‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 189 sur 192 · ANGLAISE, ALLEMANDE, FRANÇAISE · texte numérisé non relu

ANGLAISE, ALLEMANDE, FRANÇAISE

On ne peut nier l’immense portée du mouvement philosophique qui s'est opéré eu Europe depuis Descartes et qui se contiuue aujourd’hui sous nos yeux. Si l’on veut apprécier en particulier l’étal de la philosophie contemporaine, on doit s'attacher surtout aux trois grandes écoles qui occupent le premier plan sur le théâtre de la philosophie moderne : lVcu/e Anglaise, l’école Allemande et l 'école Française,

Des écoles nationales en philosomtie. — Mais y a-t-il une philosophie nationale? Ce qu'on dit souvent de la littérature, qu’elle est l'expression fidèle de l’esprit d’un peuple, doit-il s’appliquer a ta philosophie î II semble que celle-ci comme étant la forme la plus générale et la plus abstraite de la pensée, devrait échapper A cette loi et ne suivre que le développement interne de la raison. Cela est sans doute, dans une certaine mesure, mais non absolument. Comme tout ce qui est fini et successif, la pensée philosophique ou la réflexion participe du relatif et en subit les conditions. Sans cesser d’étre au fond la même, elle revêt des formes diverses, à la fois une et mulliple, identique et changeante, universelle et particulière, cosmopolite et locale. Elle s’empreint du génie de chaque nation dont elle reproduit les allures et les tendances comme elle reproduit le caractère et l’esprit de chaque siècle ou de chaque époque. Voilà pourquoi il y a une philosophie nationale, autrefois grecque, romaine, aujourd’hui française, allemande, .anglaise, italienne, etc. Ail moyen âge, on ne peut leuir compte des nationalités, l'uniformité de la scholastique ne permet pas de les distinguer. Au xvii» siècle, le cartésianisme, qui se répandit dans l’Europe entière, semble avoir la même universalité. Il la devait à son esprit et à sa méthode encore plus qu’à l’influence de notre littérature. Comme système, il rencontre bien des oppositions et oflre des dissidences, mais la nationalité n’y a presque aucune part. Spinosa est juif et hollandais, Leibnitz est allemand; qu’y a-t-il dans leur système qui rappelle l'esprit hollandais ou la pensée’ germanique ? Tous deux, aussi bien que Malebranchc, suivent le mouvement cartésien. L’un écrit en latin, l’autre en français. Locke lui-même, bien qu’il combatte Descartes et substitue à son principe uu principe different, se rattache par l’esprit et la méthode à la direction imprimée par le métaphysicien français à la pensee moderne. — Il n’en est plus de même au xviii» siècle. Les écoles alors se divisent et se particularisent, on voit se dessiner en elles les traits originaux et la physionomie propre de chaque nation. Dès lors on peut «lire qu’il y a une école anglaise, française, écossaise, allemande, italienne. 11 en est de même au

xix* siècle où chacune de ces écoles, tout en subissant l'influence des autres, garde ses allures propres et maintient son originalité.

Il n’est pas sans intérêt ni sans importance d’étudier les caractères, d’indiquer la marche et de constater les résultats généraux de celles qui sont les principales, par là de marquer leur rôle distinct dans le concert de la civilisation européenne. Sans prétendre prédire à coup sûr leur avenir, il sera bien permis de tirer quelques inductions. Ce qui suit n’est qu’une simple esquisse que chacun peut remplir, modifier et compléter , comme il est aisé de vériiier l’exactitude et l’impartialité de nos jugementj.

Ce qui constitue une philosophie nalionale ce ti’esl pas l'identité des solutions données par des esprits différents aux principales questions philosophâmes. Cet accord parfait ne peut subsister là où existe ia liberté de ia pensée. La diversité c’est la vie. Mais si, malgré les divergences et même les oppositions entre ces doctrines, on remarque une tendance générale et constante, un même esprit qui se révèle dans la méthode ou la marche suivie, la manière d’aborder et de traiter les questions et dans les résultats principaux, si ces caractères s’accordent parfaitement avec celui de la nation dont il s'agit, il est difficile de ne pas rcconnallre une école nationale. Sous ce rapport et à ce titre, il y a non seulement des philosophes anglais, mais une philosophie anglaise.

I. Quels en sont les caractère» ? L’esprit de la nation anglaise, tel qu'il se manifeste dans ses mœurs, sa litléralure. scs iuslilulions et sa politique, esi un esprit yuritif, préoccupé du côté matériel, pratique et réel, peu porté vers ia spéculation et vers l’idéal. Cet esprit est fortement empreint dans sa philosophie ; il se formule par un mot, l’ empirisme. Par là, il faut entendre ('observation exclusivement porlée sur les choses du monde sensible, ce qui rend cet esprit plus apte et plus favorable aux sciences physiques qu'aux sciences métaphysiques et morales. Dans celles-ci, la réflexion est dirigée sur le côté de l’Ame le plus extérieur, la sensation. — Aussi le système de la sensation, le sensualisme, s’il ne se produit pas seul, domine et joue le principal rôle ; il esl représenté par les penseurs les plus émmenU et les plus originaux. Combattu sans doule , modifié et corrigé par d’autres esprits, que leur uature propre, leur profession et leurs études spéciales détournent d'accepter une telle doctrine, qui en repoussent les conséquences, il tt’en constitue pas moins le caractère général et constant de. l’école anglaise aux phases diverses de sou histoire. Celte tendance et ce caractère général sont faciles à suivre dans les œuvres capitales de ces philosophes, depuis E icon qui en est le chef et le fondateur jusqu’à ISeutham et à ceux qui sont aujourd hui les représentants les plus illustres elles plus accrédités du positivisme :Stuart-Mill, Ilerhert-Speucer, etc. Ce caractère est liés -clairement marqué dans le système de Locke par lequel l’école anglaise débute dans la spéculation et a exercé une influence presque européeuue au xviu° siècle. Il se retrouve dans les publicistes et les moralistes, dans Hobbes et dans Benlliam, comme dans les savants et les métaphysiciens. Il apparaît chez les sceptiques comme chez les dogmalistes, dans le scepticisme de Hume et l'idéalisme de Bertkeley, enfin dans la plupart des esprits inférieurs ou du second ordre qui viennent se grouper autour des personnages principaux. — La méthode surtout est sensiblement la même chez tous.

C'est le rejet de tout procédé à priori, spéculatif ou transcendental; l’expérience, prise pour guide unique et seule règle de vérité, l'éloignement le plus prononcé pour tout ce qui ressemble à la pensée contemplative ou mystique. Même dans les esprits les plus favorables au spiritualisme et qui en dëfendeut les droits, on constate à côté d’un sens moral quelquefois sévère mais étroit, les habitudes positives et dogmatiques du raisonnement théologique plutôt que l'emploi des procédés d’analyse rationnelle propre aux métaphysiciens.

Tel est le caractère constant que nous offre la philosophie en Angleterre, pendant les deux siècles et demi que comprend spn histoire. Il répond parfaitement à celui de la nation anglaise, qui, parmi les nations modernes, représente surtout le côté de l’utile, par le commerce, l’industrie, et qui dans ses relations avec les autres peuples a toujours pratiqué cet esprit, en a fait la hase et la règle de sa politique.

La Philosophie Ecossaise elle-même, dans sa réaction spiritualiste, a un caractère analogue. Elle n’est guère sortie du cercle de l’observation des faits de conscience; et le fait qu’elle a surtout observé est celui de la perception externe. Pour le reste, elle en appelle au sens commun et à ses principes, qu’elle pose et accepte comme faits primitifs, sans pénétrer plus avant dans leur analyse, ni en faire la théorie, sans essayer d’élever sur cette base un système de métaphysique et de philosophie spéculative.

11. Indiquons la marche et les résultats de la philosophie anglaise.

Elle commence à Bacon ou ft Locke et elle aboutit à llume, à la fin du siècle dërnier. Hume c'est le scepticisme rigoureusement déduit des prémisses de Locke, ou du principe de la sensation. Ce scepticisme est le point de départ d’un autre mouvement philosophique dont Kant est l’auteur et qu'on verra se dérouler ailleurs. Depuis Berkeley et Hume, la spéculation s’est arrêlée en Angleterre, ou elle n’a rien produit d’original et de significatif. C’est donc le scepticisme qui est le fruit de cette métaphysique de la sensation. Aujourd’hui on voit cette philosophie refleurir sur le même sol avec les mêmes caractères.

Le positivisme anglais se déclare le successeur et le continuateur de Hume, de Locke et de Bacon ; il renoue la chaîne à peine interrompue du sensualisme. — On ne peut nier l'importance de plusieurs de ses travaux; mais le résultat général, quel est-il? celui du positivisme, le rejet de toute vérité métaphysique, l’abandon de toute recherche sur Dieu, l’âme, la matière et les premiers principes, déclarée oiseuse et placée en dehors de la science. Rien n’est absolu, tout est relatif. L’expérience sensible eBt le seul critérium de vérité; la méthode des sciences physiques, chimiques et naturelles s'applique aux faits de 1 âme. Voilà les bases ou les principes. (V. Ribol, rail. Anglaise.)

Que doit-on augurer de celte philosophie? Rien, selon nous, de grand ni de fécond pour la science et pour l’avenir de l’humanité. Celte école |H>ut tendre des services à la philosophie des sciences naturelles, aider et contribuer à ses progrès ; encore ne peut-elle ouvrir aucune grande perspective. Quant aux sciences morales et sociales , loin de les faire avancer, elle les ramènerait plutôt en arrière. Pourquoi ? nous l’avons dit. (V. Positivisme.) — Sa psychologie, où la physiologie domine et qui étudie J’âme du dehors en l’assimilant à un mécanisme (p. 57), peut éclairer des points relatifs ti l’action du physique, sur le moral ou des faits secondaires, tels que l’association des idées, l’ima-

"ination passive, elc. Mais elle n’apprend rien sur les grands faits de la pensée qu’elle fausse et dénature. — La logique lut devra de nombreuses et Bues analyses, des applications utiles à la méthode des sciences physiques, mêlées à beaucoup d’idées superficielles et confuses. En somme rien de neuf et de capital sur ce qui intéresse véritablement cette science, un amalgame de toutes sortes de questions qui lui sont étrangères. — La philologie, l'ethnographie, l’ érudition littéraire et F histoire spéciale sont un champ neutre qu’elle cultive avec plus de

succès. L’ esthétique lui est complètement fermée. — D'un point de vue

aussi étroit que peut-on attendre pour la philosophie de l histoire, pour celle des beaux-arts, de la religion, etc.? — Quant à la philosophie pratique? (la morale et la politique) que doit-on en penser? Son domaine sera-t-il par elle mieux exploité? Elle y a de grandes prétentions à la nouveauté et à l’originalité; elle veut fonder une science nouvelle, t’éthologie (science des caractères), et aussi renouveler, smon créer la sociologie. Mais tout est vain dans ses promesses. L’édifice repose sur une base fausse ; le matérialisme ou le déterminisme, c'est-à-dire le fatalisme, qui lut toujours mortel aux sciences morales (p. 418). On y parle beaucoup de liberté dans l’ordre civil et politique et cela après l’avoir bilfée de la science de l'âme et avoir nié le libre arbitre. On a coupé l’arbre par sa racine et l’on veut que le tronc vigoureux s élève, qu’il fleurisse et porte des fruits. L'affinité avec le socialisme et ses plus mauvaises doctrines perce partout. Au fond, quelle est cette science des règles de la conduite humaine et des sociétés qu on vante on qu’on préconise comme neuve et appelée à un glorieux avenir ? la morale de l’intérêt, proclamée bien haut, en politique l'utilitarisme. Mais celte politique et cette morale sont depuis longtemps connues et jugées. Epicure après les sophistes dans l’antiquité, Hobbes, Helvétius, Bentham, chez les modernes, en ont tiré tout ce qu'elle recèle et peut donner. C'est elle qu'on retrouve entière avec mille redites sous i«i amas de banalités pompeuses dans les plus récents écrits. Avec cela, on peut se montrer fertile en expédients ingénieux et en projets de réformes, les uns utiles à la législation et aux institutions politiques, les autres hasardés ou scabreux et d’un goût paradoxal; on peut aussi cultiver avec succès l’économie politique, quoique celle-ci reste entachée des mêmes vices que la morale el la métaphysique sensualiste. Bref, sans s'aventurer, on peut prédire à cette école qui, voulant bâtir une 'nouvelle science des mœurs, croit pouvoir se passer de la liberté morale condition première du devoir, et de l’amour désintéressé du bien, qu’elle échouera dans son entreprise. Jamais sur ces deux bases £ intérêt qui n’est que l’égoïsme, le nécessitarisme ou le déterminisme qui est le fatalisme, ne s’élèvera l’édifice des sciences morales et sociales.

III. En tout cela, cette école reste fidèle à toute son histoire et à ses traditions comme à l’esprit de la nation qu’elle représente. L utile, l'intérêt, voilà toute sa devise.

Ces maximes, ici, elles sont érigées et proclamées en théorie, ailleurs elles sont appliquées et mises en pratique. Or, on l’a dit et nous ne faisons que le répéter, avec cela on est une grande nation, la première nation maritime, industrielle et commerciale du globe. On fait les affaires du monde entier en faisant les siennes; on accumule les richesses et les capitaux ; mais on ne lait pas les affaires de l’esprit humain qui veut qu’on soit désintéressé. Pris individuellement, les hommes de cette nation auront de grandes et très-belles qualités, l’énergie,

PHI LOSOPHIE CONTEM POR AINE

courage, le câline et le sang-froid, 1a probilé, la dignité, le gouvernement de soi-même. On trouve chez elle des mœurs domestiques pures et honnêtes, chez les citoyens le respect de la loi, l'attachement aux institutions et aux princes qui les représentent. Tout cela est a envier des antres nations. Mais il est un défaut qui gâte toutes ces vertus et nuit à ces qualités : 1 'égtfsme national, qui est le ressort et le mobile unique des actions de ce peuple et de sa conduite h l’égard des autres peuples. Ce sera l'anglicanisme, non l'humanisme. Avec ce défaut on se fait admirer encore, mais oo n’a pas les sympathies du monde et desautres peuples. Il en résulte aussi qu’étant partout on reste chez soi. Les avantages dont un jouit ou les garde pour soi. On a chez soi la liberté civile et politique que l'on refuse à d’autres ou qu’on se fait arracher. On commande dans l’Inde A cent millions d’hommes qu on traite en esclaves on qu’on tient dans l’ignorance et l’abrutissement.

On répand partout avec zèle la Bible qui élève et guérit les Ames et on vend l’opium qui les dégrade et qui lue. Pensant être A l’abri chez soi et en sûreté dans son tic, on s'intéresse peu aux querelles sur la justice et le droit entre les autres États sur le continent. On a cru qu'avec de l’or on gouvernait le monde cl un jour on s'aperçoit avec effroi qu’on s’est trompé ; on se sent faible vis-à-vis d’un peuple pauvre et on applaudit de peur à ses victoires. On a laissé accabler le voisin en se tenant prudemment écarté de ia lutte ; et on tremble pour soimême et pour ses loyers. On a ainsi abdiqué la vraie puissance parce qu’on n’a vu que des intérêts là où il y avait aussi des idées. — L'idéal, voilà ce qui a toujours manqué à ce’ peuple. La positivisme ne le lui donnera pus.

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