‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 184 sur 192 · LA SCOLASTIQUE · texte numérisé non relu

LA SCOLASTIQUE

légitimes productions de la raison. Celle-ci n’y aurait accompli aucun progrès; ses efforts auraient été vains. N’est-ce pas la une vue étroite, et ce jugent 'nt est-il équitable? Si l’on ne doit pas fermer les yeux sur les défauts de la scolastique, il est injuste de ne pas reconnaître ses mérites et ses services.

D’abord, en principe, aucune époque du monde civilisé ne peut être entièrement stérile. Quand le champ de la pensée a été si longtemps et si laborieusement cultivé, il doit en être sorti antre chose que des épines et des ronces. Ce qui trompe, c’est que le progrès s'accomplit sous plusieurs formes. L'esprit humain a plus d’une faculté, comme il a plus d’une manière de se perfeclionner.

Quels sont les reproches adressés à la scolastique? — La soumission absolue de la raison à l'aulorité; la philosophie y a été la servante de la théologie, ancilla theoloaiœ. — Elle a agité des questions inutiles et insolubles. L’attentiou qu'il fallait donner aux choses, elle l’a donnée aux mots. C’est le temps des disputes sans fin, des querelles futiles, etc, — L’étude de la nature a été négligée. Celle de l'esprit n’a pas été plus féconde. Tout l’intérêt s’est porté sur les querelles théologiques où le raisonnement abstrait a pri3 la place de l'observation et de l expérience. Aussi les sciences naturelles et les sciences morales n'y ont fait aucun progrès. C'est le règne du syllogisme, méthode impuissante qui tourne dans le même cercle.

Sans absoudre la scolastique, on doit peser ces griefs et les ramener à leur juste valeur. — 1° La soumission à l’autorité a-t-elle été aussi absolue qu’on le dit? N’y a-t-il aucune trace d'indépendance dans ces discussions auxquelles ont pris part des esprits supérieurs, comme saint Anselme, Ahailard, saint Thomas, Albert le Grand, Roger Bacon, etc? N'ont-ils montré aucune hardiesse dans leur parole et leurs écrits? Même dans la manière dont est posé, débattu et résolu le problème abstrait qui a tant divisé les écoles (réalisme, nominalisme), la servitude de la raison esl-elle aussi grande qu’on le dit? — ï La scolastique n'a-t-elle agité que des questions futiles? Qu’était ce problème des idées générales? Le problème fondamental de toute métaphysique. Les deux écoles rivales représentent l’empirisme el le rationalisme qui reparaissent à toutes les époques. — 3* Elle a négligé la nature, cela est vrai. L’homme lui-même est mal étudié. Pour connaître Dieu et la nature divine qui ont surtout occupé la pensée des scolastiques, la voie qu'a suivie l’esprit n’est pas la meilleure; mais, dans celle voie, n’a-t-il rien découvert? Sa méthode était fausse; n’a-t-il rien gagne à s’en servir? Ponr l'affirmer, il faudrait mieux connaître celte philosophie. Au lieu d’observer, la scolaslique a raisonné, l’expérience et le raisonnement appuyé sur elle lui ont fait défaut. Mais l'esprit humain élail-il préparé pour ces méthodes? Pouvaitil en suivre une autre que celle qu’il a suivie? Dans l’emploi qu’il en a fait, n’a t-il pas montré des qualités rares, de la sagacité, de la vigueur, quelquefois de la profondeur avec la subtilité? ne s’est-il pas fortifié dans cet exercice? D’une gymnastique si dure et si rude, n'estil pas sorti plus vigoureux, plus vif et plus alerte, mieux réglé dans ses mouvements et ses allures? Ces qualités n’ont-elles pas profité à l’esprit moderne et à la science elle-même? L’exactitude, la clarté, la rigueur qu’on remarque dans les conceptions de la science moderne ne viennent-elles pas de ces habitudes de tout définir, même d’une façon subtile? Celle-ci ne lui doit-elle pas en partie sa supériorité sur la science ancienne? Les langues modernes dont le moyen âge fut ie

berceau ne se sont-elles pas formées, élaborées et façonnées sous cette austère discipline? I.e français en particulier ne lui doit-il pas sa clarté, sa précision, la régularité de ses formes logiques et de ses constructions? La langue, c’est là un instrument du progrès pour les âges futurs. L’âge précédent qui en partie l’a forgé doit réclamer sa part de ce progrès. — Quiconque pèsera ces raisons sera moins sévère à l’égard du moyen âge et de sa philosophie. — Enfin les solutions ellesmêmes données aux problèmes qu’elle a tant agités sur Dieu, l’âme, etc. , sout-elles toutes à dédaigner? Ne peut-on y recueillir, mêlées à beaucoup d'erreurs et d’inutilités, des vérités utiles et précieuses? N'y a-til rien à tirer des écrits de saint Anselme, de saint Thomas et de tant d'autres penseurs qui dans d’autres temps eussent été des Platon, ou des Aristote, ou des Leibnitz? Le mot de ce dernier reste vrai : « Il y a de l'or enfoui dans le fumier de la scolastique. »

Question XVII. — bacon et descaiites. — En quoi consiste la révolution philosophique opérée par Bacon et Dctcarles ?

La scolastique a scs mérites qu’on aurait tort de nier. Mais, si elle a rendu des services, qu'il est injuste de méconnaître, ses défauts ne sont pas moins réels. Ils ont dû amener sa ruine et une révolution d’où est sortie la philosophie moderne. On ne peut contester que l'élude de la nature n’ait été à peu près nulle an moyen âge. Les sciences physiques y sont restées dans l’enfance. Les sciences morales et sociales n’y pouvaient guère non plus fleurir. Les problèmes relatifs à la nature de l’homme et à se > facultés y étaient souvent agités, niais c’est avec une méthode peu propre â les résoudre. Ce n'est pas par la logique abstraite, mais par l'observation directe de la conscience et par l'histoire que l’homme peut se connaître en lui-même et dans ses rapports avec ses semblables. Le syllogisme était aussi un instrument trop grossier pour pénétrer dans les secrets de la nature divine. Quelque idée qu'on se fasse de la raison humaine et de ses limites, on ne saurait soutenir

3u’à cette époque elle ait joui de la liberté qu’elle comporte et que ses roits y aient été reconnus. « Le monde ne put demeurer longtemps dans cette contrainte et se remit insensiblement en possession de sa liberté naturelle et raisonnable. » (Logique de l’orl-Hoyal, 2* dise.) — A la Renaissance, il est vrai, l’esprit cherche à rentrer dans cette liberté, mais c’est pour retomber plus vite sous uu autre joug, celai de l’imitation aveugle et servile de 1 antiquité.

A l'autorité d'Aristote a succédé celle de Platon et des autres philosophes anciens. L'érudition et une admiration peu raisonnée, sinon excessive, de tous ces auteurs se sont emparées à ce point des intelligences qu’elles les empêchent de penser, de raisonner et de voir par elles-mêmes. Pourlaut de hardis novateurs se produisent, de grandes découvertes sont faites (Copernic, Galilée). Mais l’espril nouveau, sans expérience et sans régie, s’égare dans d’aventureuses conceptions où les plus chimériques hypothèses se mêlent à des vues originales et fé-

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