‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 185 sur 192 · BACON ET DESCARTES · texte numérisé non relu

BACON ET DESCARTES

condes(Th. Morus.Carapanella, Paracelse, Vanini, Bruno, Cardan, etc.) .

De là la nécessité d'une réforme analogue à celle dont Socrate dans le inonde ancien fut l'auteur. Elle dut surtout s’annooéer comme méthode. A la tête de cette révolution en effet apparaissent deux hommes. Bacon et Descartes, qui tous deux apportent une méthode nouvelle. Les deux monuments où elle est consignée sont le Novum Organum et le Discours de la m’thode. Dans le premier, Bacon pose les principes de la méthode expérimentale d’observation et d'induction, qui est celle qu'ont suivie et que suivent les sciences physiques. Descartes, à bon droit regardé comme le fondateur de la philosophie moderne, expose une autre méthode. Celle-ci parait d'abord ne s'appliquer qu’aux sciences morales et à la métaphysique, mais en réalité elle renouvelle la face de toutes les sciences et s'étend à toutes les formes de la peu sée. Nous avons fait connaître ailleurs ces deux méthodes. (V. Précis, Û07, 383, 690.)

Question XVIII. — PARALLÈLE DE BCCON ET DE DESCARTES.

Dissertation. — On a souvent comparé Bacon à Descartes. Le parallèle est naturel et nous allons le tenter. L’Angleterre a raison de s’enorgueillir de Bacon; mais elle aurait tort de prétendre qu'il doit être placé au même rang que le philosophe français, regardé avec raison par toute l’Europe comme I» vrai fondateur de la philosophie moderne, le savant de génie non moins célèbre dans l’histoire des sciences, celui dont la pensée féconde a inspiré tant de grands esprits e s'est communiquée pendant tout un siècle aux travaux et aux oeuvres de l’esprit les plus diverses.

Ni comme réformateur, ni comme savant, ni comme philosophe, Bacon ne nous parait offrir des litres à la gloire qui puissent contre-balancer ceux de Descartes. — 1" Sa réforme n’est que partielle ; elle ne s'applique qu’à un seul ordre des connaissances humaines, celles qui ont pour objet la nature. La révolution cartésienne a pour caractère ('universalité. Elle renouvelle la face de toutes les sciences, elle atteint toutes les formes de la pensée. — 2" Bacoo , l’auteur d'une méthode qui représente sa réforme, ne l’a pas lui-même pratiquée. Aucun grand résultat n'en est sorti entre ses mains. Descartes applique à tout la sienne et, du premier coup, il en lire des découvertes par lesquelles il s’immortalise. Bacon est à peine un savant; aucune science n’a enregistré une seule grande vérité qui porte son nom. S'il n’est pas mathématicien, il n'est pas beaucoup plus physicien. Descaries fut créateur dans les sciences exactes. Doué au pliishautdegrédu génie de l'invention, il applique sa méthode à l’explication des grands phénomènes de la nature et au système du monde. Sa physique est hypothétique; il y suit une méthode à priori qui l’égare et à laquelle est dû le système des tourbillons. Mais cette physique est un progrès énorme sur celle qui précède; elle met à néant les formes substantielles et les qualités occultes. Renversée par celle de Newton, elle lui a (rayé la voie, car elle est toute mathématique, et le monde pris en grand est une vaste machine réglée par les lois des nombres et de la géométrie. Descartes raisonne, imagine et construit, mais il observe aussi, et la fin de sa vie s’est passée dans des expériences. — 3" En Métaphysique, Bacon n’a pas de système, ses vues sont incohérentes, souvent contradictoires. La métaphysique de Descartes par laquelle il a régné tout

un siècle offre un tout homogène el conséquent, œuvre d’un grand rt vigoureux esprit. On peut la déclarer I .lusse, mais uon en tout; car ii de graves erreurs s’y mêlent d’impérissables vérités.

Quelque opinion qu’on ail de cette science que Bacon appelle luimême, d'après Aristoie, la science des premiers principes, il n’y a rien creusé ni bâti qui ait quelque importance. Il avait dit qu’il fallait remuer l’arbre jusque dans ses racines. Descartes l’a lait ; en creusant avec son doute méthodique et en rejetant le sable, il arrive à trouver le roc et l’argile. L'édifice construit par lui est tombé; mais la pierre sur laquelle il l’a bâti subsiste; sur cette base repose toute la science moderne. Les matériaux du système ont servi A former d'autres systèmes.

La question de la certitude esl à peine entrevue de Bacon. Descnrlet en fait le problème fondamental de la philosophie ; il la pose et la résout ; sa solution critiquée est restée debout et délie toutes les attaques. Parmi les compatriotes de Bacon, un seul peut lui être comparé, c'est Newton, et Newton eût été impossible saus D.scartes, au dire des mathématiciens eux-mêmes. C'est A Pascal et A Leibnitz qu’il faut ici le comparer, non A l’auteur de laborieuses et assez indigestes compilations annoncées sous des titres pompeux, tùlva silcarum, etc.

Vient-on à les comparer sur le terrain des sciences particulières qui forment le domaine plus spécial de la philosophie, la psyc/iofoqie, la top que, etc., on a dit que l escartes n’avait pas créé la psychologie. Qu'il n’en ait pas bien connu ni pratiqué la méthode, l’observation directe, soit. Mais il n'a pas moins fondé la science de 1 esprit. Comment lui en refuser le mérite à lui qui a su si bien forcer l’esprit A sc replier sur lui-même, A se mettre en face de la pensée, qu’il a tiré du moi, de l'être pensant, le monde entier physique el moral, comme il a cru y trouver le critérium de toute vérité î Bacon, lui, n’a pas même soupçonné cette science de l'âme. Il croit pouvoir lui appliquer sa méthode d’observation extérieure, il en a faituue dépendance de la physique sous le nom de pneurnatologie, et la range parmi les sciences naturelles. — La logique esl par lui enrichie d’un procédé nouveau, mal compris, sinon inconnu des anciens cl d'Aristote lui-même ; l’induction empirique â laquelle son Dom reste attaché ; mais il ne trace de celle méthode que les règles géuérales ; dans le détail il l'embrouille el la complique d'une sorte de scolastique nouvelle hérissée i e termes bizarres peu propres à la recommander auprès des savants. L’autre procédé de la pensée qui sert aux sciences exactes, si fort en usage partout ou l'esprit humain raisonne, la déduction, lui reste inconnu ; il ne comprend pas l’utilité de sa forme, le syllogisme, avec lequel il le confond. Descartes, étroit el injuste aussi envers celle forme, est autrement clair dans l’exposé de sa inélhcde el précis dans les règles qu’il en tire pour la direction de l'esprit. Joignant l'exemple A la théorie, il C6t autrement fécond dans les applications qu’il eu fait a tout ordre de sciences. Ici, par sa hardiesse, son étendue, l'originalité de ses vues et de ses découveites, il laisse derrière lui l’aub ur anglais à une distance qui ne peut se calculer, ses erreurs elles-mêmes sont fécondés.

Il y a des r arlies sur lesquellei la supériorité peut être décernée à Bacon, la ntoiale, la jurisprudence, t histoire. Mais ces litres, bien que réels, pâlissent un peu après examen. Le mérite de l’auteur des Huais Je morule ne peut être ceo1 esté; mais ce n'est que comme moraliste, non comme philosophe, A Ja manière de Platon, d’Aristote

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on (te Kanl. Riches en observations fines et judicieuses, ces essais sont faibles dans la théorie, La doctrine y est celle d'une sagesse modérée mais intéressée, peu ferme, sur les principes, comme l'on doit s'y attendre du caractère et de la conduite de Bacon. 11 en est de même du jurisconsulte et de l’homme d’Etat. Sa politique ne contient que des conseils d’exporience adressés aux princes et aux gouvernants, mais rien de nouveau qui révèle un penseur ou un réformateur de la science sociale. Ses vues sur la législation, qui ont pu servir a la réforme des lois anglaises, n’apprennent rien sur le droit naturel. Comme historien, Bacon a parmi seB compatriotes des rivaux qui i’ont éclipsé : Hume, Gibbon, etc. Descartes, qui n’est pas un moraliste, a laissé dans ses Lettre» et ailleurs des pages qui par la mâle doctrine et le style rappellent le stoïcisme ancien dans ses plus nobles et sps plus purs interprètes. Il dédaigne l'histoire et ne croit pas que sa i ( forme doive pins s appliquer A la politique qu’à ia religion. .Mais cette réforme par son esprit atteindra les institutions dans leur base, comme elle atteignit de son vivant et sous ses yeux la théologie. L’histoire aussi plus tard aura son tour. -

Le style Je Baron, plein de grandeur et d’éclat, souvent trop pompeux, a des qualités oratoires et poétiques qui frappent davantage, i Iles séduisent le lecteur ordinaire qui aime a être charmé plutôt qu’éclairé. Celui de Descartes en a d'autres que sait apprécier l’iiomme d’un goût plus difficile et qui le fout préférer des savants. Sa prose naturelle et facile, d une esquise simplicité, sobre avec élégance, semée de traits heureux et de comparaisons ingénieuses, offre arec une parfaite justesse a expression une clarté continue qui ne se dément jamais.

Quant à l’in/iueme exercée par les deux hommes, celle de Descartes fn immédiate et universelle; celle de Bacon, tardive et posthume. EliC fut d abord assez faible et restreinte. De son temps presuue bornée a son pays, e le nés etendit et ne devint générale que quand lecartésianisnie lui eut ouvert la voie. Les encyclopédistes au xviii' siècle ont tau ta fortune de Bacon, celle de Deseartes s’est faite toute seule par la vertu et la puissance de l’idée qu’elle représente. Elle se répandit en un instant partout dans le monde comme dans les universités et les académies. — Descarinsa fait faire â la pensée une évolution analogue a celle qui s opéra dans le monde ancien et dans la philosophie grecqno après les sophistes. C’est à Socrale plutôt qu â Baron qu’il convient de le comparer. ’

Question XIX. — SOCRATE ET UCSCAIITE8.

Programme. Les temps sont Irop éloignés pour qu’on puisse comparer et mettre en balance les qualités de l’esprit et le caractère des deux hommes, leur vie, leur destinée, etc. Mais s'agit-il de la réforme qu ils ont accomplie, de la méthode qu’ils ont suivie, des hases de leur doctrine et de I influence qu’ils ont exercée? un examen des ressemblances et des différences entre ces deux grands génies et les deux époques ou ils ont paru est aussi instructif que curieux et intéressant. bous indiquerons la manière dont cette tâche peut être rem-

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>'t ('S font exécuter le même mouvement de réfhxiou sur elle-même à la pensée humaine. Ressemblance et différence

entre les deux époques, l’une qui piécède Socrate dans la philosophie grecque, l’autre qui est antérieure à Descartes (la scolastique et la renaissance): les sceptiques (Montaigne, Charron) et les sophistes. — 2" Comparaison de la méthode soci'atiquc et du doute méthodique. Côté sérieux de l’ironie socratique, qui n’est pas simplement une feinte, mais une ignorance savante, une vue claire de l’état de la science à cette époque. (V. supi-'a.) — Le doute méthodique, tout sérieux qu’il est, n'est que provisoire et conduit à la vérité. Ce doute souvent n’est qu’une feinte (je feignis, je supposais, etc.). Besoin chez l’un et chez l’autre de trouver un point d’appui solide à la science; Recherche du fondement de la certitude dans Descartes, de la vérité immuable à opposer aux sophistes dans Socrate. — Descartes et Socrate trouvent ce point solide dans la pensée. Comparaison du yvs6i eiauTo» et du cogito. Plus de clarté apparente dans la maxime ancienne, plus d’étendue, de rigueur et de profondeur dans la formule moderne. Le point de vue de Socrate est surtout celui du moraliste ; celui de Descartes, celui du métaphysicien. Différences qui en résultent. Problème de la certitude et du critérium de la vérité à peine entrevu par Socrate, posé et résolu par Descaries. — 3" Comparaison de la doctrine de Socrate avec la philosophie de Descartes. Ressemblances et différences. Tut doctrine de Socrate développée par ses disciples : analogie des idées innées et des idées de Platon, etc. — 4“ Influence égale exercée par Socrate et par Descartes sur leurs contemporains et leurs successeurs. Différences qui résultent de ce que Socrate n’a rien écrit et n’a pas de système, de, ce que Descartes a un système. — Le parallèle pourrait se continuer dans les successeurs, Platon, Aristote, Malebranche, Spinosa, Leibnitz, mais il faut craindre de le forcer; l'histoire qui offre des analogies, jamais ne se repète, et l’esprit philosophique s’attache encore plus aux différences qu'aux similitudes.

Question XX. — doute méthodique de descaïites. — Son vrai caractère et sa légitimité. En quoi il diffère du Doute des sceptiques.

Programme. — Ce doute n’est autre que l’usage naturel et légitime de la raison réfléchie soumettant à l’examen ce qu’elle a cru d’abord sans examen et suspendant son jugement jusqu’à ce que la vérité certaire lui apparaisse. 11 est exposé dans les trois premières parties du Discours de la nnthodecl au début de la quatrième, ainsi que dans la De et la 2' Méditai ion. On insistera sur son vrai caractère et on en soutiendra la légitimité. — Quant à la différence qui le sépare du doute des sceptiques, il est facile de montrer que ce doute qui peut mener au scepticisme n’est pas le scepticisme. Celui-ci est une conclusion, lui une méthode. Le scepticisme prononce après examen que tout est incertain. L’escartes suppose cette certitude avant examen. L’un désespère de la vérité, l’autre y tend et y conduit. Le scepticisme est le dernier mot de la raison découragée, le doute de Descartes est l’espoir du génie plein de confiance et de jeunesse s'élançant à la conquête de la vérité. (De Itémusal, Essais.) Descartes a lui-méme marqué cette diilérence dans ces mots : .. Bien différent en ceia d-s sceptiques qui ne doutent que pour douter et affectent d’être toujours irrésolus, tout mon dessein au contraire ne tendait qu’à avancer et à rejeter la terre mouvante et le sable pour trouver le roc et l’argile. «

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