pas faire ici l’histoire de ces systèmes ni des essais tentés pour réaliser cette idée. Mais nous tenons à la bien préciser. Il faut savoir ce qu’elle comprend ou ce qu’elle exige, quelles en sont les conditions et les conséquences nécessaires, afin de ne pas se tromper comme on le fait souvent à ce sujet. Ces conditions et ces conséquences forment un tout dont aucune partie ne saurait se détacher; aucune ne peut être évitée ou éludée. En admettre une ou plusieurs et en rejeter d’autres est manquer de logique, se contredire et ne pas savoir ce que l’on veut. Or, c’est ce qui arrive à la plupart de ceux qui, habitués à prêter l'o-
(1) « Quel est le plus grand bien de la société civile, celui que le législateur doit se proposer comme tin de ses efforts, et quel en est le plus grand mal? Le plus grand mal de la société, n’est-ce* pas ce qui la divise? Le plus grand bien, nu contraire, n’est-ce pas ce qui en lie tous les membres et la rend une?... Quoi déplus propre u former cette union que la communication des plaisirs et des peines entre les citoyens! Ce qui dissout cette union, n’est-ce pas lorsque la joie et la douleur y sont propres et personnelles?,.. D’où vient cette opposition do sentiments, sinon de ce que tous les citoyens ne disent pas en même temps ces mêmes choses : Ceci m’intéresse, ceci ne m'intéresse pas. Otez cette distinction et supposez tous également touchés des mêmes choses, l’Etat ne sera-t-il pas bien gouverné? Pourquoi? Parce que tous les membres ne seront pour ainsi aire qu'un seul homme.
< Il rognera par conséquent entre nos citoyens un accord inconnu k ceux des autres États... Nos citoyens participeront tous en commun aux intérêts de chaque particulier... nous sommes convenus que cette union d’intérêts était le plus grand bien de la société.
« Chacun ayant pour maxime que l'intérêt d’autrui n’est pas distingué du sien, ils tendront tous au même but de tout leur pouvoir... Quelle entrée après cela la chicane et les procès trouveront- ils ans une société où personne n aura rien à soi que son corps et où tout le reste sera commun ! Ils ignoreront donc jusqu’au nom des troubles et des dissensions qui naissent parmi les hommes à l’occasion de leurs biens, de leurs femmes et de leurs enfants. Ils jouiront d’une paix inaltérable. Ses pauvres n’y feront pas bassement la cour aux riches. Un n’y éprouvera pas les embarras et les chagrins qu’entraîne apres soi l’éducation des enfants, le soin d’amasser du bien, etc. Iis mèneront une vie cent fois plus heureuse que celle des athlètes aux jeux Olympiques. ®
(Platon, Rép., V.)
4‘jO
rei Ile aux déclamations contre la société, accueillent si facilement ces rêves. Il ne suffit pas d'être porté vers un système à cause de ce qu'il promet, il faut distinguer ce que cachent ces promesses et à quel prix elles peuvent se réaliser. Autrement on est dupe de vaines apparences, et l’on caresse des chimères. Au reste, ces conséquences et ces conditions, tous les vrais communistes le3 ont adoptées ou malgré eux y ont été entraînés.
1° Le principe c’est la communauté des biens; c'est donc la suppression totale de la propriété. Cette condition, on l’accorde, puisque c’est la base du système. Mais il faut s'entendre. Il ne s’agit pas seulement de la propriété foncière ou de la terre. On doit y ajouter tout ce que chacun peut posséder en propre, les instruments du travail et les fruits du travail, la nourriture, le logement, le vêtement, etc. Tout cela doit être en commun. Autrement vous maintenez des intérêts dont la force très-grande déjouera vos efforts. Avec ces intérêts particuliers renaît la division; on retombe dans tous les inconvénients qu’on avait voulu éviter. Platon le dit très-bien : « Personne n’aura rien à soi que son corps. » Encore cette restriction est de trop, comme on le verra. Ceux qui protestent sont des gens à courte vue, qui ne savent pas raisonner. Rien en propre, tout en commun; partage égal de toutes les jouissances, repas en commun, demeure commune, égalité des salaires, exclusion de l'épargne, etc., etc. On ne peut se soustraire à une seule de ces conditions sous prétexte qu'on est modéré, qu’on ne veut pas tomber dans l’excès ou pousser les choses à outrance. Cela est puéril; il n’y a pas ici d’excès, car c’est l’idée même de la Hhose que l’on répudie après l’avoir admise. S'arrêter en chemin, c'est ajouter aux inconvénients du principe contraire que l’on a voulu éviter et qui tous rentrent par cette porte, ceux du principe que l’on suit ou qu'on adopte et qui impose à son tour bien d’autres sacrifices, ainsi qu’on va le voir, à mesure que nous avancerons.
Les déclamations contre la propriété, qu’on le s-ache bien, mènent à toutes ces conséquences. Ceux qui s’y livrent ne paraissent pas s’en douter. C’est telle ou telle pro-
DU COMMUNISME
priété qu’ils ont en vue, la terre, le capital, etc. Ils partent de là pour faire la guerre à l’ordre social qui les admet; ils en énumèrent les défauts et les vices; mais en déclamant contre la propriété, ils la reconnaissent sous d’autres formes ou seulement ils la restreignent. Oa oeut montrer du talent et de la verve dans la polémique, mais ce sont toujours de pitoyables logiciens. Les vrais communistes sont plus hardis et plus conséquents; ils s’indignent contre ceux qui font ces restrictions timides (l).
Aussi trouvons-nous parfaitement logique la thèse suivante, du plus violent adversaire de la propriété, appliquant à la société ce qui est vrai de la communauté:
« Propriété et société sont choses qui répugnent invinciblement l’une à l’autre : il est aussi impossible d'associer deux propriétaires que de faire joindre deux aimants par deux pôles semblables. Il faut ou que la société (communiste) périsse ou qu'elle tue la propriété. » (P. J. Proudhon, Qu' est-ce que la Propriété ? I" Mém )
Seulement il faut entrer franchement dans cette voie et ne pas, après y avoir mis le pied, s’échapper à l’aide de subtilités ou de projets ridicules. Souienir la thèse et l’antilhèse pour arriver à une synthèse absurde n’est pas lever la contradiction, c’est le fait d un sophiste ou d’un esprit stérile et violent, très-fort pour attaquer et pour détruire, impuissant à rien édifier. Mais poursuivons.
2° La seconde conséquence est la suppression de la famille, ce qui entraine la communauté des femmes. Dans une telle société, la famille est-elle possible? Non évidemment. Celle-ci est la petite société dans la grande, et si elle ne la détruit elle la trouble. Avoir une femme à soi, des enfants à soi, être mari, père, frère, fils, etc., c’est avoir
(1) Morelly, Code de la nature. < Arlicle 1. Rien dans la société n’sppartiencfra singulièrement ni en propriété a personne. !.» propriété est détestable et celui qui tentera de la rétablir sera renfermé
pour toute sa vie comme un fou furieux st ennemi de l'Humanité.
Chaque citoyen aéra sustenté, entretenu et occupé aux dépens du public. — Article 2. Toutes les productions seront amassées dansdes magasina publics pour être distribuées A loua les citoyens et servir aux besoins de 1a vie. Les villes seront bàues sur le même plant tons les édifices à l’usago dos particuliers seront semblables. — A cinq ans tous lea enfants seront enlevés à la famille et élevés en commun sttx frais de l'Etat, d'une façon uniforme, etc. *
des affections propres, des êtres que l’on chérit do préférence à d'autres; c’est introduire dans la communauté des passions, des conflits, des rivalités, dos intérêts distincts et opposés qui bientôt la dissolvent. Ainsi après la communauté des biens vient la communauté des femmes, celle des enfants, l'abolition du mariage. On s’imagine toujours ici qu’il ne s’agit quedes héritages, de la facilité accordée au divorce, etc. C'est être dans l’erreur la plus complète. Qu’on ne se récrie pas contre cette conséquence, elle est aussi rigoureuse que la première. Aussi pas un vrai communiste n’a reculé devant elle. Platon, le divin Platon, le plus grand moraliste de l’antiquité, est ici un grand exemple à méditer. Toute cette partie de sa République (liv. V ) qui concerne les femmes et qui a tant scandalisé les modernes est à ce sujet très-instructive. C’est que Platon, grand moraliste, est aussi un grand logicien; chez lui la logique, comme chez tous les auteurs de systèmes, a pris le dessus. Nous citerons quelques passages pour l'édification do ceux qui veulent savoir ce qu’est le communisme vrai et conséquent, non en perpétuelle contradiction avec lui-mème ot avec son principe :
« Que les femmes de nos guerriers soient communes toutes à tous... que les enfants soient communs et que les parents ne connaissent pas leurs enfants ni ceux-ci leurs parents.... ( Rép V.)
« Je ne crois pas qu’on me conteste les avantages que la société retirerait de la communauté des femmes et des enfants, si l’exécution de ce système était possible. »
Quant au mariage, voici ce qui en reste ou en quoi il consiste :
« Vous donc, en qualité de législateur, après avoir fait un choix des femmes comme des hommes, vous les assortirez selon les humeurs et les caractères.,... Avec cela il estévident que nous ferons des mariages aussi saints que possible; les plus avantageux à l’Etat seront les plus saints (Ibid.)
« On fera tirer les époux au sort en ménageant les choses si adroitement que les méchants sujets se prennent à la fortune et non aux magistrats du malheur de se voir exclus,... (Ibid.)
DU COMMUNISME
« Leurs enfants, à mesure qu'ils naîtront, seront remis entre les mains d'hommes ou de femmes chargés du soin
de les élever..,. On les portera au bercail commun
(Ibül.)
« Comment distingueront-ils leurs pères, leurs filles et les autres parents? Ils ne les distingueront pas.
« Chacun d’eux trouvera dans les autres un frère ou une sœur, un père ou une mère, un fils ou une fille » (Ibid.)
Tout cela, j’en conviens, n’est pas très-moral selon les idées vulgaires (le mariage libre l’est-il davantage ?) . Mais c’est très-juste et très-conséquent. La femme y perd tous les attributs de son sexe, mais elle devient l’égale do l’homme; elle a les mêmes droits et aussi les mêmes devoirs; elle est soumise aux mêmes exercices; elle va à la guerre, s’exerce dans les gymnases.
« Qu’elles partagent avec leurs maris les travaux de la guerre et les autres fonctions attachées à leur emploi de gardiens de la république. Tous les emplois doivent être communs entre nos guerriers et nos guerrières. » (Ibid.)
Ce qui suit est par trop antique pour être cité, mais avait son modèle à Sparte (1) .
Que les inconséquents se récrient et se voilent la face, il n’en est pas moins vrai que c’est jusque-là qu’il faut aller (sauf les gymnases). L’histoire elle-même ne restera pas en deçà. Platon est le vrai logicien du communisme. Il faut le citer à ceux qui aiment avant tout la logique comme à ceux qui veulent savoir ce qu’est l’esprit de système.
3“ L 'éducation commune des enfants est un autre corollaire qui n’a pas besoin do démonstration. Elle doit commencer dès la naissance et se poursuivre à toutes les époques de la vie et à tous les degrés. Les enfants seront conduits au bercail, élevés sous l'oeil des magistrats, sur-
(1) L'excuse de Platon est dans les mœurs antiques. On sait qu'à Sparte les jeunes Biles «'exerçaient en public dans les gymnases. La pudeur est un sentiment moderne et surtout chrétien. Aussi cos passages nous choquent et nous révoltent. Mais ne pourrait-on pas reprocher à Platon d'avoir oublié sa propre doctrine quand il ajoute : s Car on a et on aura toujours raison de dire que l’utile est honnête et qu'il n’y a de honteux que ce qui est nuisible. > (Ibid.) — Platon ici se contredit. Ailleurs (Gorgiat) if fait, comme Socrate, do l'honnête la régie de l’utile, non de l'utile la règle de l'honnête.
veillés, etc.; leur capacité sera reconnue ; leur vocation, leur profession leur seront assignées. Il est clair que le choit d’un état, de la fonction particulière que le citoyen doit remplir toute sa vie ne peut être abandonné à l’arbitraire de chacun. Les magistrats seuls en décident.
Voilà les trois institutions fondamentales de tout communisme conséquent : communauté des biens, communauté des femmes et des enfants, éducation commune dès l'âge le plus tendre, à laquelle il faut joindre le choix des vocations, la distribution des emplois ou des professions selon les capacités. Cela se retrouve partout, soit dans les utopies anciennes et modernes, soit dans les essais de société qui ont été faits pour réaliser avec des nuances différentes l'idée ou le principe communiste.
4° Une autre condition est la nécessité d'un pouvoir suprême, régulateur et directeur , dont l’autorité absolue ne peut être contestée par personne. Que ce pouvoir soit confié à un seul ou à plusieurs, individuel ou collectif, soumis luimême à certaines conditions d’élection et de contrôle; qu’il soit élu par la majorité, une minorité éclairée ou par tous, remis au sort, etc., peu importe. Dès qu'il existe chacun doit le reconnaître et s’y soumettre. L’étendue de ce pouvoir est illimitée. Lui seul remplace les volontés individuelles qui doivent obéir aveuglément à ses ordres. Ce pouvoir fait la part de chacun, lui assigne son rôle ou sa fonction, surveille tous les actes, punit et récompense, réprime les abus et les fautes. K la fois autoritaire et disciplinaire, il doit entrer dans les détails et les secrets les plus intimes de la vie ou plutôt celle-ci n'a pas de secret. Tout s’y fait au grand jour sous l’œil des magistrats. Nous renvoyons encore ici à Platon, qui seul a très-bien vu et compris ce qu’exigeait à cet égard le principe.
Enfin il ne faut pas laisser ignorer ce que ce principe exige impérieusement sur un point capital, la liberté des individus. Celle-ci évidemment ne peut d'aucune façon et sous aucune forme subsister dans le système. La liberté, pour chacun, c’est le libre exercice de sa volonté, le droit qu'il a de rester maître de lui-même et de ses actes, d'en disposer à son gré et à sa guise, de changer ou de modifier
DU COMMUNISME
ses résolutions, de so choisir lui-même ses occupations et son état, de l'exercer à ses risques et périls, etc. Un tel droit, un tel pouvoir est absolument incompatible avec le principe de l’unité sociale qui est la base de la communauté. Il contredit la règle qui y maintient l’ordre et l’harmonie. Supprimes cette condition, tout s’écroule, le rêve s’évanouit. A la place de l’ordre vous avez le désordre. Le règne des volontés individuelles, substitué à la volonté générale, produit l’ anarchie. Oser dire que c’est là précisément l’idéal d’une société dont la base est la solidarité et la mutualité, savoir, la liberté absolue des volontés individuelles (Proudhon), est un déll porté à la raison et au bon sens. La hardiesse du paradoxe n'en peut masquer le vide et l’absurdité.
Le renoncement à la liberté est le premier sacrifice qu’exige une telle société de l’individu qui veut y être admis. A la place elle lui promet d’autres avantages, la paix, l’égalité, toutes les douceurs de la fraternité, avec d’autres avantages plus extérieurs, mais qui ont leur prix, tels que la sécurité des moyens d’existence ; elle le délivre de tous les soins de la vie matérielle et de ses besoins, des soucis attachés à l’acquisition ou à la conservation et à la gestion de la propriété, etc. ; elle le décharge de toute responsabilité.
Mais il faut savoir ce qu’en récompense et pour prix de ces avantages il doit lui-même accorder, ce à quoi il est soumis et jusqu’où va cet abandon de la liberté. Ce n’est pas seulement de la liberté extérieure qu’il s’agit, de la liberté d’aller, de venir, de travailler, etc. Il conservera son corps, dit Platon. Cela est faux. L habeas corpus est un droit, et un droit qui entraîne avec lui bien d’autres droits. Cette propriété ramènerait toutes les autres : le soin du corps, la nourriture, etc. On l’a vu pour la femme et comment le moraliste la respecte.
A 1 extérieur d’abord, tout doit Être réglé : le genre de travail, les heures de travail, la distribution des tâches, la rémunération, le choix des vocations, des capacités et des aptitudes, les épreuves, les repas, l'habillement, etc. Mais ce n'est pas tout; car cela c’est la liberté extérieure; or,
49ü QUESTIONS SOCIALES
la liberté intérieure, que devient-elle T Le membre de cette société conservera-t-il sa manière propre de voir et de penser, de croire, de juger, d’exprimer sa pensée ï Sera-t-il libre dans ses opinions et ses croyances, dans son culte, dans ses paroles, ses écrits, etc. T — Nullement, car cette liberté c’est le principe et la racine de toutes les autres; c’est celle qui engendre le plus de divisions, d’où naissent les partis, les sectes, les dissensions. Avec elle la discorde va renaître de toutes parts, avec elle la sédition et la rébellion. La société est sans cesse menacée de se dissoudre et à la veille des révolutions.
Donc, aucune liberté intérieure ni extérieure, religieuse ou philosophique, artistique, littéraire, etc. Tout est réglé et fixé par la loi, surveillé et contenu par le pouvoir indiscutable qui la représente. Faire ici des réserves, vouloir faire rentrer sous une forme quelconque ce qui a été banni d’une telle société, est contraire à son principe et absurde. L’unité exclut la variété et la variété ici, c’est la division; l’opposition, c’est la liberté. L’auteur cité plus haut disait avec raison: « Les deux pôles se repoussent. >
Tout ce qui précède c’est l’essence môme du communisme. Les vrais logiciens l’ont très-bien vu; tous ceux qui ont essayé de réaliser l’idée communiste y ont été poussés par la force des choses. L’histoire des sectes communistes, très-instructive sous ce rapport, montre très-bien cette nécessité. Parmi les théoriciens, Platon est le plus remarquable, parce qu'il est le plus philosophe. Sa république offre le type vrai et pur. Déjà dans ses Lois il s’en écarte. Les concessions qu’il fait ou croit faire à la faiblesse humaine sont des inconséquences. Essayer ici de concilier les principes contraires est une entreprise vaine. On a les inconvénients des deux systèmes, de la propriété et de la communauté. Le socialisme y parviendra-t-il? On le verra. Il n'y a que les sociétés religieuses qui aient résolu le problème, qui pratiquent la communauté. Pourquoi ? C’est qu’elles ne sont pas des sociétés civiles. Leur baso est différente, leur but est tout autre. Ce sont des associations particulières qui n’ont rien à voir avec la société civile et politique. (Voy. Thiers, de la Propriété; Franck, le Communisme
DU COMMUNISME 497
jugé par l’histoire; Reybaud, les Réformateurs ; J. Simon, la Liberté civile.)
QUESTION II
Le communisme dans l'histoire. — Des utopies et des sectes communistes. — Le commonlsme ancien et le communisme moderne.
PROGRAMME
Comment cette idée a-t-elle pu s’établir dans certains esprits et les séduire au point de leur faire passer sur toutes les objections? — Distinguer d’abord le communisme théorique et le communisme pratique. Le premier s’explique par l’esprit de système; il se rencontre surtout chez quelques philosophes dont la doctrine est toute pénétrée de l’idée del’untld. Exemple: l’idéalisme platonicien, pythagoricien, le mysticisme alexandrin (Thomas Morus, Campanella.) — Ce sont d’ailleurs de pures utopies qui n’ont pu se réaliser. — Les autres sont des sectes plus ou moins mystiques : les esséniens et les thérapeutes. — Essais plus modernes des saint-simoniens, icariens, phalanstériens. — Etablissement des jésuites au Paraguay. — Toutes ces tentatives ont échoué. — Sociétés antiques se rapprochant plus ou moins de l'idéal du communisme (Sparte, la Crète). — Leur position particulière. — Les vices de ces institutions et les causes de ruine de ces Etats sont signalés par Platon lui-même [Lois, 1) et par Aristote [Polit., 1).
Communisme ancien; communisme moderne. — Leur différence. L’un place l’idéal social dans l’unité fondée sur la vertu du citoyen et l’obéissance aux lois, base de la cité antique. Le communisme moderne y cherche plutôt la satisfaction des besoins matériels et les jouissances de l’individu, ou un remède aux misères sociales. — L’un né d’un spiritualisme exagéré, l’autre plus matérialiste et plus sensualisle.
Peut-on appliquer aux sociétés modernes le principe du communisme, qui est la négation même de la libei'té? — La société moderne marche dans le sens contraire au communisme qui est la liberté, le progrès de la liberté, le développement des droits des individus. La famille aussi est plus
fortement organisée que dans les sociétés anciennes. Là est l’obstacle invincible à l’établissement du communisme.
QUESTION ffl
Pourquoi le communisme s'est-11 toujours reproduit dans l’histoire? — Quelles sont les causes qui expliquent son apparition.
PROGRAMME
Raisons principales: imperfections de l’ordre social, besoin des réformes, révolutions, affaissement des esprits, découragementsuocédant à des espérances trompées. Distinction des tendances communistes et des systèmes nettement formulés.
Deux choses dans le communisme : la partie négative et la partie positive. 1" La partie destructive, nette et précise ; les attaques contre la propriété, celle-ci de tous les temps; lutte éternelle des pauvres contre les riches, surtout dans les sociétés et aux époques où le bien-être matériel est donné comme but de la vie, et recélant tout le bonheur humain. — 2* La partie théorique et dogmatique, vague et chimérique, peu accessible aux masses; ses vices n’apparaissent pas aux ignorants. Quelques rêveurs ou fanatiques seuls y croient. Pour les autres , moyen puissant d’ambition, d’exploitation des souffrances du peuple, appel aux passions, déclamations violentes desdémagogues. — Promesses fausses et irréalisables. — Autre raison : exagération de la puissance de l 'État dans certaines formes de gouvernement. Centralisation; despotisme, abdication de la personnalité, affaiblissement des caractères. — Conclusion.
QUESTION IV
Réfutation du communisme. — Comment se fait cette réfutation?
ESQUISSE
Deux manières de réfuter le communisme : l’une directe , l’autre indirecte (V. p. 52).
1° Réfutation directe. Discussion du principe qui sert de base au communisme. Ce principe est la notion d 'ordre ou d’unité. Or, l’unité, qui exclut toute variélé[A.ristole,Polit. ,11) et supprime toute liberté, peut-elle être la base de la société
DU COMMUNISME
humaine T Celle-ci avant tout composée d'êtres libres. La caractéristique de l’espèce humain - est la liberté. La société se définit la réunion des personnes morales. — Ordre physique, ordre moral. — Le communisme supprime cette distinction, et ramène l’ordre moral à l’ordre physique ; il assimile la société humaine à celle des animaux, des castors ou des abeilles. — La liberté compatible avec l’ordre, vrai but de la société civile ou politique. Le problème social est de les combiner. Elever les hommes à la dignité de personnes morales, les faire jouir de tous leurs droits en accomplissant les devoirs qui s’y rattachent, en cela consiste le progrès social. Le système qui méconnaît ce principe rétrograde au lieu d’avancer, et propose un faux idéal où ne peuvent se trouver ni le vrai bien ni le vrai bonheur, mais un bonheur purement matériel. L’homme s’y avilit et s’y dégrade; la vertu y est impossible. — Une telle société n’est pas une société, c'est un troupeau d’esclaves conduit par un chef ou par des chefs qui eux-mêmes non exempts des erreurs et des faiblesses humaines doivent se livrer à toutes leurs passions et ne peuvent être que des tyrans; l'exercice d’un pouvoir absolu amène infailliblement la tyrannie.
Montrer de plus qu’aucun des inconvénientsqu’on a voulu éviter n’est écarté d’une telle société qui en produit une foule d'autres.
Partant de ce principe que la liberté, une liberté réglée, sage ou raisonnable, est le but de la société humaine, on rétablira par la voie directe tout ce que le communisme détruit. On en démontrera la légitimité comme découlant rigoureusement du principe : 1° la propriété; 2° la famille, les droits et les devoirs respectifs de ses membres; 3° le rôle de la femme en particulier; 4° d’autres droits que le communisme supprime, l’héritage, l’épargne, etc. ; les droits du père de famille dans Y éducation de ses enfants; pour ceuxci, la liberté du choix d’un état et de la profession, etc.
On montrera la légitimité des affections de l’individu et de la famille que le communisme détruit ou dénature, le caractère faux, la corruption et le danger de celles qu’on y substitue, etc. On repoussera la qualification A’égoïsme donnée aux premières qui sont la condition
des secondes , leur sauvegarde et leur force véritable (1).
2° Réfutation indirecte ou réduction à l'absurde. Elle est comprise dans ce qui est dit plus haut (Q. I). Elle consiste à déduire par la logique les conséquences absurdes qui découlent du principe communiste et à montrer qu’elles ne peuvent être niées ni éludées. — Cette double réfutation est déjà dans Aristote (Poliliq., liv. II). — Cf. Thiers, de la Propriété.
On dit souvent de la république de Platon et de tout autre plan de réforme sociale : C’est un idéal, qu’il est impossible de réaliser, la faiblesse humaine ne comporte pas une société aussi parfaite. C’est ce que Platon donne partout à entendre. Ses Lois offrent un idéal moins parfait comme concession faite à la nature humaine. Or, c’est là une profonde erreur. Une telle société n’est pas impossible parce qu'elle est trop parfaite. Loin de là, si elle était réalisée, elle serait la plus imparfaite des sociétés. Pourquoi? C’est que l’idéal qu’elle propose est un laux idéal, en contradiction avec la vraie nature humaine; il en méconnaît les principes, les besoins, comme les droits : la personnalité, la famille, la vraie moralité. La femme n’y a pas sa place, l’enfant n’y est plus l’enfant, le citoyen n’est pas vrai citoyen. Toutes les relations sont faussées. Une telle société n’est donc pas le type d’une société parfaite; si elle existait, elle serait une monstruosité. On ne trouve des traits semblables que dans l’enfance des sociétés les plus voisines de la barbarie, ou, comme à Sparte et en Crète, là où le législateur a dû se plier à des circonstances particulières et poursuivre un but spécial. — Objection tirée des sociétés religieuses déjà réfutée ; elles n’ont rien de commun avec la société civile. — Fotr les ouvrages cités plus haut.
(1) « L’association naturelle et de tous les instants c’est la famille.
— L’homme a deux grands mobiles de sollicitude et d’amour, la propriété et les affections. — Ainsi que la douce saveur du miel disparait dans une vaste quantité d'eau, de môme l’affection que font naître ces noms si chers (de père , de fils, de frère, etc.) se perdra dans un État où il sera inutile que le fils songe au père, le père au fils, etc. * — « On ne saurait dire tout ce que de délicieux l’idée et le sentiment de la propriété.
— L’amour de soi que chacun de nous possède n’est point un sentiment répréhensible, il est tout à la. t naturel. » L'égoïsme n’en est qu’un coupable excès. — « Il serait bon d’énumérer non pas seulement les maux, mais aussi les avantages que la communauté détruit. » (Aristote, Politiq II.)
DU SOCIALISME
H. DD SOCIALISME
QUESTION I
Idée du socialisme ; ses rapports avec le communisme.
ESQUISSE
On confond souvent le socialisme avec le communisme; les deux mots, dans le langage commun, sont presque synonymes. Pourtant le socialisme répudie hautement cette parenté. Il ne parle qu’avec dédain du communisme; il proteste énergiquement contre ses principes, les rejette et les condamne (1). Il ne veut pas, dit-il, abolir la propriété, mais seulement la transformer. Non-seulement il laisse subsister intacte la famille , mais il ne songe, elle aussi, qu’à la perfectionner. Il s’agit de détruire les abus que consacre la législation actuelle, relativement au mariage et aux droits méconnus de la femme, à l’ héritage et aux successions, à {'éducation des enfants livrée à l’arbitraire du père de famille, etc. — Loin de porter atteinte à la liberté civile ou politique, il a pour but de l’étendre et de la généraliser. Il vient consacrer tous les droits, garantir toutes les libertés. A lui surtout, la liberté est chère, mais il la veu pour tous. Voilà pourquoi il réclame si énergiquement la suppression de tous les privilèges. C’est en renversant les obstacles, en corrigeant les excès d’une liberté illimitée tels que la concurrence , le monopole des capitalistes, etc., en combattant l’ individualisme , qu’on arrivera à fonder la vraie liberté. En tout cela, il n’a d’autre intention que de défendre les faibles contre les forts, d’établir le règne de la justice et de venir en aide aux opprimés.
Ce langage est celui du socialisme relativement modéré , le seul avec lequel on puisse engager une discussion sé-
(1) Est-il toujours sérieux? On se le demande quand on lit ce serment de Proudhon : «Je jure que, dans ces principes, il ne se rencontre rion, absolument rien de contraire à la famille, a la liberté, à l'ordre public. »
(P. J. Proudhon, Préf. de la Banque du peuple.)
rieuse. C’est uniquement de lui que nous voulons nous occuper. Ailleurs ce. sont des théories tellement insensées qu’elles se réfutent d’elles-mêmes. Celles-là, c’est au sentiment révolté de la conscience publique et au ridicule à en faire justice. Les bases de toute société, la propriété, la famille, la religion, la morale y sont ouvertement attaquées, perpétuellement menacées, outragées, insultées. Le langage est si violent et si grossier qu’on ose à peine le reproduire. Mais ici c’est au nom de la science et de la philosophie que s’annoncent les réformes; on ne' fait que suivre l’inévitable loi des sociétés humaines, la loi du progrès qui est écrite dans l’histoire.
Ces maximes sont belles; mais quand on vient à examiner de près les doctrines socialistes, à sonder les principes et à les suivre dans leurs conséquences, lorsqu’on voit ensuite quelles sont les réformes que proposent les auteurs de ces systèmes et d’où la société doit sortir transformée et régénérée, sinon parfaite et heureuse, il est facile de voir que ce sont là de vaines paroles. Ce qui est annoncé comme devant perfectionner la société ne paraît bon qu’à la renverser et à la détruire. Les bases qu’on a déclaré vouloir conserver et respecter elles-mêmes sont ébranlées.
La propriété, dit-on, sera constituée et assurée; mais si elle l’est de telle sorte qu’en réalité l’Etat soit seul propriétaire, comment justifier la thèse que l’on soutient? L’héritage supprimé, le mariage proclamé libre, avec la faculté illimitée du divorce, l’éducation des enfants ôtée au père, on se demande ce que devient la famille. Qu’est-ce que la liberté du citoyen, quand celle-ci est sans cesse annulée, suspendue, contrariée dans l’exercice des droits les plus élémentaires et les plus sacrés, quand elle est à la merci d’un pouvoir arbitraire et tyrannique qui, sous mille prétextes, s’iugère dans tous les actes de la vie privée, pour qui rien n’est inviolable, pas plus la liberté de conscience que celle du foyer domestique ou le pouvoir de jouir et de disposer de son bien, etc.? 11 semble que tout cela est assez malaisé à concilier; la contradiction est manifeste.
La conclusion pour nous est que le socialisme, même le plus modéré, est un communisme déguisé ou inconséquent ,
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ou si l’on veut une tendance au commuhisme. S’il en renie ostensiblement les principes, au fond il les caresse et les adopte. Ceux-ci, sous des noms différents, reparaissent dans la théorie; et, dans l'application, ils conduisent aux mêmes conséquences. 11 procède, il est vrai, par des voies indirectes ou détournées. Peut-être se fait-il illusion; mais la logique est plus forte et emporte vite les intentions. Ainsi, des deux côtés, les résultats sont les mêmes. Voilà pourquoi il importait d’abord de bien définir le communisme; lui seul est le type, et, le type connu, on peut apprécier les déviations. Le socialisme qui s’en écarte dans la théorie y revient sans cesse dans la pratique. A l’œuvre d'ailleurs on reconnaît l’artisan. Toute son histoire est là qui prouve que rien n’est exagéré dans nos assertions.il ne peut plus y avoir de doute à cet égard.
Comme il est cependant des esprits qui ont besoin qu’on leur démontre même ce qui est évident, nous nous proposons de soumettre à la critique les deux bases principales sur lesquelles le socialisme repose, savoir : 1° l'idée qu’il se fait de la société civile; 2* sa notion de l’Etat. Sans entrer dans l’examen des divers systèmes socialistes, nous examinerons aussi dans quel esprity est abordée et résolue laquestion qui surtout le préoccupe, et dont la solution lui paraît contenir l'avenir de la société nouvelle, 1 a problème économique.
En discutant ces principes, nous aurons l’occasion de prouver plus en détail ce que nous venons d’avancer : 1* que le socialisme au fond n’est qu’un communisme déguisé ou inconséquent; 2“ qu’il conduit aux mêmes résultats et ne peut s’y soustraire qu’à force de contradictions. Sa base étant fausse et ses conséquences subversives de toute société, nous en conclurons que l’avenir ne peut lui appartenir; ses promesses sont vaines, elles ne peuvent séduire que des ignorants, des esprits superficiels et irréfléchis. — Mais ce que nous tenons surtout à mettre en lumière, c’est la parenté de ces doctrines socialistes avec les deux systèmes précédents, le matérialisme et le panthéisme.
QUESTION II
Du principe qui sert de base an socialisme, on de la solidarité.
PROGRAMME
Ce principe, c’est l’idée même qu’il se fait de 1& société humaine et de la société civile en particulier. Dans le communisme, ce principe est l 'unité; pour le socialisme, c’est la solidarité.
La société est une association dont tous les membres sont solidaires. Telle est la définition qu’on trouve partout chez les écrivains socialistes. Quelquefois le mot solidarité est remplacé par la mutualité, la collectivité, la réciprocité, etc. Mais la pensée reste la même ; la doctrine, dans son essence, n’est ni changée ni modifiée.
Ces deux mots association et solidarité sont inséparables dans la langue du socialisme. Il les inscrit sur son drapeau. La fraternité n’est qu’un synonyme. Aussi a-t-il changé l’ordre des termes dans la devise républicaine. C’est l'Egalité qui est la première; la Fraternité vient ensuite, et la Liberté est rejetée à la fin . Si elle n’est pas supprimée, elle semble n’être que la conséquence (I).
La solidarité : que renferme ce mot qui est la base du système ? quelle est sa signification exacte et précise T quelle en est la portée ? C’est ce sur quoi le socialisme n’a
(I) Voici ce que dit k ce sujet Proudhon, l’enfant terrible du socialisme : a Aussi les promoteurs quand même de l’association sentant combien leur principe est stérile, antipathique à la liberté , font-ils les pins incroyables efforts pour entretenir ce feu follet de la fraternité. Louis Blanc est allé jusqu'à retourner la devise républicaine, comme s’il eût voulu révolutionner la révolution . Il ne dit plus : Liberté , Egalité, Fraternité, il dit : Egalité, Fraternité, Liberté. C’est par l’Egalité que nous commençons aujourd’hui. Quant à la Liberté, elfe se déduira do la Fraternité. Louis Blanc la promet après l'association , comme les prêtres promettent le paradis après la mort.
Nouveau Sganarellc, il place l’Egalité à gauche, la Liberté à droite, la Fraternité entre deux comme le Christ entre le bon et le mauvais Larron. Nous cessons d'être libres, pour devenir égaux, après quoi nous redeviendrons libres dans la mesure des convenances du gouvernement de chacun suivant sa capacité, à chacun suivant ses besoins. Ainsi le veut l’égalité suivant Louis Blanc. — Plaignons les gens dont la capacité révolutionnaire se réduit à cette casuistique. Le royaume des innocenta est k eux. — Qui fera l’évaluation de la capacité? qui sera juge du besoin ?
(P. J. Proudhon, Idée générale de la Révol., p. 103.)
DU SOCIALISME
garde de s’expliquer. Rien n'est plus vague ou plus obscur que le langage qu’il tient à ce sujet. Il semble que ce soit comme un dogme (1), un mystère dont il réserve le sens à ses initiés. Le plus souvent il se tait ou sa pensée so voile de phrases pompeuses et déclamatoires. Nous sommes forcé de faire parler l’oracle ou d’interpréter son silence.
Or, si l’on vient à chercher sans parti pris quelle est la pensée contenue dans ce terme devenu sacramentel du socialisme, on verra qu’il ne peut être pris que dans son sens absolu, celui où il est destructif de toute liberté. Autrement, si la signification est large, non stricte et rigoureuse, la liberté réparait, mais elle détruit tout le système.
Il y aurait à engager sur ce point une discussion approfondie. Elle doit être vive et serrée, |afin de ne laisser aucune issue, aucun faux fuyant à l’adversaire. Le dilemme est celui-ci -. Ou la solidarité est réelle et complète, et alors elle exclut toute liberté. Ou elle est imparfaite et comporte une certaine latitude, une part y est faite à la liberté ; mais celleci, avec ses exigences, ses inconvénients, ses rivalités, ses droits et ses intérêts, ses concurrences, trouble l’association et la renverse ; elle détruit l'harmonie du système.
C’est un programme que nous traçons ; nous ne faisons qu’indiquer les développements.
On fera voir aussi qu’au fond cette solidarité ou fraternité, qu’on l’appelle si l’on veut mutualité, réciprocité ou collectivité, n’est autre que Yunilé qui est la base du communisme, cette unité qui anéantit toute individualité. (V. supra, p. 495.)
Quant à proposer la liberté absolue en conservant le principe collectif, ou à donner l'anarchie comme l'idéal des sociétés humaines, on ne peut y voir que le plus absurde et lo plus insensé des paradoxes (2).
(1) Qu'est-ce que l'association ? — Un dogme . — Tous ceux qui ont donné dans cette utopie ont abouti à un ey sterne. Ainsi l’école saint-simonienne, dépassant la donnée de son fondateur, a produit un système; Owen, un système ; Cabet, un système; P. Leroux, unaystème; Louis Blanc, un système. Et tous ces systèmes, exclusifs les uns des autres, le sont également du progrès. Périsse l'humanité plutôt qu’un principe! C'est la devise des utopistes, comme des fanatiques de toutes les sectes.
(P. J. Proudhon, Idée génér. de la Révol., p. 81.)
(2) C’est, on le sait, lo rêve de Prouahon. (V. Idée génér. de la Révol.; — la Banque du peuple et ses autres écrits.)
Nous nous bornons à quelques réflexions du même genre que celles qui ont été faites à propos du communisme (p. 498) et propres à rétablir l’idée véritable de la société civile. Elles ne sont pas neuves, mais les vérités les plus simples ont besoin d’être sans cesse rappelées quand l’esprit de secte les fait oublier ou s’obstine à les méconnaître.
1* Le principe de la solidarité, tel qu’il est ou doit être ici entendu, loin de fonder la société humaine, la détruit. La société est une association d'êtres libres ; c’est là sa vraie définition. (V. p. 499.) Les individus qui la composent, quoique solidaires en un sens et appelés à s’aider mutuellement, ne doivent pas moins conserver leur indépendance et leur individualité. Membres d’une même société et vivant d’une vie commune, ils ont sans doute des intérêts et des devoirs semblables, mais ils ont aussi leurs droits respectifs et leurs intérêts distincts. Chacun y a sa destinée propre, se crée un sort à lui, se fait sa fortune à ses risques et périls. Le rendre en tout responsable du sort des autres, lui imputer ce qui ne vient pas de lui et n’émane pas de son activité, sous prétexte que tous sont solidaires, c’est fonder la société humaine non sur la justice, mais sur la plus révoltante des iniquités. Il n’est ni de la nature ni de la destinée des hommes qu’ils soient ainsi attachés ou rivés les uns aux autres. Aussi est-il faux, à ce point de vue, que leurs devoirs, leurs droits et leurs intérêts se confondent. A chacun doit être laissé le soin de déployer librement ses facultés et de développer sa personnalité. Lire que c’est précisément ce qu’on se propose quand on fait tout le contraire en posant la solidarité comme base de l’association, c’est ou de la mauvaise foi ou une claire absurdité. Le sophisme et la subtilité n'y peuvent rien. On a beau affirmer qu’on a trouvé la synthèse ou le moyen d’allier les contraires, il faut le montrer ou l’on reste dans l’antithèse. S’en tirer en soutenant que cette synthèse est le contrat d’où naît l’anarchie comme idéal de la société (Proudhon), c’est sortir du sérieux. La discussion finit là où elle n’a plus de prise. Revenons au principe.
Quel est lo but hautement affiché par les diverses sectes socialistes? N'est-ce pas d’organiser la société sur cette base
DU SOCIALISME
de la solidarité? L’individu y est considéré comme faisant partie intégrante d’un tout dont les éléments sont indissolublement liés par un engagement réciproque, ce qui fait que chacun participe du bien et du mal qui arrive aux autres. N’est-ce pas, quelles que soient les divergences, ce que répètent sans cesse les chefs et les disciples ou les affiliés de tous ces systèmes, qui se rangent sous le drapeau commun du socialisme? Que l’on croie trouver le bonheur dans ces utopies, soit; mais parler en même temps de liberté est un mensonge ou une illusion. Dans une telle société, personne n’a la libre disposition de ses actes; tout doit y être ordonné et réglé. La solidarité ainsi conçue comme réciprocité ou mutualité fait supporter à chacun les conséquences des actes qu’il n’a ni faits ni voulus. Elle fait peser sur lui tout le poids des fautes et des vices d’autrui; elle noie tous les intérêts dans un seul et confond tous les droits. En est-il autrement dans tous ces projets que chaque jour voit éclore? Alors, ce n’est plus la vraie solidarité. Qu’est-ce donc?,.. Mais si celle-ci est maintenue, elle produira tous ses effets, dont le premier est d’anéantir toute liberté. Les autres seront d’effacer non-seulement toute trace d’intérêt personnel, ce qui paraît le beau côté du système, mais aussi le mérite personnel, de décourager le talent, etc. Le travail subsiste; mais réduit à une simple fonction, il 11e porte que des fruits peu nombreux et inférieurs. Ce système rabaisse et dégrade l'homme, et, comme le dit très-bien lui-même celui des écrivains socialistes qui fut le plus violent démolisseur de la société actuelle, et qui ici fait scission pour bâtir un autre paradoxe, il le dépersonnalise. Oser dire qu’on établit ainsi le règne de l& justice, parce que la justice est aussi la charité, qui est mutualité, c’est prononcer des mots vides de sens, se moquer de la raison et de la conscience publiques.
Le socialisme entend-il autrement la solidarité? Qu’il le dise, mais surtout qu’il le montre. Jusqu’ici tout se réduit à des protestations banales, à des distinctions subtiles et à des formules inintelligibles ou à de vagues promesses. Ce qui reste évident pour tout homme de sens, c’est la contradiction des deux principes, la solidarité et la liberté.
2* Nous sommes ainsi ramenés à notre thèse ! l’idée qui
sert de base au socialisme, c'est bien le fatalisme. Matérialiste ou panthéiste, les effets sont les mêmes. — Veut-on mieux saisir encore l’étroite parenté qui unit en particulier le socialismeet le positivisme, on n’a qu’à remonter à la véritable origine de l’idée qu’on vient de voir appliquée à la société humaine; Nous le ferons en peu de mots.
Cette solidarité dont on parle tant, quel est son véritable antécédent? Est-ce l’idée chrétienne, celle de la charité ? Nullement; toute spiritualiste, celle-ci se rattache au dogme d’un Dieu personnel et libre. Or, le positivisme se déclare athée, et l’idée d'un Dieu personnel no peut trouver place * dans le panthéisme ( suprà ). Donc le socialisme doit renier cette filiation et renoncer à cette succession. Pour lui, c'est non de la religion, mais de la science qu’il relève; son idée mère de la solidarité ou de la fraternité, c’est aux sciences naturelles qu’il l’emprunte; elle est un corollaire de la notion d 'organisme ou d’être organisé. La notion d'espèce la fournit également. A ce point de vue, les membres de l’espèce humaine ou de l'humanité sont les parties intégrantes d’un tout (solidura) organisé et vivant dont ils ne sont que les parties ou les unités. Ils sont comme les organes, le pied, la main, l’œil, dans un corps organisé ou un animal.
La sociologie reçoit cette idée de la biologie, qui la doit à l'anatomie. (V. Littré, Conserv. Rév. Positivisme.)
Telle est la théorie socialiste réduite à sa plus simple expression et appuyée sur sa base scientifique. Le socialisme se proclame lui-même une science et ne croit qu'à la science. (Ibid.)
Organiser, organisation! Mots magiques avec lesquels on croit avoir la clé de tous les problèmes, des problèmes de l'ordre moral et social comme de ceux de l’ordre physique et naturel. Examinez les raisons, les explications que donnent les auteurs de ces théories ou leurs adeptes , vous verrez que tout se réduit à une perpétuelle métaphore. La société, c’est le corps social. Il en est d’elle comme de tout être organisé. La seule différence vient de la complication plus grande des phénomènes; les lois sont les mômes comme les procédés pour les étudier. (Ibid.) Ailleurs ce sont des phrases pompeuses ou des formules vides, les unes dérobées
DU SOCIALISME
aux sciences mathématiques ou physiques, les autres empruntées à la métaphysique. Ce ne sont que thèses, antithèses, synthèses, antinomies (Proudhon), ou des groupements, des équations, des polarités, etc. Avec ce jargon scientifique et métaphysique, on a réponse à tout et on résout toutes les difficultés; on manie avec une extrême facilité les problèmes les plus délicats et les plus compliqués de l’ordre social. Aux yeux des ignorants, cela supplée à l’inanité des raisons, suffit à masquer la fausseté des principes et l’absurdité des conséquences.
Si donc on veut soutenir une argumentation en règle contre ces doctrines, il n’y a d’abord qu’à ne pas se laisser imposer par ce charlatanisme de langage et l’appareil imposant des formules scientifiques. Le grand point est de forcer à préciser et à définir. En suivant cette méthode, on aura facilement raison de tous ces sophismes.
Conclusion. L’idée fondamentale du socialisme est, au fond, la même que celle du communisme, et elle n’est pas moins fausse. Loin d’être un progrès, si elle venait à se réaliser, elle nous ramènerait au berceau des sociétés humaines. Elle accuse clairement le matérialisme des doctrines qui l’ont inspirée. Sa conséquence première est d’anéantir toute liberté, et avec elle de faire disparaître la justice. Une telle société en effet ne pourrait s’établir qu’en détruisant une à une toutes les libertés, la liberté civile, la liberté politique, religieuse, etc. (1). On a beau protester, la logique l’y condamne et l’histoire du socialisme prouve qu’il y est entraîné malgré lui. En cela, il ne diffère pas du communisme et se réfute de même (2).
(1) Le socialisme le dit lui-même : « Tous les droits sont solidaires ; on ne peut en nier un seul sans sacrifier tous les autres. »
(P. J. Proudhon, Idée génér, de la Révol. , p. 10.)
(2) Nous croyons devoir citer ici quelques passages du célèbre polémiste. Paradoxal jusqu’à l'absurde et au ridicule dans ses inventions ( Banque du Peuple , Anarchie, etc.), il dévoile très-bien les vices du principe d’association comme base de la société civile :
« Qui dit association dit nécessairement solidarité , responsabilité commune, fusion vis-à-vis des tiers, des droits et des devoirs. C’est bien ainsi que l'entendent toutes les sociétés fraternitaires et même les harmoniunnes, malgré leur rêve de concurrence én.ulative.
« Dans l’association, tous répondent pour tous : le plus petit est autant que le plus grand ; le dernier venu a le même droit que le plus
QUESTION III
Le socialisme et l'État.
PROGRAMME
Le socialisme repose sur une idée fausse de la société civile. Or, la société civile organisée et constituée, c’est l’£tat. Quelle idée se forme de l’Etat le socialisme? Comment comprend-il sa mission ? Quel est, selon lui, le rapport des membres de la cité avec la puissance publique? Où réside la souveraineté ? Comment et par qui s’exerce-t-elle? Quelle est la meilleure forme de gouvernement? Toutes ces questions et beaucoup d’autres qui viennent se poser en foule ne peuvent être ici débattues, mais il importe de déterminer la notion même de l'Etat telle que la conçoit le socialisme, ainsi que la manière dont il comprend son rôle à l’égard des individus qui composent la société civile.
Or, si l’on consulte les écrits où sont consignées les doctrines socialistes, on voit que l’Etat y est conçu comme la puissance publique chargée, non d'assurer le développement des libertés individuelles, mais dérégler le sort des parlicu-
ancien. L’association efface toutes les fautes, nivelle toutes les inégalités. De là la solidarité de la maladresse comme de l'incapacité.
< Or, quelle raison peut conduire les ouvriers à se rendre solidaires les uns dus autres, à aliéner leur indépendance, K se placer dans la loi absolue d’un contrat, et, qui pis est, d'un gérant? »
(P. J, Proudhon, Idée gêner, de la Révol. au xix* siècle, 3« étude, p. 90.)
c L’association met de niveau les contractants, subordonne leur liberté au devoir social, les dépersonnalise.
«Si la société veut faire prévaloir, malgré ma protestation, son sentiment, je la quitte et tout est dit. La société finit faute d’associés. Do deux choses l’une : ou l’association sera forcée, dans ce cas c’est l’esclavage; ou elle est libre, ut alors on se demande quelle garantie la société aura que l'associé travaille selon sa capacité, quelle garantie aura l'associé que l'association le rémunérera selon ses besoins? »
(Id., ibid ., p. 101.)
a L’association peut-elle se généraliser, devenir la loi universelle et supérieure, le droit public et civil de toute une nation, de l'humanité elle-même ?
« Telle est la question posée par les diverses écoles sociétaires et qui toutes, en variant leurs réglementations, sc prononcent toutes à l’unanimité pour l’affirmative.
«Et c est à cela que je réponds : Non. Le contrat d'association, sous quelque forme que ce soit» ne peut jamais devenir loi universelle, parce qu'étant de sa nature improductif et gênant, applicable seulement dans des conditions toutes spéciales, ses inconvénients croissant beaucoup plus vite que ses avantages , il répugne également et à l'économie du travail et a la liberté du travailleur. D’ou je conclus qu’une même so-
DU SOCIALISME 511
liera et de pourvoir à tous leurs besoins. Il doit rétablir entre eux l’ égalité que réclame la solidarité, assigner à chacun son rôle ou sa fonction, veiller à ce qu’elle soit remplie, et lui-même la rémunérer. Il est tenu de réparer toutes les injustices, de maintenir l’équilibre que tendent sans cesse à rompre le développement anormal ou excessif d’une liberté illimitée et le déploiement des capacités naturelles. Il lui est ordonné de faire face à toutes les misères et de soulager toutes les infortunes. C’est ainsi seulement que la justice sera observée, qu’elle sera une vérité. Tout ce qu’ailleurs on nomme charité et qui doit se faire librement par elle doitrentrer dans la justice et s’accomplir sous la tutelle de l’Etat. Cette distinction entre la justice et la charité est fausse et arriérée, elle doit disparaître. La justice seule comprend tous ies devoirs, sociaux et individuels. Quand son règne sera établi, le bonheur existera sur la terre; on verra fleurir la paix et la prospérité entre les hommes. On connaîtra alors tous les bienfaits de Y association.
Ce langage, qui peut le nier ? est celui que tiennent sans cesse les représentants et les adeptes du socialisme T N’est-ce pas le fond de tousses écrits et des prédications populaires î
ciété ne saurait embrasser jamais ni tous les ouvriers d’une même industrie, ni toutes les corporations industrielles, ni à plus forte raison une nation de 36 millions d’hommes, partant que le principe sociétaire ne contient pas la solution demandée. »
( Ibid, p. 78. — Cf. Tbiers. de la Propriété', liv. III, ch. lu.)
« L'association ne résout* point le problème révolutionnaire.
« La meilleure des associations est celle où la liberté entre le plus et le dévouement le moins.
«11 est à craindre que nous n’en ayons pas fini de sitdt avec les utopies sociétaires. L’association, pour une certaine classe do prédicants et de flâneurs, 6era longtemps encore un prétexte d’agitation et un instrument de charlatanisme, avec les ambitions qu’elle peut faire naître, l’envie qui se déguise sous son prétendu dévouement, les instincts do domination qu’elle éveille ; elle sera longtemps encore une des préoccupations fâcheuses. Des prétentions exorbitantes, des coalitions gigantesques pourront se produire. A cet égard, une grave responsabilité pèsera clans l’histoire sur Louis Blanc. C’estlui qui, avec son logogriphe : Egalité, Fraternité , Liberté, avec ses abraxas : De chacun a chacun , a commencé cette opposition misérable.
« Il s'est cru l’abeille de la Révolution, il n’en a été que la cigale. Puisse-t-il, après avoir empoisonne les ouvriers de ses formules absurdes , apporter à la cause du prolétariat, tombée un jour d'erreur en ses débiles mains, l’obole de son abstention et de son silence. »
(Ibid., p. 107.)
Rara est cencordia fratrum.
On voit par cet échantillon comment se traitent entre eux ccs frères ennemis. Il est bon de les voir aux prises.
Nous laissons aussi à faire la réfutation de cette face du système qui répond à la précédente, nous bornant à tracer la marche à suivre.
1° On montrera que cette idée de l'Etat est radicalement fausse; la mission qu'on lui assigne dépasse infiniment ce qu’oh doit attendre de lui. L’Etal a pour destination essentielle d’assurer le développement des libertés individuelles, non d’assurer le bonheur des particuliers.
2* Cette idée de l’Etat étant donnée, quelles en sont les conséquences ?
On fera voir que, l’Etat étant ainsi conçu, le socialisme ne diffère en rien du communisme, si ce n’est par ses inconséquences. S’il s’en écarte d’abord, toutes ses tendances doivent l’y ramener.
Ces conséquences seront : 1° la suppression partielle, puis totale, de la liberté des individus, le despotisme d’un seul ou de plusieurs au nom de tous, la tyrannie ou l’absolutisme. (V. p. 419, 446.) 2° L’Etat étant une sorte de providence universelle, chacun est dispensé de s’occuper de luimême et de ceux dont la tutelle lui était confiée, du soin des membres de sa famille, etc. Il n’a plus qu’à répondre de ses propres actes à la société ou au pouvoir collectif qui la représente. — Dans le jeu du mécanisme social, il perd son autonomie et devient le rouage d’une machine immense mue par des ressorts secrets qu’il ignore et par un pouvoir dont il n’est que l’aveugle instrument. C’est l’abdication entière de la personnalité. Par là il cesse d’être un être moral. — 3° Abrutissement progressif qui en résulte ; irresponsabilité, immobilité, absence de toute énergie et de toute initiative. Décadence, appauvrissement général, misère publique, etc.
Croit- on échapper à ces conséquences en disant qu’on évitera ces excès, que ce sont là des exagérations, en soutenant qu’on a au contraire à cœur d’établir le règne de la vraie liberté comme celui de l’égalité, que l’on plaide pour les droits de tous, que le but est la synthèse de l’ordre et de la liberté, etc., etc.
On montrera que ce sont là autant de vains mots et des phrases mensongères. Tant que la contradiction reste au
DU SOCIALISME
fond des choses et des raisonnements, on n'en doit tenir nul compte. Les conséquences découlent-elles oui ou non des principes T Cela seul est à considérer. Le reste n’a aucun poids dans la discussion.
Quelle sera dans] cette société la forme du gouvernement ? La République, dit-on ; il y a plus, la République universelle. Soit. Mais quelle sera cette république ? Quels en seront les chefs ! En quelles mains sera confié le pouvoir! Comment s’exercera-t-il î Comment y évitera-t-on les deux grands écueils : V anarchie et la tyrannie. — Sans débattre chacune de ces questions qui exigeraient un livre, on se demandera quels sont ici les enseignements de l’histoire. Confirme-t-elle les déductions de la logique! Que dit en particulier l’histoire contemporaine ! L'alliance du socialisme avec la démagogie finissant toujours par la monarchie absolue ou par la dictature, la démocratie autoritaire, etc. — Conclusion.
QUESTION IV
Le socialisme et la question économique.
ESQUISSE
En tête de son programme, le socialisme place la question économique (1). Pour tout esprit philosophique, elle n’est que secondaire. Etudier les lois de la production et de la consommation, régler les rapports du capital et du travail, affranchir les travailleurs, si l'on croit y parvenir par des moyens raisonnables et justes, est un noble but sans doute et bien digne des efforts de la philanthropie. Mais quand on aspire à régénérer le monde, à fonder une société nouvelle ou à réformer l’ancienne, il semble qu’il est d'autres objets sur lesquels doit se porter avant tout l’attention des réformateurs. S'imaginer que par une plus égale répartition des richesses et du bien-être entre les diverses classes de la société, par l’organisation du travail
(1) Des plans de rénovation économique, non des théories gouvernementales, voilà ce que veut et attend le prolétariat.
(Proudhon, Idée gêner, de la Révol. , p. 34.)
ou des forces économiques ou par tout autre moyen semblable, on parviendra, en donnant satisfaction aux intérêts matériels, à résoudre tous les problèmes de l’ordre social, accuse chez les auteurs de ces systèmes une préoccupation naïve et grossière. Mais cela montre à quel point les doctrines socialistes sont étroitement liées à celles du matérialisme et du positivisme. La manière seule dont le problème social est posé prouve cette affinité.
Ceux qui envisagent ainsi la réforme sociale ne voient pas que le problème qui les intéresse est lié à d'autres d’un ordre plus élevé et que lui-même en dépend. Des esprits plus clairvoyants quelquefois le reconnaissent (1). Mais l’ensemble de leurs idées les ramène au même point que les autres.
Nous sommes loin nous-même de nier l’importance de ces questions qui se posent aujourd’hui d’une manière si formidable. Nous disons seulement que ceux qui les agitent et qui se disent socialistes ne vont pas au fond des choses, qu’ils restent à la surface. Les causes de malaise et de division qui travaillent le corps social sont tout autrement profondes et elles appellent d’autres remèdes.
Quoique non mise à son rang et prise à rebours, cette question ne doit pas moins provoquer notre examen. Nous n’avons ni à la débattre ni à la résoudre, ni même à juger la manière dont elle est résolue par les diverses écoles socialistes. Aussi nous laisserons de côté tous ces systèmes dont les noms et les auteurs sont connus : l’ association , i’ organisation du travail, la réciprocité ou la mutualité, le droit au travail, la coopération, etc. (2). Notre attention doit se porter uniquement sur l’esprit général de ces doctrines. C’est par là que nous devons les considérer.
Or, quels sont les principes que professe le socialisme en matière d’économie politique?
I. Si l’on étudie les divers systèmes et les solutions qu’ils
(1) o L» information, si elle ne veut être ni anarchique ni illusoire, doit commencer par être intellectuelle et morale. »
(Littré, Conterv. Révol. et Potitiv. IV, Socialisme.)
(2) Voy. le livre de M. Thiera de la Propriété, liv. III. La réfutation do ces systèmes y est faite avec une telle lucidité, une telle supériorité de logique et ae bon sens, que le mieux est d'inviter h le lire. Voy. aussi les auteurs cités dans notre Prévit à l’article ns la Propriété, p. 594.
DU SOCIALISME
annoncent, on verra que : 1* le but proposé à l'activité humaine est avant tout le bien-être matériel et l&jouissance physique; 2° tous directement ou implicitement réclament ou nécessitent l’abdication de la liberté humaine; 3° tous conduisent par des voies indirectes au communisme.
Ces trois thèses auraient besoin d’être démontrées. Nous nous bornons à poser les questions.
1° Est-il vrai que, dans ces théories, l’objet principal soit de donner, comme on dit, satisfaction aux intérêts matériels? On parle bien aussi d’ amélioration morale et de l’ instruction du peuple; mais dans quel but et pour quels motifs T Quand on entretient un public ignorant et pauvre d’une plus équitable répartition des biens de la fortune, est-ce pour l’engager à les acquérir lui-même par des moyens honnêtes, ou pour que l’Etat se charge lui-même de cette répartition? Quand on déclame contre la propriété, contre le luxe et l’oisiveté des riches, qu’on déclare la guerre au capital, etc., que met-on en perspective sous les yeux du peuple et que lui fait-on regretter, sinon les jouissances que la richesse procure et dont on dit que sont privés les déshérités de la fortune? N’est-ce pas la jouissance de ces biens qui est promise comme le prix du combat, et la foule ignorante l’entend-elle autrement? Cherche- t-on à la détromper? Dans les prédications de la presse socialiste ou ailleurs, que fait-on, sinon de remuer les passions, d’exciter les appétits et d’allumer les convoitises?
Les écrits plus sérieux, ceux même qui portent un caractère philosophique, et où sont agitées les questions de la science sociale, contiennent-ils un autre enseignement? Qu’y propose-t-on comme digne d’émulation et d’envie aux hommes de notre siècle? Sont-ce les vertus par lesquelles on mérite d’acquérir, de conserver, d’augmenter la richesse pour la répandre autour de soi, en faire un noble et légitime usage ? Ces vertus, on ne peut les mépriser sans doute et on leur rend bien quelque justice; mais on les dit d’un autre âge et l’on prétend les rendre inutiles. Elles sont traitées dédaigneusement d 'ascétisme. (V. Littré, ibid.) — Nous laissons à poursuivre cet examen.
2» Est-il vrai que, dans les divers systèmes par lesquels on croit résoudre le problème social sur la base économique, la liberté des individus est peu ménagée, qu’elle y est sacriliée aux avantages fictifs promis aux membres de l'association? Nous laissons encore ici à faire l’enquête et la réponse. (V. supra, Q. II.) Si après avoir examiné il reste quelque doute, il n’y a qu’à interroger celui des écrivains socialistes qui a le mieux connu et réfuté ses pareils, lorsque, ce qui lui arrive souvent, il les trouve contraires à ses paradoxes et à ses propres utopies. Personne n’a mieux vu la paille dans l’œil du voisin, sinon la poutre qui est dans le sien. Voici comment il traite ceux que l’on croirait ses amis en ce qui touche la liberté et la personnalité : « L’association met de niveau les contractants, subordonne la liberté au devoir social, les dépersonnalise. » (Proudhon, Idée gin. de la Rëv., p. 104.) Le mot est trouvé; avec le nivellement, c’est l’abandon complet de la personnalité.
3° Or, que fait le communisme? N’est-ce pas, par un chemin de détour, arriver au même but. Le socialisme est donc entraîné fatalement dans les mêmes voies par ses conceptions économiques.
IL La question économique roule sur deux termes principaux, le travail et le capital. Voyous comment le socialisme les envisage et dans quel esprit il résout les questions qui s’y rapportent.
1" Le travail est la vraie source de la richesse publique et privée. Mais lui-même q'u’est-il? doit-on le considérer comme une simple fonction, assignée et mesurée à chacun, qu’il doit remplir dans l’unique but de satisfaire ses besoins et dese procurer des jouissances? N’est-il pas plutôt l’énergie propre de l’homme, librement exercée et indéfiniment développée, pour toutes sortes de fins, mais surtout en vue d’un but noble, comme de se créer l’indépendance, de pourvoir à l’entretien d’une famille, etc.? Qu'en pense le socialisme? Laquelle de ces deux définitions est la sienne? S’il se tait, laquelle se prête le mieux aux théories socialistes? C’est encore une étude à faire. Quant aux motifs qui doivent être les excitants ou les stimulants du travail, il en est, on le sait, que
DU SOCIALISME
le socialisme n’encourage guère, qu’il affaiblit s’il ne les détruit tout à fait : l’épargne; le désir d’accroître la propriété, de la conserver et de la transmettre à ses enfanté. Il recommande le dévouement à la chose publique, une certaine émulation (1). Mais on pèsera ce que valent dans sa bouche ces motifs. Il en est un surtout, d’ordre tout à fait moral, je veux dire le devoir, religieusement et consciencieusement observé , que sans doute il ne voudrait pas omettre. On se demandera d’où il le tire, comment il espère l’obtenir, et s’il est bien d'accord avec ses principes. Nous ne faisons toujours que poser des questions.
La volonté libre de l’homme régularisée sans doute, mais non dirigée et surveillée dans tous ses actes, soumise à une règle, mais à celle qu’il trouve en lui-même et dans sa conscience, mue du dedans, non du dehors, c'est là, non ailleurs, qu'il faut placer le vrai principe du travail humain, tel qu'on doit l’attendre d’une créature intelligente et libre. Développer cette force, la favoriser par tous les moyens légitimes, voilà l’idéal, le but auquel il faut tendre. Quelle autre loi peut-on raisonnablement’ assigner au progrès économique que d’augmenter sans cesse le travail intelligent , moral et honnête, le travail libre surtout T Tous les économistes reconnaissent qu’ici est la vraie source de la production, de la richesse sociale comme individuelle.
Est-ce ainsi que l’entend le socialisme T Toutes ses tendances, toutes ses conceptions, toutes les combinaisons qu’il a imaginées ne sont-elles pas en opposition avec ces principes 1 A cette force et à ces mobiles ne cherche-t-il pas à substituer d’autres mobiles et d’autres forces? Quand on parle sans cesse d'organiser le travail, qu’on proclame la solidarité, qui met au même niveau des individus d’une capacité et d'une moralité différentes, qu’on les soumet à une règle uniforme émanée de la volonté d’autrui, que cette volonté soit individuelle ou collective, peu importe, est-on bien fondé à dire qu’on cherche à affranchir le travail et les travailleurs ? Quels seront les effets de cette substitu-
(1) Louis Blanc, Organisation du travail (Disc, au Luxembourg, 1848). — Littré les Penchants altruistes, etc.
tion d’une base économique à une autre T Qu’on discute tant qu’on voudra, la seule chose qui soit claire, c’est que, le principe de la solidarité admis (et il fait le fond de toutes ces conceptions), on est contraint de faire de l’ouvrier actif, laborieux, honnête, intelligent, l’associé solidaire de l’ouvrier paresseux, inhabile, vicieux ou malhonnête (1). Or, comment échapper aux conséquences? On peut mettre au défi le socialisme de sortir de ce cercle et de ce dilemme.
Qui n’a été frappé, en étudiant toutes ces doctrines, de l’étrange abus qu’on y fait d’un terme dont la répétition finit par être fastidieuse, mais qui en indique très-bien la source ou la pensée inspiratrice : le mot organiser? L’un organise le travail, un autre organise les forces économiques, un troisième organise la concurrence ou \o\crédit, etc.
La manie d’organiser et de réglementer s’est emparée de toutes ces têtes qui, elles aussi, laissent bien sous ce rapport quelque chose à désirer. Imbus d’un certain esprit, qui est celui des sciences physiques quand on les cultive exclusivement, les auteurs de ces projets et de ces réformes ne parlent que de forces à organiser. Ils ne voient pas que la force dont il s’agit, et qui simplement est l’âme humaine, est une force libre, qui, justement parce qu’elle est libre, ne peut être organisée, mais doit s’organiser elle-même, régler, diriger ses propres mouvements. On organise les forces de la nature parce que ce sont des forces fatales, on n’organise pas la liberté humaine. Or, c’est elle qui est le vrai principe et l’essence de la production et du travail. Mais le moyen de faire comprendre aux auteurs de ces doctrines, dont la base est toute matérialiste, qu’il s’agit des âmes, des esprits, des volontés, des personnes en un mot, et non des choses, que ce ne sont pas de simples machines à organiser ou à mettre d'accord en les faisant fonctionner de concert avec d’autres machines ! Ils en viendront à demander qu’on organise ou qu’on réorganise aussi les cerveaux humains. Ce sera le grand problème de l’éducation. Tout cela est absurde, mais conséquent.
(1) Corpora quin ctiam jungebat tnortua vivis. (V'irg.)
DU SOCIALISME 519
2 • Le capital. Nous en parlerons brièvement et dans le même sens.
Quel est le premier des capitaux ? l’or, l’argent, les métaux précieux? Non, disent les moralistes; le vulgaire le croit, mais il se trompe. Le premier des capitaux, c’est celui que l'homme trouve en lui-même et qu’il tient de sa nature. Peu ou beaucoup, chacun en a reçu sa part, qu’il peut toujours augmenter et faire fructifier, s’il est actif et sage. Il est impossible d'en fixer le taux ; bien géré, il peut porter des intérêts au centuple. C’est d’abord son intelligence servie par une volonté forte et persévérante ; c'est aussi le zèle et l'amour du travail, la patience et la prévoyance, la sobriété, la frugalité, la tempérance, l’habileté innée ou acquise; chez quelques-uns, le talent, le génie même développés par le travail et l'étude. Vous n’oubliez pas sans doute l 'honnêteté, la probité, l'ordre, l'économie, ces premières sources du succès et du crédit dans les grandes comme les petites entreprises. Ce sont là les véritables valeurs; voilà le vrai capital. Auprès de lui, l’or pâlit, le numéraire s’efface, l’infâme capital cède le pas. Avec lui, fût-on pauvre, on est riche. Cette richesse, elle n’est pas seulement celle des particuliers, elfe est la richesse sociale. Quand elle est répandue dans la masse des citoyens et qu’un pays la possède en quantité suffisante, fût-elle ingrate et peu favorisée du ciel, cette terre est bénie; car elle possède la première richesse, la richesse en hommes. Ainsi la salue le poète ancien : Salve, magna parens frugum Satumia tellus, magna vibum. La nation qui ne l’a plus et d’où elle se retire, quand même le numéraire y abonde, on peut la dire pauvrè, faible et en danger vis-à-vis de ses voisins.
C’est donc de cette richesse qu’il s’agit avant tout, c’est elle qu’il faut tâcher par tous les moyens de répandre dans les diverses classes de la société.
Ainsi parlent les moralistes. Les économistes n’ont pas encore trouvé moyen de les contredire. Loin delà, tous ceux qui méritent ce nom tiennent absolument le même langage.
Eh bienl quel est, sur ce point, l’avis du socialisme? Est-ce ainsi qu’à son tour il envisage la question du capital ? On ne voit pas que jusqu’ici cette face du problème l’ait
beaucoup préoccupé. Non, sans doute, qu’il ne tienne en grande estime le capital dont nous parlons, mais, lui, n’en parle guère. Toute son attention parait tournée vers l’autre capital; et l'on peut croire, sans trop s’aventurer dans un jugement téméraire, qu’il a toutes ses préférences. Dans sa croisade contre le capital, ce n'est pas à celui-là qu’il en veut, il le laisse à ceux qui le possèdent. Il paraît même J’avoir totalement oublié. Ce qu’il y a de sûr, c’est que dans les divers projets qui en foule se sont produits et qui tous ont pour but soit d'augmenter le bien-être et la richesse chez les uns, soit de la mieux répartir chez les autres et, par là, de guérir les plaies et les misères sociales, on ne s’aperçoit pas que cet objet ait beaucoup éveillé la sollicitude des réformateurs. Moraliser les classes pauvres, leur enseigner, avec d’autres vertus plus élevées, la sobriété, la tempérance, la prévoyance, serait le moyen d’obvier à bien des maux, d’apporter un remède assuré à bien des misères et d’en prévenir beaucoup d’autres. Ce moyen, il semble qu’on ait plutôt en vue d’apprendre à s’en passer. Dans leurs déclamations furibondes contre les vices et les abus de la société actuelle, les conseillers du peuple et qui se disent ses amis se gardent bien de porter la main sur les plaies morales de cette société, d’invoquer le remède et de chercher à les guérir. Mais ils montrent comment on parvient à détrôner le capital afin de l’avoir à son tour et par lui de se procurer toutes les jouissances. Qu’on examine en effet ce qu’enseignent ou ce que proposent les auteurs de ces inventions. L’un a trouvé le moyen de supprimer la concurrence ; il demande que le travail soit rémunéré non selon la capacité, mais selon les besoins (1). Pour le reste, il fait appel à l’émulation et au dévouement. — L’autre (2) fait très-bien ressortir l’inanité de ces moyens; pour lui, il veut qu’on abolisse le capital, que pour cela on mette en rapport direct le travailleur et le consommateur en supprimant l’intermédiaire, source de tous nos maux, etc. Dès lors, tous les conflits seront apaisés, car tous les intérêts seront conciliés; la tyrannie du capital ayant disparu, avec elle disparaîtront toutes les autres
(1) Louis Blanc.
(2) Froudhon, la Banque de France remplacée par la Banque du peuple.
DU SOCIALISME
tyrannies : mais il ne songe pas qu'il est une autre tyrannie, celle des passions humaines, qui subsiste après comme avant et qu’il faudrait détruire. De celle-là il ne dit rien; on n’a songé ni aux appétits, ni aux désirs insatiables, ni à l’orgueil et à l’ambition, etc. On se garde bien do montrer comment il faut s’y prendre pour abattre tous ces tyrans, et comment le peuple se délivrera de cette servitude. Ceci regarde ces songes creux qu’on appelle les philosophes ou n’est bon que dans les sermons. Mettre en rapport direct le travail et le capital, tout est là. Le problème à la fois social, moral, économique est résolu. Dès lors, « le temple de l’usure va crouler, la féodalité financière est aux abois, son château fort est assiégé; la forteresse va être rasée » — Il y a pourtant bien une autre forteresse, celle où sont cantonnés tous les vices, la paresse, la luxure, l’envie, toutes ces mauvaises passions qui engendrent la haine et soufflent la discorde. Il ne nous paraît pas que l’on fasse beaucoup de préparatifs pour monter à l’assaut de cette forteresse.
Il y aurait ici à soulever bien d’autres questions qui touchent à la propriété, à la famille, à l 'épargne, à [‘héritage, etc. Comment le socialisme les traite-t-il, et dans quel esprit? Nous ne pouvons nous livrer à cette étude. Bornonsnous à tirer la conclusion de ce qui précède.
L’économie politique du socialisme, conforme au système dont il s’inspire, est toute matérialiste; son unique but est de procurer à l’homme la jouissance matérielle. Son moyen est de substituer à l’activité libre l’activité machinale dirigée et réglée, le mécanisme à la spontanéité, la servitude à la liberté.
Un tel système, quand il atteindrait son but, est-il propre à régénérer la société? Non, sans doute. Eût-on résolu le problème de la misère ou du paupérisme, apaisé le mécontentement des classes inférieures, éteint toutes les discordes civiles, on n’aurait rendu à l’Etat ni sa force ni sa prospérité. Pourquoi? Nous en avons donné les raisons.
Pour nous, nous ne nous lasserons pas de répéter ces vieilles maximes déjà proclamées par les anciens philosophes et que les vrais économistes ne peuvent que reproduire, parce que leur vérité est éternelle : La vraie richesse des
nations, comme celle des individus, est la moralité ; c'est elle donc qu’il faut d’abord prêcher au peuple, au lieu de fomenter chez lui des passions haineuses, d’exciter l’envie et d’allumer ses convoitises. Cela n’empêche pas de s’occuper activement de soulager ses misères, de chercher les moyens honnêtes et justes d’acquérir le capital, d’accroître la fortune publique ou privée, d’étendre le bien-être à toutes les classes de la société. Mais le premier soin doit être do former des hommes probes et honnêtes.
C'est pour n’avoir pas suivi ces maximes que les vieilles sociétés autrefois florissantes ont péri, que d’autres plus nouvelles sont entrées peut-être dans une période de décadence dont elles auront du mal à se relever. A celui qui viendrait nous vanter les hommes d’Etat qui les ont méconnues ou trop oubliées, nous redirions avec Platon :
* Tu exaltes les hommes qui ont fait faire bonne chère « aux Athéniens en leur servant ce qu’ils désiraient. Ils ont « agrandi l’Etat, disent-ils, mais ils ne s’aperçoivent pas « que cet agrandissement n’est qu’une enflure, une tumeur « pleine de corruption. — Le vrai politique se conduit par « d’autres règles. Son but est de former des hommes justes c et réglés. Son esprit est sans cesse occupé de faire naître « la justice dans l'âme de ses concitoyens et d’en bannir l’in- « justice, d’y faire germer la tempérance, d’y introduire « enfin toutes les vertus et d’en exclure tous les vices. » (Platon, Gorgias.)
QUESTION V
LES ERREURS DU SOCIALISME. — Du vice radical des théories socialistes.
ESQUISSB
Le point de départ de toutes les théories socialistes est cette première erreur : les vices de notre organisation sociale sont la cause principale des maux qui affligent l'espèce humaine. Toutes annoncent une époque de régénération où la société constituée sur des bases nouvelles doit permettre à chaque homme de pourvoir à tous ses besoins et do satisfaire ses désirs, de jouir de tout le bonheur ter-
LES ERREURS DU SOCIALISME 523
restre dont sa nature est capable. N’est-ce pas là l’idéal sans cesse mis sous les yeux du vulgaire, l’objet de tant de promesses et de plans chimériques ? C’est ainsi qu’on enflamme les passions de la multitude, qu’on surexcite les appétits et les convoitises, qu’on arme contre la société les masses ignorantes et crédules, qu’on fait commettre au peuple les plus grands crimes en lui prêchant l’amour de l’ humanité, le progrès, etc.
Sans examiner par quels moyens chaque secte d'utopistes se propose de réaliser un pareil but, ni apprécier la valeur et la justice de ces moyens, nous croyons devoir rappeler aux esprits sensés et capables de réflexion ce qu’une étude impartiale et approfondie de la nature humaine nous apprend, comme ce que les sages de tous les temps nous enseignent eux-mêmes sur ce sujet, le bonheur humain et la destinée humaine. Il s’agit de vérités très-simples et mille fois rebattues; mais il faut bien les reproduire, puisqu’elles sont totalement méconnues par les auteurs de ces systèmes.
1° La première est celle-ci : la plupart des maux que l’on se plaît à énumérer comme devant être attribués à la société ne viennent pas d’elle, mais de notre nature et de ses conditions; ils sont indépendants de toute organisation sociale. Tout au plus peut-on, par de nouvelles institutions et de nouvelles lois, espérer les atténuer, jamais les faire cesser ou disparaître. Suffisammentméditée, cette vérité met à néant déjà bien des utopies où se trahit la plus complète ignorance de la nature humaine, individuelle et sociale.
2° Le vrai moyen de combattre ces maux n’appartient ni à la société ni au pouvoir qui la représente, il dépend de l’homme lui-même; c’est à l’individu, non à la société, qu’il faut s'adresser, si l’on veut qu’il soit bien employé et qu’il réussisse. La volonté forte et persévérante de l'homme travaillant sur les choses et sur „ lui-même est l'arme qui lui a été donnée, qu’avant tout il doit savoir manier, dont il doit à chaque instant se servir pour faire face aux malheurs et aux périls qui l’assiègent et le menaçent.Tel est le remède v raiment efficace à de pareils maux. C'est du dedans, non du dehors, de lui, non d’autrui et de ses
DU SOCIALISME
semblables ou de la société, qu’il doit attendre son salut. Un auteur ancien l’a dit: Animorum salus in hisipsis est. (Cic., Tusc., IV, 27.) Autrement, ni les efforts du législateur ni les combinaisons de l’homme d'Etat ne peuvent rien, les lois et les institutions sont impuissantes. La première des réformes doit donc être celle de l’individu, et c’est lui-même qui doit l’entreprendre. Sans elle, toute réforme sociale est stérile ou dangereuse et ne saurait aboutir. En un mot, le gouvernement de soi par soi-même, cet empire qui s’établit en nous non tout d’un coup et à l’improviste, à la suite d’une révolution sociale ou de quelque coup d'Etat, mais par un effort énergique et persévérant, lent mais constant et jamais interrompu, cet empire qui ne souffre pas d'interrègne, voilà la condition de toute régénération sociale.
Or, on l’a vu, c’est précisément ce que tendent à rendre inutile ou à supprimer toutes ces théories, elles qui, attribuant tout à l’Etat qu’elles font intervenir dans tous les détails de la vie publique et privée, directement ou indirectement, demandent l’abdication de la volonté et de la liberté humaine dont elles conservent le nom en proscrivant la chose. Toutes effacent l’individu et mettent à sa place ['être collectif , la société ; comme le dit un de ces utopistes, elles le dépersonnalisent. (V. supra.)
3° Donc l'éducation , mais une éducation qui apprenne à l’homme à se gouverner lui-même, qui lui enseigne d’abord à se vaincre oü à dompter ses passions, qui l'habitue à ne compter que sur lui pour se rendre heureux comme pour se perfectionner, à ne pas s'en prendre sans cesse de son sort à des causes étrangères, à se créer à lui-même sa propre destinée, voilà la première institution à établir, le suprême remède aux maux qui travaillent le corps social et menacent d’entraîner sa ruine.
Tout ce qu'on essayera de construire sur une autre base sera vain et fragile. Tout autre plan de réforme sociale est condamné à échouer misérablement
Voilà les vérités qu’il importe aujourd’hui d’inculquer fortement à la jeunesse et qu’il faut remettre sans cesse sous les yeux de la génération présente ; car ce sont précisément celles que lui font perdre de vue les théories nouvelles éclo-
LES ERREURS DU SOCIALISME
ses du matérialisme et du panthéisme. Toutes la détournent de ces vérités, tendent à les effacer des esprits et des caractères. — On nous pardonnera donc d’y revenir et de les exposer de nouveau, en prenant pour devise cette maxime : « La plus fausse des philosophies est celle qui, sous prétexte d’affranchir les hommes de l’embarras des passions, leur conseille l’oisiveté, l'abandon et l’oubli d’eux-mêmes (Vauvenargues), » et en y ajoutant cette autre : « Le meilleur des gouvernements est celui qui apprend aux hommes à se gouverner eux-mêmes. » (Goethe.)
QUESTION VI
La socialisme ae fait une Idée fausse de la destinée humaine; 11 Impute & tort à la société des maux qui tiennent à la nature humaine et aux conditions de son développement.
C’est ce dont on se convaincra aisément si l’on jette un coup d’œil sur les maux qui atteignent l’homme dans sa nature physique , intellectuelle et morale.
1" Physiquement, l’homme a une organisation supérieure à celle des animaux; mais, en même temps, ses conditions d’existence sont infiniment plus nombreuses, moins simples et plus difficiles à remplir. Sa nourriture a besoin d’être préparée, plus abondante, plus variée. Il est nu, il lui faut se vêtir et se loger, se préserver de l’intempérie des climats et de la riguerfr des saisons. Il naît faible et délicat : ses organes se développent lentement ; l’instinct chez lui est presque nul. Il n’a pas assez de ses besoins naturels, il s’en forme de factices ; pas assez de ses maux réels, il s’en crée d’imaginaires. Sujet à raille maladies qui tiennent à la faiblesse de ses organes, il en ajoute une foule d’autres qui proviennent de ses excès et de ses vices. La nature est pour lui avare et difficile ; elle ne lui accorde rien qui ne lui coûte quelque peioe : il lui faut creuser le sein de la terre pour y déposer le grain destiné à le nourrir, et qui dépend du caprice des éléments ; puis creuser des canaux, combler des vallées, aplanir et percer des montagnes. Une lutte s’engage entre la nature et lui, lutte où
DU SOCIALISME
éclate la supériorité de son intelligence, mais aussi où s’épuisent ses forces, et souvent où il périt écrasé par quelque hasard imprévu; car, quoi qu’on dise, cette domination de l’homme sur la nature est et restera toujours une hyperbole que les progrès de l'industrie ne nous feront jamais prendre à la lettre. L’homme sera toujours le roseau pensant de Pascal, cet être fragile qu’un grain de sable, un souffle insalubre, la chute d’une tuile arrêtent, comme Pyrrhus au milieu de ses conquêtes. Ces forces aveugles lui seront toujours insoumises; mille dangers le menaceront toujours de ce côté, qu’il ne saura ni écarter ni prévoir; mille maux l’atteindront dans son corps, qu’il sera impossible de conjurer ou de guérir. Les choses d’ailleurs sont arrangées de telle sorte que le travail sera toujours pour lui une dure et impérieuse nécessité. On a beau vouloir changer son caractère, en faire d’une peine un plaisir, le rendre agréable, attrayant, c’est se faire illusion. Le travail a été bien nommé par les Grecs, une peine, wwoç. 11 exige un effort, et l’eflort répété, prolongé, répugne à notre nature. Dites que le travail honore les mains de l’homme quand il est relevé par un motif moral ou religieux, mais non qu’en soi il est un plaisir. La souffrance en est l’inévitable compagne. Quel que soit l’appât, le stimulant, le motif, gain, émulation, honneur et devoir, il peut être adouci, relevé, ennobli ; mais il reste ce qu’il est, un mal inévitable attaché à notre condition présente.
2° L’homme a reçu une intelligence qui le rend supérieur aux autres êtres; mais ce don divin, voyez de quels maux il le paye. D’abord cette intelligence ne naît pas toute développée, il faut qu’il la développe ; et ici reparaît l’inévitable loi du travail, travail beaucoup plus rude que celui du corps. Pour exercer, diriger, gouverner des facultés ingrates ou paresseuses, rebelles, vagabondes, en assouplir les ressorts, maintenir leurs rapports et leur équilibre , établir entre elles une harmonie qui n’existe pas à l’origine, que d’efforts, de fatigues et de soins! quel travail sur soi-même et sur les choses! combien de conditions difficiles, compliquées, délicates, ne renferme pas ce grand mot d’éducation ! Que les faiseurs de méthodes artificielles ou de systèmes d’éduca-
LES ERREURS DU SOCIALISME
tion facile sachent bien que cette culture des facultés intellectuelles appellera toujours la concentration de toutes les forces de la pensée, qu’elle aura toujours pour condition des efforts longs, pénibles, des larmes chez l’enfant, pour le jeune homme mille épreuves incompatibles avec ses goûts, pour l’homme fait la méditation et les veilles ; à tout âge de la vie, la tension énergique des facultés de notro esprit. Et cela doit être jusqu’au dernier moment, sans quoi celles-ci reprennent leur allure nonchalante et irrégulière, et l’homme rentre plus tôt qu’il ne doit dans l’enfance, d’où il était sorti par cette lutte. D’un autre côté, si l’homme naît faible dans son esprit comme dans son corps , il naît, de (même, ignorant. Or, quelles sont ici les conditions du perfectionnement de son intelligence par rapport à la vérité ? mille causes d'erreur tiennent à l’imperfection radicale et à la multiplicité de ses facultés. Il peut les combattre, les atténuer, s’y soustraire en partie au prix d’une surveillance attentive et de constants efforts, mais non les effacer complètement. Jamais il ne pourra déraciner tous ses préjugés , bannir toutes ses illusions, chasser les fantômes qui obsèdent son imagination, déchirer le voile épais qui lui dérobe la vérité. L’intelligence la plus avancée ne saurait triompher de toutes ces causes ; l’ignorance et l’erreur restent le mal nécessaire, attaché à l’imperfection de notre esprit. Cet esprit, d’ailleurs, est borné ; or, Dieu a placé en nous, à côté de ces bornes étroites, un désir illimité de connaître qui s’augmente et s’irrite à mesure que s’étend l’horizon de notre intelligence; de sorte que ce n’est plus l’imperfection , c’est la contradiction qui éclate ici. La disproportion est manifeste, il y a opposition entre le but et les moyens, les facultés et leur développement possible. La loi de l’être intelligent est de connaître, deconnaître infiniment, clairement, avec certitude: l’homme connaît toute chose partiellement, obscurément; et le peu qu’il sait, le doute vient souvent le lui disputer : le doute, ce ver qui ronge le fruit de l’arbre de la science et le fait tomber en poussière lorsqu’il étend la main pour le saisir et s’en rassasier. Tel est ici le mal pour l’homme : le mal intellectuel. Qu’on n’espère pas lui trouver un remède absolu. Tous les progrès de la science et de l’instruction ne
DU SOCIALISME
feront que mieux sentir ce désaccord. Ace désir illimité de connaître, il n’y a que deux remèdes : la stupidité qui l’empêche de naître, et la science absolue qui seule pourrait le satisfaire
3° Si maintenant nous prenons l’homme par les affections de sa nature morale, c’est surtout de ce côté que le malheur est irrémédiablement attaché à sa condition présente , et qu'il est facile de démontrer que le bonheur n’est pas le but réel de cette vie. L’homme est fait pour aimer comme pour connaître. Toutce qui est beau, tout ce qui est bon, tout ce qui lui offrequelque perfection ou qualité aimable, il veut le posséder, le posséder complètement et en éterniser la possession. Or, tous les objets auxquels il attache son cœur ou se dérobent à sa poursuite ou lui échappent. Tous ces biens sont périssables. Ceux qui ne passent pas, comme la science, la beauté, la justice, il ne les possède qu’imparfaitement dans le pâle reflet d’un idéal qu’il conçoit sans pouvoir le réaliser jamais.
QUESTION VII
Le socialisme méconnaît les vraies casses du mal social, et en particulier celles de l’antagonisme qui existe dans toute société.
L’homme est né pour vivre en société, des instincts puissants le poussent à rechercher le commerce de ses semblables. La nature a formé elle-même les liens qui unissent les membres de la famille, et préparé les rapports qui se développent au sein de la société civile. Là est la source de nos plus vives et plus pures jouissances , le théâtre de nos plus nobles passions, le foyer de nos plus généreux sentiments ; mais c’est aussi là que le mal est le plus varié, le plus profond et le plus irrémédiable. Le cœur humain est sans cesse agité, troublé, déçu, trahi, déchiré, brisé dans ses affections les plus chères et ses plus légitimes espérances. Quelquefois, c'est par sa faute et son imprudence; le plus souvent il ne doit s’en prendre qu'à la nature même des choses et aux lois d’une inflexible nécessité.
LES ERREURS DU SOCIALISME
Que de causes de division et de désordre ne troublent pas le bonheur des familles et la paix des Etats! Au premier coup d'œil, elles peuvent paraître accidentelles et tenir à une mauvaise organisation de la société domestique ou civile, à l'éducation, aux lois, etc. Qu’on y regarde de plus près, on verra que, s’il est possible de les atténuer, et si c’est notre devoir de les combattre, elles résident dans des oppositions tellement profondes, tellement dans notre nature et dans celle des choses, qu’il est impossible de songer sérieusement à les détruire. Aucune puissance humaine n’est capable d’harmoniser des forces et des tendances si diverses. Si cela se pouvait, ce ne saurait être que par une violence faite à nos penchants, par la violation de nos droits les plus sacrés, en détruisant non-seulement la liberté, mais le mouvement et la vie, et, ce qui est peut-être plus grave, en rompant tous les liens que la nature et la morale ont formés, pour leur en substituer d’arbitraires et de monstrueux.
On ne voit en tout cela que des intérêts à concilier, comme si la diversité des intérêts ne reposait que dans les objets extérieurs destinés à les satisfaire, et non pas, avant tout, dans la diversité originelle des natures, dans ['inégalité des intelligences, la différence des caractères, la divergence des opinions, la multiplicité des erreurs et des préjugés, l'amour du changement, dans mille autres causes qu’il faudrait commencer par supprimer avant de songer à établir cet ordre régulier et cette harmonie I comme si toute diversité, dès qu'elle est un peu profonde, n'engendrait pas nécessairement des oppositions, des conflits, des luttes plus ou moins violentes , des tendances et des efforts en sens contraire, la guerre et la discorde!
Loin de nous de vouloir, par ce tableau, décourager ceux qui font de louables efforts pour combattre ces obstacles, qui travaillent ainsi à améliorer véritablement le sort de leurs semblables et à perfectionner la société par de sages et prudentes réformes ! Mais à ceux qui rêvent pour l’humanité un avenir de paix et de bonheur dont elle n’est pas capable, et qui, en propageant cette funeste illusion dans les esprits crédules, les détournent du sentiment de leur véritable destinée; à ceux-là il faut sans cesse répéter que le mal fait et fera toujours partie de notre condition pré-
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sente ; que la destinée actuelle de l’homme est la lutte; que le monde physique et le monde moral ont été organisés dans ce but, non pour qu’il y fût heureux, mais pour qu’il trouvât l’occasion d’y déployer de mâles vertus. Quant à ceux qui prétendent que la source unique ou principale de tous les maux qui affligent l’humanité est dans les vices d’une mauvaise organisation sociale, nous ne pourrions qu’imputer leur folie à l’ignorance ou à la mauvaise foi, si nous ne savions jusqu’où peut aller l’aveuglement des esprits systématiques.
Quoi qu’il en soit, nous concevons que ce soit en allumant des désirs, en stimulant des appétits, en irritant des passions, en fomentant des haines, que l’on parvienne à renverser une société ; mais ce dont nous sommes sûrs aussi, c’est que, quand il s’agira d'en organiser une nouvelle, on se trouvera en face des mêmes obstacles agrandis, des mêmes éléments rebelles, des mêmes passions, des mêmes désirs insatiables , stimulés par un chimérique espoir, irrités de la déception, d’esprits déshabitués de la règle, ne connaissant plus ni frein ni mesure , indociles à porter le joug de la loi, incapables d’obéir à un autre pouvoir qu’à celui de la force, et façonnés d'avance pour le despotisme.
QUESTION VIII
L'antagonisme social naît surtout de l'antagonisme qui est dans 1 individu ; erreur du socialisme sur les passions hnmalnes.
Une des grandes erreurs du socialisme, on vient de le voir, est de s’imaginer qu’il ne s’agit que de mettre d’accord des intérêts pour faire régner la paix et le bonheur entre les hommes. Cela sans doute lui parait déjà assez difficile; mais il croit y parvenir par un nouveau mode d'organisation sociale. L’antagonisme des intérêts lui paraît venir du milieu social, qu’il suffit de changer pour que l’harmonie comme d’elie-mème s’établisse. Or, c’est là, selon nous, une absurde chimère. Pourquoi? C’est qu’indépendam-
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ment des causes qui ont été signalées et qui sont inévitables, il en est une autre qui est la première de toutes, et la principale, savoir, la lutte intérieure que l’homme soutient avec lui-môme. Elle seule, qui engendre bien d’autres luttes et qui les perpétue, rend l’accord que l'on rêve impossible.
Quoi donc! faut-il rappeler ici que la société se compose d’individus, que ces individus, ce sont des hommes et non des choses, des machines ou des forces physiques ou naturelles? Chacun de ces individus contient en lui-même des éléments très-divers, des puissances oudes facultés qui, loin d’être d’accord entre elles, sont opposées et en lutte perpétuelle. Sous ce rapport, chaque homme est l’image en petit de la sôciété dont il fait partie. Chacun d'eux forme un petit État bien ou mal, souvent très-mal gouverné, où rarement la paix existe. Or, si l’anarchie est dans les âmes, comment la paix sera-t-elle dans la société ? C’est donc là, c’est dans les âmes qu’il faudrait avant tout remettre la paix et rétablir l’ordre si l’on veut qu'à son tour la paix et l’harmonie régnent dans la société. Mais comment et à quelles conditions cela se peut-il ? Le socialisme n’en dit rien, il ne parait pas s’en soucier; tout ce qu’il fait augmente le trouble et le désordre dans les esprits et dans les âmes. S’il l’oublie, nous devons le lui rappeler et porter notre attention vers ce point capital (1).
Oui, quoi qu’on dise et bien qu’on ait intérêt à le nier, cela est bien vrai qu’avant d’être dans le corps social l’antagonisme est en nous, et cela comme conséquence de la nature originelle de notre être. De quelque façon qu’on l’explique, le faitestréel. Cette lutte et cette opposition ne sont pas l'effet du milieu social où nous sommes placés, c'est un fait constitutif. Pour ne pas le voir et pour le nier, il faut être aveuglé par un système. Il subsistera tant que les lois de la nature humaine ne seront pas changées. Nul doute pour qui observe et connaît le vrai caractère des passions hu-
(l’i C’est ce que Platon a démontré admirablement dans sa République , quoiqu'il abuse du parallèle. Il en tire tout son plan et sa théorie des gouvernements. (V. îiv. II , VIII, IX.; Mais il méconnaît la nature ae l’élément libre dans l’homme, de la volonté. Ce qui le conduit à établir le despotisme de la raison dans l'Etat. Erreur capitale qui explique tous les écarts et le3 autres erreurs. Ce livre n’en est pas moins rempli de profondes et éternelles vérités.
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inaines. Est quiddam turbulenlem in hominibus, a dit encore un ancien. (Cic.) La nature des passions humaines est d’être aveugles, diverses, mobiles, capricieuses, opposées entre elles et contradictoires; de plus, par elles-mêmes, elles sont impatientes du joug, de la règle et de la mesure, de sorte que l'homme ici ne trouve pas en lui-même l’ordre mais le désordre, non la règle et la loi, mais l’anarchie et la licence. Aussi, pour qu’il y ait ordre chez lui, il faut qu’il l’y mette, qu’il l’établisse. Or, cela ne s’obtient pas sans effort, sans combat, sans énergie déployée, sans fatigue et sans sacrifice, par un simple changement de rapports sociaux, d’ailleurs impossible. La volonté est appelée à lutter contre des penchants rebelles, à résister à leur entraînement, à les soumettre au joug, à les mettre d’accord entre eux et avec la raison. C’est une absurde etpuérile prétention de soutenir que l’on peut harmoniser les passions sans leur faire violence, sans leur imposer un frein et sans les dompter, et de se figurer que, pour les mettre d’accord, il ne s’agit que de les ranger par séries, groupes ou catégories. (V. Positivisme, Fouriérisme, etc.) Non, l’élément passionné de notre être, c’est l'élément rebelle, changeant, contradictoire, opposé à l’ordre. On peut le faire concourir à l'ordre ; mais, pour cela, il faut l’y ramener, commencer par le vaincre et le soumettre, l’apprivoiser, le tempérer, le régler. Or, ce n’est pas par un mode ingénieux d’agencement ou de combinaison sociale, ou en leur offrant le leurre d’une satisfaction impossible et chimérique, que l’on parvient à établir un équilibre entre ces forces contraires, mais par l’empire que l’homme prend de bonne heure sur lui-même, par une lutte énergique et constante, par des habitudes mâles et courageuses, par une victoire longuement poursuivie, chèrement achetée et qui jamais n’est complète. Voilà ce qui n’a échappé à aucun des profonds observateurs de la nature humaine qui , depuis Pythagore, Socrate, Platon, Aristote et Zénon, se sont occupés de ce grave sujet. Voilà ce qu’il faut répéter à ceux qui, au lieu d’étudier l’homme tel qu’il est et sera toujours, se plaisent à le créer à leur fantaisie et croient avoir trouvé le secret de son organisation dans des combinaisons artificielles, puis qui par-
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tent de là pour composer d'absurdes romans sur l’individu ou sur la société. A ces jeux d’esprit où le raisonnement dévoyé se fait complice d’uce«magination d’autant plus amoureuse de ses créations extravagantes qu’elle croit travailler hors du champ de la fiction , nous préférons l’image poétique de Platon , qui compare l'âme humaine à un animal composé de l’assemblage de plusieurs natures différentes ( Républ ., liv. IX), ou bien l’fiomo duplex des moralistes, qui voient en lui un être divisé contre lui-même, signalent une guerre éternelle entre la chair et l’esprit, nous montrent la liberté humaine placée entre deux natures rarement d'accord , souvent opposées, et, pour rétablir l'harmonie entre elles, obligée de lutter sans cesse et de s'imposer de durs sacrifices. Ils nous représentent la vie comme un combat, l’homme comme un être militant et souffrant. Ils nous indiquent la paix, non comme un pacte lâche signé d’avance par la partie noble, intelligente et modérée de notre être au profit de la partie aveugle, avide, insatiable et déréglée, maiscomme une conquête et une victoire de la volonté alliée à la raison. De même, pour établir l’empire de la raison dans la société comme en lui-même, l’homme rencontrera toujours une foule d’obstacles, des penchants déréglés, des habitudes vicieuses, des opinions erronées. Ces obstacles ne tiennent point à des causes accidentelles, mais naturelles, inhérentes à la constitution primitive de notre être. Ils doivent être combattus par les armes d’une volonté énergique, éclairée, appuyée sur de sages principes et des convictions fortes.
Que l'on ne croie pas tourner la difficulté par des modes d’organisation sociale qui supposent ce qui est en question, à savoir, que l’on peut changer la nature des choses dans l’ordre moral en refaisant l’homme sur un autre type que celui sur lequel il a été créé. — Voilà le vrai. C’est dans ce sens que doivent être entrepris l 'éducation morale de l’homme et le perfectionnement social. On ne peut pas plus changer ces lois que celles du monde astronomique et physique. Corriger, modifier, aider, perfectionner, à la bonne heure! Mais faire cesser l’antagonisme, supprimer l’effort, terminer d’un seul coup la lutte, obtenir un déve-
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loppement harmonieux et facile des natures individuelles et des forces sociales, c’est folie, rêve, chimère, vaine utopie. Que l’homme choisisse : il est ici-bas pour combattre; s’il veut faire la paix avec l’ennemi sans l’avoir vaincu, il sera vaincu lui-même et dégradé. Le bonheur qu’il veut avoir, il ne l’aura pas (1).
QUESTION IX
Antre illusion du socialisme sar la destinée bnmaine.
Supposons, d’ailleurs, la société humaine parvenue à l’apogée de son perfectionnement ; admettons que toutes les luttes aient cessé, que tous les conflits se soient apaisés, que toutes les discordes soient éteintes ; figurons-nous que, par les moyens que l’on propose, ou par d'autres, on soit parvenu à détruire la cause principale qui divise les classes et les partis et les arme les uns contre les autres; que l’on ait réussi à concilier tous les intérêts, qu'une meilleure et plus équitable répartition des biens de la fortune ait répandu l’aisance et le bien-être chez ceux de nos semblables qui n’ont connu jusqu’ici que les privations et la misère, croyezvous avoir tari la source véritable du mal que nous ressentons et calmé le malaise général qui en est le symptôme ? Non, vous n’aurez lait que mettre à nu la véritable plaie, la plaie profonde qui saigne au cœur de l’humanité. Le vide que laisse après soi la satisfaction des besoins physiques, la satiété et le dégoût qui accompagnent les jouissances de cet ordre, vous prouveront bientôt qu’il y avaij un autre mal qui appelait un autre remède. Ce mal, que l’organisation de la société ne peut guérir parce qu’il est dans les âmes et les esprits, la religion, la morale, une meilleure éducation,
(1) Veut-on un échantillon de la manière dont le socialisme entend, sou 8 ce rapport, le problème social? « Etant donné l’homme, la famille, la société, un être collectif, sexuel et individuel, doué de conscience et d’amour, organiser les puissances de cet être de telle sorte qu’il reste
fierpétuellement en paix avec lui-même et qu'il tire de la nature qui ui est donnée la plus grande somme possible de bien-être, tel est le problème. :> (P. J. Proudhon, Idée gén. de la Révol. , p. 277.) — Cf. Saint-Simon, Fourier, R. Owen, L. Blanc, etc.
LÉS ERREURS DU SOCIALISME
nous apprennent encore plus à le combattre et à le supporter qu’à le supprimer); et cela, en nous faisant précisément envisager un autre but que le bonheur immédiat dont nous sommes capables en cette vie. D'ailleurs, il restera toujours assez de douleurs à soulager, de misères à secourir, assez de souffrances inévitables et de maux irréparables, pour rappeler l’homme au vrai sentiment de sa destinée. Vous n’attendrez pas, sans doute, que les sciences médicales aient réalisé pour lui le rôve de Condorcet, l’immortalité sur la terre. Vous n’espérez pas lui épargner les infirmités de la vieillesse, empêcher qu'il assiste vivant au dépérissement de ses organes et de ses facultés. Toujours l’enfance sera faible, la jeunesse imprudente, l’âge mûr aura ses soucis. Toujours l’homme souffrira par son esprit; rien n’éteindra sa soif ardente de connaître. La science aura pour lui des problèmes qu’il ne pourra résoudre; le monde, des mystères impénétrables. Il sera tourmenté de ses doutes ; le scepticisme s’attaquera aux plus nobles conquêtes de sa pensée. Son imagination ne cessera de mettre ses rêves à la place de la réalité; il sera perpétuellement victime de ses erreurs, de ses écarts et de ses folies. Quelque heureux qu’il soit dans ses affections, il sentira ce qu’il y a de fragile dans leur objet. L’homme n’est pas, comme l'animal, oublieux du passé, insoucieux du lendemain, indifférent à son sort et à celui de ses semblables. Il regrette les biens qu’il a perdus, désire ceux qu’il n'a pas, et craint de perdre ceux qu’il possède. Toujours il aura à pleurer la perte d’un père, d’un frère ou d’une épouse chérie ; à trembler pour les jours d’un enfant ou d’un ami ; il verra une tombe se fermer et une autre s’ouvrir. A mesure qu’il avancera dans la vie, il sentira la solitude se former autour de lui ; ses derniers jours seront pâles et décolorés. L’idée de la mort seule est faite pour empoisonner toutes ses jouissances; il ne peut songer avec insouciance à cette heure fatale, envisager la destruction de son être d’un œil indifférent, et se voir rentrer dans le néant sans frémir.
En présence de tous ces maux, des mêmes causes de discorde et de division, on reconnaîtra qu’on s’était trompé, qu’il fallait s'irriter moins contre la société que contre
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Dieu, voir en lui la cause première du mal, lui renvoyer, comme on l'a osé (1), le nom donné jusqu'ici au mauvais principe, ou l’on reviendra à l'ancienne explication qui nous représente Dieu comme ayant créé l’homme et le monde moral pour être le théâtre d’une lutte incessante, comme ayant semé de maux la carrière de la vie dans un but qu’il est facile de comprendre, mais qui n’est pas celui qu’on nous offre en perspective comme l’objet immédiat des efforts de l’individu et de la société.
QUESTION X
Le socl&lltme se trompe sur l'inégale répartition des biens et des maoz dans la soolété, et snr les moyens d'y rétablir l'équilibre.
11 est un mal que les théories socialistes ont toutes la prétention de réparer : l’inégale répartition des biens et des maux dans la société présente. Cette question, qui soulève tant de passions violentes, nous ne chercherons ici nullement à la débattre. Ce que nous tenons seulement à montrer, c’est que le socialisme ne sait ni en comprendre la portée ni l’élever à sa véritable hauteur. Selon nous, c’est singulièrement la rapetisser et la rabaisser que de n’y voir qu'une dispensation nouvelle par l'État des biens de la fortune ou des jouissances. En cela, le socialisme reste conforme à son esprit. Mais l’éternelle question des pauvres et des riches, des oisifs et des travailleurs ou du capital et du travail n’est qu’une face minime du sujet aux yeux du philosophe et du moraliste. Car. au fond, ce dont il s'agit, c'est toujours du bonheur et du malheur des hommes, et de la façon dont ils sont répartis. Et encore ici le problème de la destinée humaine inévitablement se pose et vient se mêler au débat. Vouloir l’écarter ou l’éluder n’est pas possible. C’est s’obstiner à rester dans la plaine quand le combat est sur les hauteurs et que là doit se décider la victoire.
Quoi qu'il en soit, le fait est certain, évident, palpable :
(i) Proudhon.
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non-seulement il existe entre les hommes, comme entre les autres êtres, une inégalité profonde; mais les biens et les maux sont loin d’être répartis entre eux suivant les règles de la justice et de l'équité.
Ce désordre nous blesse et nous révolte plus que tout autre. Mais en vainessayerait-on de soutenir qu’il tient avant tout et surtout à des causes accidentelles et à une organisation mauvaise de la société. La meilleure organisation sociale, en la supposant juste autant que sage, ne peut aboutir qu’à une répartition des biens dont la société dispose, la fortune, par exemple, et les honneurs. Et encore l’État doitil prendre garde qu'en voulant se faire l'universel dispensateur de ces biens, qu’en se substituant à la providence universelle et à l’activité prévoyante des individus, il ne crée un autre mal plus grand que le premier, en anéantissant la liberté de ces derniers, en portant atteinte à leurs droits les plus sacrés, et en détruisant la famille pour fonder une société selon son idéal. Dans tous les cas, le mal ici n’est attaqué qu’à la surface, dans sa partie la plus petite et la plus grossière. La société ne peut répartir la santé, la force, la beauté. Le talent, le savoir et une multitude d’autres biens qui établissent des inégalités profondes entre les hommes, seront toujours un objet d’envie pour ceux qui ne les ont pas. Ils ne devraient pas moins que la richesse exciter les plaintes et les murmures, car ils ne sont pas plus répartis en raison du mérite de chacun et de ses œuvres.
Une opinion, beaucoup plus vraie, fait très-bien voir combien l’appréciation précédente est grossière et superficielle. Celle-ci montre que le vrai bonheur ne réside pas dans ces biens extérieurs dont la possession est fragile, mais dans d'autres biens intérieurs qu’il dépend de nous d’acquérir et qui ne peuvent nous être ravis. Elle fait remarquer justement que, pour apprécier la vraie situation des hommes, il faut descendre au fond des âmes. Là est un tribunal équitable qui à la fois juge et punit, récompense toute bonne action, toute pensée, toute intention louable, par une satisfaction intime, par le calme et la sérénité d’une bonne conscience. De même toute mauvaise action, tout coupable désir, sont suivis du remords, du sentiment de la
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dégradation morale, d'un abaissement de l’homme à ses propres yeux, qui est le plus grand des châtiments du vice : et ainsi, suivant le mot de Milton, chacun porte en soi son ciel et son enfer.
Certes, ce n’est pas nous qui contesterons la vérité de cette opinion. Nous croyons que, tout compensé, la vertu est plus heureuse que le vice, et que le juste n’a rien à envier au méchant, pourvu, toutefois, que l’on ne sépare pas la destinée présente d’une destinée future. Autrement, nous soutenons que, si le seul résultat du bien accompli par l’homme vertueux est la satisfaction et la jouissance qu’il recueille en cette vie, si la seule conséquence du mal moral est le sentiment de dégradation de la personne, ou I3 remords; en un mot, si ces deux sortes de biens et de maux suffisent pour rétablir l’exact équilibre que veut la justice, cette doctrine prise à la lettre, et rigoureusement admise, est un paradoxe. Proposée autrefois par le stoïcisme, et mise en pratique avec une grande force de caractère, si elle s’est fait admirer, la conscience humaine ne l’a jamais ratifiée. La raison ne s’y plie pas plus facilement. En effet, pour soutenir cette thèse, il faut d’abord forcer le principe, non-seulement préconiser l’excellence et la supériorité des biens intérieurs sur les biens extérieurs, mais nier complètement d’autres biens intérieurs non moins véritables, quoique d’un prix moins élevé peut-être. Sans parlerde la santé, de la force, de la beauté, qui sont pourtant aussi des biens réels, comme résultat et signe du développement facile et régulier de certaines facultés, la science ou la connaissance de la vérité est un bien en soi, un bien de l’âme, réclamé par un besoin profond de notre nature intellectuelle. Il en est de même de tout ce qui se rapporte à nos affections morales et aux besoins de notre cœur. Pour un être qui est fait pour aimer, ce sont là, sans doute, des biens, et il n’y peut renoncer sans se sentir malheureux. Quant aux maux qui correspondent à ces biens, nous dirons que la douleur physique elle-même est un mal. Sans doute on peut la combattre, et elle ne peut être comparée à la souffrance morale ; c’est un mal toutefois, et le stoïcien qui s'écriait : « O douleur, tu ne me feras jamais convenir que tu sois un
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mal, » faisait une équivoque sublime. Apparemment, vous ne voulez pas que l’on soit couché sur des charbons ardents comme sur un lit de roses, ni bien à l'aise dans le taureau de Phalaris ou sur le bûcher. On peut admettre la glorification de la douleur, mais il faut y joindre le pressentiment d’un bonheur plus pur. Vous ne ferez jamais que le calice que la vertu est obligée de boire souvent jusqu’à la lie ne soit un calice amer, et que les angoisses de l’àme ne troublent singulièrement cette paix qui s’évanouit si l’espérance ne s’y joint. La vertu suppose toujours un effort, la plus haute vertu réside dans le plus grand effort, et le mérite se mesure sur le sacrifice. Vous ne pouvez donc faire descendre le paradis sur la terre, mais tout au plus entr’ouvrir un coin du ciel.
Pour en revenir à notre sujet, nous sommes d’accord, on le voit, avec le socialisme sur le fait qu’il signale et auquel il prétend porter remède, l’injuste répartition des biens et des maux dans la société humaine. Mais nous différons avec lui sur les points essentiels : 1° sur l’étendue et la profondeur du mal dont il ne nous paraît saisir que le côté extérieur, superficiel, et une très-faible partie; 2° sur la possibilité et l’efficacité du remède; 3° sur la nature et la légitimité des moyens qu’il propose. Ce que nous soutenons contre lui, c’est que de ces maux fort peu tiennent aux vices de la société et qu’une meilleure organisation de la société ne saurait presque rien y changer. Quant aux moyens qu’il propose, il serait aisé de montrer qu’étant presque tous injustes et violents, ils entraîneraient des maux plus grands que ceux qu’on voudrait faire disparaître ou réparer. On l'a vu d’ailleurs, et ce pointaété traité (Q. III), l’État ne peut se constituer le dispensateur des biens et des maux et s’ériger en providence universelle. S’il le fait, on en connaît les conséquences. L'individu doit être sa providence à lui-môme et se créer sa propre destinée.
Mais le reproche capital que nous faisons à tous ces systèmes, c’est de donner à croire aux hommes qu’ils seront heureux quand ils auront à peu près égalisé les fortunes et les jouissances. C’est ensuite de leur faire oublier ou peidre de vue les vrais moyens par lesquels s’acquière et se conserve
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autant qu’il est possible le bonheur véritable, même en cette vie, et aussi par lesquels une certaine égalité peut s’établir entre les 'membres divers d’une même société. Sans contester les autres, n’est-il pas vrai qu’un des plus efficaces, comme dit un philosophe ancien, c’est de niveler les passions bien plus que les fortunes? (Aristote, Polit., I.) Mais ce qu’il faut affirmer et répéter sans cesse, c’est que le moyen principal est celui qui dépend de l’individu, non de l'État, savoir, l’effort personnel persévérant vers le bien, une conduite sage, réglée, modérée; qu’enfin la vertu est le premier des biens, que tous peuvent l'acquérir et par là se rendre égaux. Là est la seule, la vraie égalité.
La vertu 1 c’est précisément elle qui disparaît dans tous ces systèmes, où la jouissance est proclamée le seul but désirable des actions humaines et l’objet du perfectionnement social. Dans ces doctrines où l’on prêche ouvertement l’athéisme et le matérialisme et où l’âme est niée, les biens de l’âme n’ont qu’nne médiocre valeur s’ils ne sont méprisés. Quand le libre arbitre de l’homme est déclaré impossible, l’abdication de la volonté suit comme un corollaire évident et bien près du principe. Quel remède à tous les maux que d’invoquer alors la toute-puissance de l’Etat? N’est-ce pas à lui ou à la société de pourvoir à tous les besoins, de réparer toutes les injustices? Lemieux est d’abdiquer entre ses mains. On lui demandera d’abord l’égalité des salaires, puis celle des fortunes ; à lui de prévenir tous les malheurs et de guérir toutes les plaies et les misères sociales. La question morale et sociale est déclarée une question purement économique. (V. supra.) Par là aura-t-on remédié au mal? Non, sans doute; on n’aura fait que soulever et flatter les passions, allumer des haines furieuses, surtout exciter l’envie, pousser les malheureux au désespoir ; on aura ébranler les bases de la société sans pouvoir raisonnablement espérer en fonder une nouvelle.
CONCLUSION
La solation, spiritualiste opposée A la solation matérialiste
on socialiste.
Le socialisme est le fils légitime du matérialisme ou du panthéisme. Or, le résultat de ces doctrines est de rendre impossible toute morale individuelle et sociale. Elles sont impuissantes à donner à l'homme une règle de conduite et à marquer le vrai but vers lequel doivent tendre les sociétés. La première fait de la jouissance ou du bonheur matériel l’objet véritable ou principal de notre activité et de nos désirs. La seconde, qui elle aussi est fataliste, ne peut que conseiller à l’homme de faire l’abandon de soi, d’abdiquer sa volonté, engager l’individu à s’en remettre de sa destinée à l’Etat, et du reste à obéir aux lois qui règlent le cours des événements humains. Le spiritualisme seul, il faut bien qu’on le reconnaisse, est jusqu’ici resté en possession de fournir une morale à la fois vraie et ferme, nette et claire, conforme aux exigences de la conscience humaine et aux aspirations les plus élevées de notre nature. Seul aussi il s’est montré capable de donner une base solide à la science sociale et à la politique. A la lumière de ce flambeau, l’homme au moins sait se diriger dans la vie; car il connaît sa vraie destinée. Le législateur et l’homme d’Etat savent aussi vers quel but montent et doivent se diriger les sociétés humaines.
Nous ne pouvons donc mieux faire en terminant cette critique que de remettre sous les yeux du lecteur cette solution et de l’opposer à la solution matérialiste ou socialiste. Ce sera aussi la conclusion pratique de ce livre. Elle en reproduira l'esprit, la pensée générale qui fait le lien de toutes ces questions, s’il est vrai que, bien que diverses, elles n’ont pas été jetées au hasard et que leur ensemble ne manque pas d’une certaine unité.
CONCLUSION
I. Quelle est donc la vraie destinée de l’homme à la fois individuelle et sociale? Tous les moralistes et les publicistes qui ont adopté et professent le spiritualisme répondent: Le perfectionnement moral de l'individu et de l’espèce. La vertu, tel est le but, sinon unique, premier ou principal, auquel toutes les autres fins de l’homme et de la société doivent se ramener ou se subordonner. En elle aussi réside le véritable bonheur ; elle est le grand bien des Etats comme des particuliers. Sans mépriser ni négliger les autres biens, c'est celui-là qu’il faut savoir préférer (1). Quant à la jouissance sensible, si réglée et mesurée, elle a quelque chose de désirable; elle ne constitue en soi ni le bien ni le bonheur véritable. Hors de la règle, elle lui est contraire. Le bonheur momentané qu’elle procure n’est qu’apparent et trompeur. Le chercher pour lui-même et s’y livrer, c’est s’abuser et se dégrader.
La société De peut avoir d’autre fin que les individus qui la composent. Prise dans son ensemble, cette fin sans doute c’est le développement à la fois physique, intellectuel et moral, mais la première et la plus importante de ces fins c’est le perfectionnement moral. Lui aussi reste l’objet principal et le vrai but. C'est d’après lui et sur lui que doit avant tout s’apprécier et se mesurer le progrès social. Une société est meilleure et plus parfaite qu’une autre non lorsqu’elle est plus riche et matériellement plus prospère, qu’elle offre une plus grande somme d'aisance ou de bien-être, mais lorsqu’elle possède un plus grand nombre d’hommes vertueux ou honnêtes. C’est là le vrai critérium. Et il en est ainsi de la civilisation tout entière, dont l’objet, le but véritable est d’enfanter à la moralité le plus grand nombre possible de créatures humaines. Tout le reste estsecondaire ou accessoire.
Voilà ce que dit la science sociale quand, au lieu de s’inspirer des doctrines sceptiques, matérialistes, positivistes ou panthéistes, elle suit cettephilosophiequi considère l’homme non comme un corps plus ou moins bien organisé ou comme
(1) Voy. Socrate, Mém. socr. de Xénoph; — Aristote, Polit; — Platon, Rêp.t Lois , Oorgias ; — Cic., de Rep., de Legib. ; — Kant, Droit nat . ; — Ross uct; — Fénelon ; — Clarke ; — Reid; etc.
CONCLUSION
un mode fugitif de la substance universelle, mais comme une âme, un esprit, une personne morale et un être libre; la société humaine, comme un composé d’àmes et d’esprits.
Comment s'établissent ces vérités? Nous n’avons pas à le montrer ici. Nous l'avons fait indirectement en combattant les erreurs qui leur sont contraires. Nous rappellerons seulement le résultat général, en opposant l'homme qui se conduit d’après ces principes à celui qui suit des maximes contraires.
II. Qu’est-ce que la vertu? L’accomplissement de la loi morale par un être libre. L’homme conçoit le bien, et, par cela seul, il se sent obligé de mettre ses actes et sa volonté en rapport avec cette idée; sa conscience lui en fait un impérieux devoir. S’il se présente des obstacles, il n’est pas pour cela dégagé de cette obligation; celle-ci subsiste tout entière. Il doit lutter contre eux, faire effort pour les surmonter; s’il ne le peut, persister dans sa résolution, subir la douleur, mais ne jamais acquiescer au mal, s’exposer aux plus grands dangers, supporter les plus cruelles souffrances, plutôt que de manquer à la règle que lui prescrit sa conscience et de violer un seul de ses devoirs.
Voilà l’idée banale que tout le monde se fait de la vertu. La philosophie n’a pas plus le droit de l’altérer par des sophismes que le pouvoir de la faire disparaître de ce monde par des utopies. La vertu est une lutte, un combat entre la liberté humaine et des obstacles qu’elle rencontre en nous et autour de nous. Il est clair en même temps que, s’il n’y avait pas eu d’obstacle, la vertu ne serait jamais née, et que, du jour où l'obstacle disparaîtrait de ce monde, le rôle de la vertu serait fini. Or, nous avons fait voir que Dieu y a suffisamment pourvu, qu’il a laissé plus à faire qu’ils ne croient à ceux qui rêvent d’établir en ce monde une harmonie parfaite. Nous avons montré que la lutte est partout dans l'homme et dans la société; que l’antagonisme résulte de leur intime constitution.
Le monde a donc été arrangé pour ce but, celui de faire éclore, au milieu des obstacles, des misères et des adversités de la vie, cette chose excellemment belle, sainte, digne,
CONCLUSION
sublime, qu’on nomme la vertu. Et remarquez, en effet, qu’il n’y a pas une seule vertu qui puisse se développer sans obstacles, sans efforts, sans sacrifices : le courage, la prudence, la grandeur d’âme, la générosité, larésignation, etc. Et plus grands sont les obstacles, plus belle est la victoire ; plus l'effort est pénible, puis il est héroïque; plus le sacrifice est grand, plus sublimeest le dévouement. Si l’onjuge de ce point de vue la vie humaine et le plan du monde actuel, on conviendra que le mal y a une place nécessaire. Les obstacles, en effet, sont nombreux; les souffrances et les misères n’ont pas été épargnées à l’homme. Sa condition, sous ce rapport, esttriste; mais le butjustifielemoyenet le rendait nécessaire.
III. La vie humaine est une épreuve ; elle devait donc être semée d’obstacles et d’adversités. L’homme doit lutter courageusement contre le malheur. Dans cette lutte, sa nature morale se développe, sa liberté se révèle, il devient grand par lui-même ; non-seulement il s’associe à l'œuvre de la création divine, mais il s’achève et se crée lui-même ; il est l’artisan sublime d’une œuvre sublime et qui est véritablement sienne : le développement de sa personne morale. Il est le héros de ce drame qu’il joue à ses risques et périls, et où il présente un spectacle digne de fixer les regards de la Divinité : celui de l’homme de bien aux prises avec la mauvaise fortune et sachant en triompher par son courage et sa résignation. Si ce triomphe est acheté par de douloureux sacrifices, si cet enfantement de la vertu est laborieux, il sait qu’il se crée des droits au bonheur. Si ce bonheur lui échappe, il se rassure en pensant qu’il lui est dû, et que son droit subsiste malgré tout. Appuyé sur l’idée de la justice éternelle, il ose lever les regards au delà de l’étroit horizon de la vie, et, par delà le tombeau, espérer un monde meilleur. Il ne dédaigne pas pour cela le monde actuel, et le bien qu’il peut y faire, soit pour lui-même, soit pour ses semblables; mais il ne lui demande pas ce qu’il ne peut donner. Il songe avant tout à remplir ses devoirs et à pratiquer la vertu, qui est le but réel de son existence présente. Quant au bonheur immédiat, il le place toujours en seconde ligne, et jamais dans sa conduite ne lui sacrifie le bien. Il
CONCLUSION
cherche le bonheur réel ici-bas, surtout dans des biens que le hasard et la fortune ne peuvent lui disputer et lui ravir, dans le calme d’une bonne conscience et le contentement de soi-même. S’il n’est pas heureux, du reste, il ne va pas s’en prendre follement à des causes indépendantes de la volonté des hommes, et se briser la tête contre l’impossible. Il n’accuse point sans cesse un inflexible destin, ou ses semblables, ou l'organisation de la société; il n’est point tourmenté par une soif ardente de jouissances; il ne se prend point à se désespérer lâchement au premier mécompte qu’il éprouve, et ne se laisse point aller au dégoût de la vie parce qu’elle ne remplit pas tous ses vœux et ne répond pas à ses rêves. Il sait la quitter sans regret, envisager la mort sans faiblesse, avec espoir et avec calme ; il songe qu’au milieu du monde où tout' est pour lui dur, avafe, hostile, sa vraie destinée est entre ses mains, et qu’il peut toujours l’accomplir, qu’il l'accomplit d’autant mieui que les circonstances où il est placé sont plus difficiles et lui fournissent plus d’occasions de déployer son courage. Il n’envie point sans cesse le sort des autres, leur fortune et les avantages dont il est privé. Quelque humble que soit sa condition, il ne rêve point une orgueilleuse égalité, ou le moyen de s’élever au-dessus d’eux. La vraie égalité, il la fait consister dans la vertu et dans la possibilité pour tous d’un mérite égal par un effort égal, dans l’égalité selon la justice et devant Dieu. Son ambition est de s’élever par luimême dans l’échelle des êtres moraux, d’être véritablement fort, grand par l’esprit et par le cœur, de s’ennoblir, de se purifier, de se sanctifier par la vertu. L’empire auquel il prétend, c’est dç faire régner en lui-même la loi que conçoit sa raison et d’être maître de ses passions ; il préfère cet empire à celui de l’univers. Il ne se concentre pas pour cela dans un sublime égoïsme; il travaille avec d’autant plus d’ardeur au bien de ses semblables et au perfectionnement de la société. Mais c’est encore moins de leur bien-être matériel en soi qu’il se préoccupe, que de leur amélioration morale. Il se dévoue sans réserve à la mission de les éclairer, de les instruire, afin de graver ces maximes dans leur âme et les faire prévaloir dans leur conduite. Il donnerait sa vie avec
CONCLUSION
joie pour en assurer le triomphe, et se croirait mille fois payé s’il avait contribué à les rendre meilleurs, si, au lieu d’être entouré d’hommes cupides , envieux, pleins de désirs insatiables, il les voyait sages, justes, modérés. Il ne pense point que ce soit en soufflant partout la discorde, en allumant des haines furieuses et irréconciliables qu’on leur rend service et que l’on pratique la fraternité recommandée par l’Évangile; mais en prêchant la paix et la concorde, en cherchant à concilier les intérêts, en versant un baume salutaire et non un poison corrosif sur les plaies de la société.
Sur tous ces points, la vraie philosophie est d’accord avec la vraie religion. Depuis deux mille ans, le christianisme a prêché ces vérités, elles n’ont pas vieilli ; mais il ne suffit pas de les répéter avec emphase en les parodiant. La parodie suppose encore quelque ressemblance. Or, les doctrines qui proposent pour but à l’humanité le bonheur immédiat en cette vie et lui offrent en perspective les jouissances matérielles, mentent à l’esprit de l’Evangile comme elles en altèrent grossièrement la lettre. Elles se mettent aussi en opposition avec les nobles doctrines du spiritualisme proclamées par les sages dont on invoque le nom sans avoir médité leurs écrits. Ce n’est pas les continuer, c’est rompre avec eux comme avec le vrai christianisme. Entre ces doctrines et la leur, il y a toute la distance qui sépare les deux pôles du monde moral. C’est aussi se faire une illusion étrange que de prétendre que l’on pourra concilier des principes aussi opposés, réunir Socrate, Platon et Zénon au banquet présidé par Epicure.
Voilà les vérités qu’il s’agit défaire rentrer dans les âmes, si l’on veut que s’opère la régénération sociale dont on parle tant etque l’on comprend si mal. Suivre une autre voie, c’est s’écarter du but et marcher d’un pas rapide à la décadence par la corruption. Ces maximes ne sont pas neuves ; car elles sont éternelles.
De leur observation dépend l’avenir des peuples comme le sort des individus.