‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 190 sur 192 · PHILOSOPHIE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE ALLEMANDE

La philosophie allemande a une tout autre portée et elle s 'offre à nous avec incomparablement plus de grandeur. Son influence a été beaucoup plus profonde et plus étendue. Plus élevée et plus importante est la place qu’elle occupe dans l'histoire de l’esprit humain. Ne pouvant essayer de la faire connaître ici avec quelque détail, nous nous bornerons à exposer ses caractères les plus généraux, sa maiche et ses principaux résultats en accompagnant et faisant suivre cet exposé de quelques rélkxions.

I. Sks caracthbks généraux. — Le génie de l'Allemagne ne s'est nulle piyt mieux caractérisé que dans sa philosophie. U s’y est développé dans toute sa hardiesse et son originalité. Bien que la philosophie allemande continue l'œuvre de la réflexion moderne commencée par Bacon et nescartes, poursuivie en Angleterre et en France au xvin” siècle, elle u’en a pis moins des allures et des formes qui loi sont propres et qui n'apparliennent qu'à elle. On la reconnaît dans sa manière de poser cl d'envisager les questions, dans la méthode qu’elle affectionne, dans les solutions qu'elle donne à tous les grands problèmes et auxquelles elle revient sans cesse, dans son mode d'exposition et ses formules, qui tiennent à ce qu'elle a de plus intime et de plus particulier aux habitudes d'esprit de la nation allemande. La philosophie, chez nos voisins, anime et vivifie toutes les autres formes ou productions de la pensée. La science, l’art, la poésie, la littérature, la théologie, la politique, la diplomatie en sont pénétrés. Elle est mêlée aux actes de la vie commune ; les termes de la métaphysique

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oril passé dans le langage vulgaire et jusque dans les formules de la politesse. L'Allemagne, on l'a dit, nous offre un phénomène unique dans l’histoire, un peuple de métaphysiciens qui semble perdu dans ses rêves et qui au fond est très-positif ; car c’est un caractère propre à celte nation cl à celte race d’allier les contraires, d’unir à une tendance spéculative et contemplative très-marquée I esprit le moiDs dégagé de ses intérêts matériels, le pins attentif à les faire valoir, le plus Apre, le plus persévérant dans la poursuite de ses avantages. Aujourd’hui que l’action semble avoir pour lui remplacé la spéculation, il parait dédaigner les systèmes et les théories dont il s’est épris et nourri si longtemps ; mais il y est plus altaché qu’il ne croit ; et, si l’on pénètre au fond des esprits, ou y reconnaît encore vivantes les idées que. ces systèmes ont fait éclore et surtout le tour et les habitudes de la pensée abstraite qu’elles leur ont fait contracter et comme le pli pris de la réflexion philosophique. Les tendances générales qu’a développées cette philosophie pendant la longue période où elle a régné survivent aux systèmes et reparaissent jusque dans les productions destinées à les combattre.

I. Cette philosophie, qui a de si profondes racines dans l'esprit de la nation allemande, doit en reproduire les qualités et les défauts. Elle se fait remarquer par la profondeur, la hardiesse et l’originalité de ses conceptions et par sa puissance systématique. Le génie métaphysique De peut être contesté A cette race; il forme peut-êlre le trait le plus caractéristique de son esprit. Celui-ci aime A creuser tous les atdrnes de la pensée, à remonter sans cesse aux premiers princ pes des choses et par eux A tout expliquer. Les grands objets qui accablent et confondent le plus l’intelligence humaine, loin de l’effrayer, sont ceux qu’il affectionne ; ils exercent sur lui un continuel et irrésistible attrait. Il se plonge avec ivresse dans la méditation de ces problèmes, dont il cherche la solution avec une confiance absolue dans les forces de la raison humaine. — Sa méthode ordinaire et favorite est la spéculation abstraite ou le procédé à priori; c’est elle qu’habituellement il préféré ; elle lui fait dédaigner l’expérience ou n’y chercher que la contirmatioo et la vérification de ses théories. Loin du commerce des sens, concentrée au foyer de l’âme dont elle interroge la nature intime. la pensée métaphysique allemande trouve dans ce monde tout intellectuel, dans la région des idées, des espaces et des perspectives sans bornes. Ou plutôt, elle construit le monde lui-même à l'aide de la dialectique ; elle explique le réel par l’idéal, le fait et le refait à l’image de la théorie. En cela, elle rappelle l’esprit et la manière des Alexandrins. Mais on y reconnaît des différences qui distinguent l'esprit et la science modernes. D’abord elle tient plus compte des faits et elle montre à les élndier avec une rare et profonde sagacité, une patience infatigable mais minutieuse et scrupuleuse, qui va jusqu'à se perdre dans d’infinis détails. Parement aussi elle aborde cette étude sans un système fait d’avance. Dans l'emploi de la méthode, le procédé h priori domine l’expérience. Au lieu d’écrire, comme le veut Bacon, sous la dictée des choses, de vaincre la nature en lui obéissant, elle la sonmet A ses lois et à ses formules. — Telle a été du moins la méthode suivie pendant la période des grands systèmes. Aujourd’hui la critique et l’expérience sont h l’ordre du jour; chacun prétend les suivre. Ceux qui en vantant ces procédés condamnent les anciens, en sont-ils exempts? A un œil clairvoyant, la réalité dément l’apparence.

II. Le résultat général auquel ont abouti toutes ces recherches, on le sait, cesl le jmnt/iéwme. Ce système est sorti des spéculations les plus diverses des [tenseurs les plus célèbres. Il est conforme au génie de la nation, comme il résulte de la méthode employée par ses philosophes. « Le panthéisme est la religion de l'Allemagne, » a dit H. Heine. — Un des traits particuliers de cette race est en elle! un sentiment trèsénergique de la personnalité, mais qui s'efface vite et fait place à l’absorption de l’individu dans la substance universelle ou le grand tout. La philosophie allemande est idéaliste (Michelet de Berlin, ttesch. 10.). Mais une pente fatale l’entraîne au panthéisme. Ce panthéisme diffère du panthéisme oriental qui naît de la contemplation du monde sensible. Il a plutôt son point de départ et son appui dans la réflexion, dans l’habitude de la pensée de se replier sur elle-même, de scruter l'àme dans les profondeurs; il y trouve l’esprit divin et universel avec lequel l’homme et l’univers se confondent. Ce panthéisme se fait jour partout, non-seulement dans la philosophie, mais dans les œuvres de l’art et de la poésie, dans les productions naïves et inspirées de la littérature comme dans les créations les plus artificielles d’une métaphysique subtile. Sous ces arides formules comme dans les vives images et les élans lyriques, vous sentez le souille de la pensée mystique et le procédé habituel de l’intuition.

En général, ce qui manque à cette philosophie, c’est un juste équilibre des facultés humaines. Tantôt la raison opprime les sens, tantôt les sens offusquent la raison ; le raisonnement métaphysique fait taire la conscience, il éteint le sentiment de l’activité libre, au point que la personne finit par douter d’elle-mème et se renier. La spéculation alors n’ayant plus de contre-poids ni dans le bon sens et la raison pratique ni dans la croyance aux choses extérieures, ni dans le sentiment de la vie intérieure et de l'activité personnelle et libre, franchit d'un bond toutes les limites. L’observation et la raison ne se faisant pas équilibre, le raisonnement ne s’arrête plus dans ses conséquences. Il n’aboutit souvent qu’à construire des œuvres chimériques oii l’on cherche vainement, avec la réalité qui y est sacrifiée la première, ce juste tempérament cl cet accord qui est la vérité. Bien ne relient la pensée dans sa marche aventureuse sur le bord des abîmes au milieu desquels elle chemine. Les conséquences les pins extravagantes et les plus paradoxales sont tirées avec une sécurité et un sang-froid imperturbables des principes les plus hypothétiques, ou des conceptions les plus hasardées. Aussi, cette philosophie, malgré le grandiose de ses créations puissantes et la profondeur de ses pensées, semble-t-elle atteinte dans ses sublimes écarts de folie et de vertige et comme plongée dans l’ivresse. Elle heurte sans s’inquiéter les croyances morales et religieuses et les plus claires vérités du sens commun pour lequel elle a un superbe dédain. — Les habitudes dogmatiques sont encore un des traits qui la distinguent, bien qu elle ait débuté par la critique et qu’elle l’ait comme tout le reste poussée à l’excès. Ce dogmatisme se révèle dans une exposition qui rarement consent à discuter les principes d'où elle part, qui ne tient compte ni des difficultés, ni des objections, qui avance toujours dans la voie qu’elle s’est tracée, allant jusqu'au bout de ses déductions et donnant à ses affirmations, pourvu qu’elles soient bien liées, l’autorité de l'évidence réelle qui appartient aux faits ou aux vérités premières. L'enchaînement logique des idées y a la valeur d’une démonstration directe ; de sorte que tout système bien coordonné, pourvu qu’il soit d’accord avec lui-même, bien qu’il ne soit

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souvent qu’une conception individuelle, se donne lui-même pour preuve de sa vérité.

III. Ces systèmes sont exposés dans une langue, qui, sans doute, a des avantages rares et précieux, langue riche, expressive et originale, pleine de sève, qui se prête à merveille à rendre les conceptions abstraites et les idées profondes comme les nuances les plus délicates et les plus fugitives de la pensée et du sentiment; mais elle devient facilement complice de tous les défauts voisins de ces qualités. Elle favorise le vague, la subtilité et l’obscurité des idées, par sa facilité illimitée de créer'des mots nouveaux et mal définis, de détourner les termes reçus de leur signification habituelle, d’introduire une multitude de langues diverses dans la langue générale. Cela permet aux conceptions les plus bizarres et les plus étranges, comme aux plus subtiles théories, de cacher leur vide ou leur insuffisance sous le voile du néologisme, de se maintenir et de se défendre à l’aide des distinctions les plus insaisissables. C’est là aussi un grand obstacle à la communication des idées comme à leur intelligence. — Tons ces défauts ont été souvent signalés; ils sont réels comme les Qualités auxquelles Ils tiennent et dont il est difficile de les séparer dans les écrits des philosophes de cette nation ainsi que dans les œuvres même classiques des écrivains de cette littérature.

Tels sont les caractères principaux de la philosophie allemande. Ils suffiraient pour expliquer pourquoi elle est restée toute nationale, et malgré son influence, n’a jamais pu réellement dépasser les frontières du pays. Elle n’a pu devenir européenne, encore moins universelle, comme l’a été par exemple le cartésianisme, et même la philosophie anglaise et française au dix -huitième siècle. Elle est en particulier trop opposée au caractère, aux habitudes et aux tendances de l'esprit français, pour se faire accepter en France et même pour y être véritablement comprise ; ce qui n’est pas un motif pour ne pas l'étudier connu» on le verra plus loin. Elle est d’ailleurs très-capable d'exercer une influence réelle et légitime sur les intelligences d’élite et qui aiment à réfléchir, c’est le propre de toute philosophie qui aborde franchement et hardiment les grands objets de la pensée. Vous trouverez là des solutions bonnes ou mauvaises à tous les problèmes qui intéressent souverainement l’homme. Bien ou mal elle répond aux questions suscitées par les progrès de la science moderne. C'esl ainsi qu’elle est capable d’attirer à elle et de séduire les esprits distingués, de se faire des sectateurs parmi ceux dont la soif de connaître et de se rendre raison des choses, domine le sens pratique, efface tout autre souci, même celui de mettre à l’abri les grands faits et les grandes vérités que ces systèmes menacent ou renversent. Ici déjà apparaît le devoir et la nécessité de l’étudier afin de la bien connaître, ne fût-ce que pour la combattre, en signaler les erreurs, mais aussi pour profiler de ses bons comme pour se défendre de ses mauvais résultats.

H. SON DÉVELOPPEMENT ET SES RÉSULTATS. — DSOS Cet aperÇU, BOUS

sommes forcé de négliger les écoles et les systèmes secondaires pour nous attacher à la marche des grands systèmes et à leurs résultats les plus généraux dans la spéculation et dans la pratique.

I. Dans la spéculation. — Elle commence par le criticisme qui vit toujours ; car il a survécu à tous les systèmes du moins comme méthode, par son esprit et dans sa partie négative. Or, on le sait, le criticisme, c’est le scepticisme. Lui qui semble être né pour détruire à

la fois b dogmatisme et le scepticisme, et qui s'annonce comme tel, ne détruit que le premier; avec lui le doute ressuscite plus fort, plus profond, plus savant et mieux armé que jamais. C’est le résultat le plus net de l’œuvre de KanL II croit édifier, il ne fail que renverser, et il couvre le sol de ruines. L'ablme qu’il creuse, il ne peut le combler que par une contradiction Dagrante : celle de la raison pratique prétendant relever ce qu'a délruil la raison théorique. Cette contradiction doit disparatlre, et elle disparaît. Hesle le scepticisme. Deux portes s’offrent pour en sortir; l'idéalisme et l'empirisme. Kant les a ouvertes toutes les deux par sa distinction des nou mènes et des phénomènes, du monde idéal et du monde réel. Le génie allemand a suivi les deux voies. Mais fidèle à sa nature idéaliste, il prend d’abord la première et s’y précipite. Il la parcourt avec éclat, et, on peut le dire, glorieusement. C’est la période des grands systèmes, des puissantes constructions métaphysiques. Fichte, Schilling, Hégel, quelque opinion qu’on professe, ont attaché leur nom à des œuvres impérissables de la pensée ; mais, comme résultat, ce n'est pas moins le panthéisme, avec toutes ses conséquences, qui est sorti de cet effort gigantesque de la spéculation, et il succède au scepticisme. L’Allemagne s’y est plongée et s’en est longtemps comme enivrée. Puis, la fatigue a succédé, et elle s’eu est dégoûtée, quand surtout, sollicitée par des causes extérieures, elle a senti le besoin de s’arracher à la spéculation pour entrer dans le monde de l'action et d'y réaliser ses destinées : — Mais éludions d’abord la marche de ces systèmes .

!" Fichte continuant Kant et se plaçant à son point de vue, celui du Subjectivisme, en tire comme conséquence l’idéalisme subjectif ou trar.scendental. 11 s'enfonce dans les profondeurs du sujet pensant, ou de la conscience et il y découvre, sous le moi humain et phénoménal, un autre moi, le moi absolu ou divin, dont l’activité ou le développement nécessaire crée, à la fois, l’univers physique et moral, la nature et l’homme, tous deux éclos de la pensée divine. Le moi se pose et s’oppose, puis il revient sur lui-même et se reconnaît, il tire ainsi de lui-mème le monde matériel et le monde invisible en vertu de ce mouvement fatal et naturel de sa pensée . — Ce système qui accuse une tension énorme de l’esprit parait bientôt anlinalurel. Alors, se fait une évolution dans la pensée allemande. Au lieu de prendre son point de départ dans le moi, elle le prend à la fois en dehors du sujet fini et de son objet, dans l'absolu principe de l’un et de l’autre, en qui se réalise 1 identité des contraires, c'est le système de Schelling. Le réel et l’idéal, le fini et l’infini, la nature et l’homme, au lieu de s’opposer, se réconcilient ; ce sont les deux formes, des manifestations, au fond identiques, du même être, et de la même substance ou de l’absolu. — 3’ Ce principe, Hegel l’adopte et, sous le nom de l'idée, le développe et le systématise. Il lui fait parcourir tous les degrés de la pensée et de l’existence, le revêtant de formules abstraites et précises, il le suit à travers le double monde de la nalure et de l’esprit, dans le monde extérieur ou physique, puis dans l'homme, dans l’humanité ou dans 1 histoire sous toutes ses formes, les institutions politiques, la religion, l'art, la philosophie, expliquant tout ou cherchant à tout expliquer. C'est le fruit de la dialectique Hégélienne et de ce système où les lois de la logique qui sont celles de la pensée divine, sont censées reproduites par les lois de l’univers physique et moral. — Ce Panlogisme c’est toujours le Panthéisme, il en contient les principes et les résultats que vainement il déguise sous ses formules obscures ou équivoques. — Il exerça

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et il exerce encore une grande influence; mais les défauts et les lacunes devinrent visibles. Les formules alors paraissent vides, les résultats contraires aux faits et aux découvertes scientifiques ; la division se mit au sein de l'école. — U' L’esprit allemand fatigué semble vouloir abandonner la spéculation et les systèmes. 11 revient sur ses pas, au point de départ, c’est-à-dire à Kant et à l’empirisme. Il parait disposé à suivre l’autre route qu’indiquait aussi le système et demander à l'expérience ce que la spéculation n’a pu lui fournir. Il adopte d’abord un compromis qui est le sysieme de Scliopenhauer. Celui-ci a la prétention de marier ensemble les deux extrêmes, de trouver dans l’expérience le germe de l’induction spéculative. Quoiqu’il se reconnaisse pour le disciple de Kant et selon lui son seul véritable interprète, il laisse de cété les nouraènes pour s’attacher à la phénoménalité pure, et il la déclare une vaine représentation. Il en fait sortir, par la logique, te Nihilisme comme conséquence rigoureuse du Kantisme. Puis, par une contradiction, qu'il n’explique pas, il admet comme principe universel du monde la Volonté, pour lui force aveugle, véritable fatum , qui d’abord inconsciente , puis consciente, par un effort infructueux, crée la nature et l’homme, l'homme le plus malheureux des êtres de ce monde fantastique et voué au néant. C’est le panthéisme qui réapparaît au terme de la spéculation allemande, cette fois escorté ou suivi du nihilisme et du pessimisme. L'Allemagne retourne à l'Inde et au Bouddhisme.

Cesl ici le dernier des grands systèm-s. Les autres sont secondaires, font cortège aux premiers et sont loin d exercer la même influence. — Mais tout n'est pas achevé. La pensée allemande, qui elle anssi admet facttementdes contraires, des hauteurs de la spéculation se jette dans l'empirisme et un empirisme non moins outré et absolu que son idéalisme. Le positivisme prétend régner à son tour, et il fleurit aujourd'hui sur cette terre de l’idéali me et de la raison pure. Il s’y montre violant, exclusif, grossier, ne recule devant aucune conséquence. Les Buchner, les Wogt, les Moleschotl, etc., professent de la manière la plus crue le matérialisme le plus formel et te plus alieoln positivisme. Dieu, l'âme, la liberiésoni niés; bafoués, traités d’entités et de chimères. L’homme immédiatement au-dessus du singe prend rang dans la création à côté de l’animal comme étant d’espèce supérieure ou perfectionnée. Tout s’explique par les transformations de la nature et de ses forces.

Tel est le champ parcouru par la pensée allemande dans le monde de la spéculation). L’étal actuel est difficile a définir. Depuis longtemps a commencé l’èrede la dissolution. Aujourd’hui l'anarchie est complète dans le monde philosophique cbex dos voisins. Toutes les écoles y oat des représentants; mais aucune ne domine. Ce qui semble domiuer c'est l'esprit critique et positif qui, daos toutes les branches du savoir et de la croyance humaine, poursuit son œuvre de destruction, de refonte et de révision, démolit et amasse des matériaux en attendant qu'il réédifie.

Toutes les écoles subsislent. Kantistes, Hégéliens, Herbartistcs, etc. , se coudoient, se contredisent et souvent s'injurient A côté du naturalisme, le spiritualisme a des représentants distingués parmi les métaphysiciens, les savants, les érudits. (IL Kichte, Lot ze, Trendelenburg.) Mais rie» de neuf et d'original ne surgit et ne commande l’attention d’ailleurs distraite et tant entière tournée vers le monde de l'action. Si l’on veut un mol, pour désigner eet état, c’est le spwadisme, comme disent les Allemands.

II. Dans l'ordre moral et pratique quels ont été les résultats de la philosophie allemande '! Le voici brièvement.

D’abord Kant, croyant échapper à son scepticisme spéculatif par la raison pratique, fonde toute sa doctrine morale sur la loi écrite dans la conscience et il en décrit admirablement les caractères, surtout le caractère obligatoire ou impératif. Cette morale, c'est le stoïcisme le plus pur. Le devoir en est la base, le devoir désintéressé, et séparé de tout autre motif. Dans le droit, s’inspirant de la France et de ses philosophes, de Rousseau, et de Montesquieu, etc., Kant voitdans la liberté la racine même du droit; et il consiaère la justice civile et politique comme la garantie des libertés. L'Etat a pour mission de rendre possible la liberté et de la favoriser. Sur celte idée, il établit le droit des personnes ou des individus, celui des nations et de i’humanilé entière. Il arrive à concevoir la société Européenne ou civilisée comme une confédération d Etats libres devant se garantir mutuellement leurs libertés, assurer ainsi la paix du monde civilisé et supprimer la guerre. L'histoire, selon lui, marche vers ce but. C’est aussi par le même côté moral, social et civilisateur que la religion lui apparaît La vérité, la beauté du christianisme lui semble résider dans sa morale sublime qui, par l'affranchissement des Âmes, conduit à l'émancipation du genre humain. Il en interprète ainsi tous les dogmes. On ne peut qu'admirer cette doctrine et cette partie de la philosophie de Kant. Par malheur, elle n'a aucun lien avéc le système. La partie spéculative, qui est le scepticisme, d’avance l’a sapée par sa base. — Fichle pourtant, le disciple de Kant, la maintient quelque temps et en tire sa doctrine du droit ; doctrine mâle, élevée et noble, toute aussi selon l’esprit français, quoique déjà inconséquente et gâtée par le panthéisme. — Mais cette morale et ce droit naturel sont incompatibles avec les systèmes suivants. Ceux-ci les rejettent. Celle morale, à leurs yeux, elle est sinon totalement fausse, étroite et trop austère. Les droits de la nature y sont méconnus ; la chair y est opprimée par l'esprit, les instincts y sont refoulés, etc. Pour ceux d’ailleurs qui proclament l’identité des contraires, la distinction absolue du bien et au mal, du vice et de la vertu, da juste et de l'injuste ne peut subsister. Le mal, le crime même sont une forme du bien, un degré intérieur et nécessaire, la négation à côté de l’affirmation. Le Panthéisme a renversé toutes ces barrières.

Alors apparait une nouvelle sophistique que nous avons déjà jugée. (Suprà, p. 465.) Elle s’introduit surtout dans le droit public et national ; et elle y enfante une singulière doctrine aujourd'hui devenue trop célèbre ; car elle a été mise en pratique à la face de l’Europe étonnée et peu édifiée : celle du droit historique ou concret en opposition avec le droit abstrait. Qu’est-elle? nou6 l’avonsdil ailleurs (ibid.); mais elle mérite d'être exposée ici avec quelque détail.

Le droit, comme tout ce qui existe, est une réalisation de l 'idée. L’idée divine se développe dans l’histoire et elle y progresse incessammenL Les individus, les nations, l’humanité la réalisent et n’onl de valeur que par elle. L’histoire eu grand est cette réalisation du droit-, l'Etat le personnifie. Chaque nation ou Etat représente donc une idée, qui lui assigne son rôle et fait sa force. Les nations les plus fortes sont celles qui à la supériorité de leur idée joignent la supériorité en tout genre, physique, morale, intellectuelle, qui ont su le mieux conserver l’intégrité et la pureté des mœurs, l’énergie, la prudence, la prévoyance, se donner le plus haut degré d’instruction, les meilleures institutions, et surtout perfectionner leur état militaire en qui se résument les autres

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avantages de la force matérielle, intelligente et virile. L à donc où est la force, là est le droit, parce que cette force n'est pas la force physique ou barbare, mais la force morale. De là la maxime : ht force prime le droit. Au fond, sans doute, c'est la théorie du droit du plus fort, la justice y est dévolue au plus fort. Mais qu’on ne l’ounlie pas, la force telle qu’elle est ici entendue est la force vraie et elle est divine. Elle est le droit divin avec tous ses corollaires : la légitimité, la conquête, etc. Malheur aux faibles et aux vaincus, vat viclis. C’est qu’ils l’ont mérité. La guerre révèle leur faiblesse et met à nu tous les vices du passé et du présent ; et elle est perpétuelle. Donc, s’il est une nation qui, par son origine et par toute son histoire , par sa position centrale, par sa religion, ses mœurs, sa supériorité intellectuelle, militaire, etc., est appelée à dominer en Europe, elle y a droit. Et tout ce qu’elle peut elle le doit. Ses besoins, les nécessités de sa sécurité, de son extension et de sa puissance, sont autant de droits supérieurs qu’elle peut et doit faire valoir, le moment venu, selon ce que la prudence conseille ou commande à ceux qui la gouvernent. — .Mais les obstacles tels que ceux qui sont pris dans la liberté des autres peuples, les traités, etc?... Ce sont de vains obstacles qui n en sont pas pour elle. Tout cela est du droit abstrait. Le droit concret ne les connaît pas ou ne les respecte qu'autant qu’il y voit son avantage, ou ne peut faite autrement. Qu’est en effet le droit abstrait en face du droit historique, expression du droit divin, vraiment providentiel ? La petite morale en face de la grande. L’histoire prouve d’ailleurs que jamais elle n’a été observée.

Telle est cette théorie. Elle est bien fille légitime du Panthéisme. Ici la spéculation et la pratique sont en parfait accord.

Voilà ce qui depuis soixante ans s’est enseigné et s’enseigne dans les universités. s 'est redit dans la presse et, après s’être écrit dans les livres(l), a fini par s’écrire dans l’histoire. — Cela est très-bien déduit, et la logique est satisfaite. Il y a pourtant deux ou trois objections : i° celle de Socrate à un Sophiste ancien. (Hep. t. Oorgias.) Si les faibles se liguent contre les forts et que les forts soient alors les faibles, où sera le droit? — 2° Le peuple qui doit dominer en Europe n'est toujours qu’un peuple et une race, il n!est pas l’humanité; qui des deux doit absorber l’autre? — 3* C’est dans l'intérêt de l’humauilé qu’il doit dominer, afin qu’elle goûte les bienfaits d’une civilisation supérieure. — Soit, mais est-ce bien le vrai but ? L 'igoisme national n’esl-il pas au fond de celte théorie chez ce peuple de profonds métaphysiciens? Mais si c’est f ambition, une ambition immense qui, à d'autres yeux que les siens, est le vrai motif, l'âme du système, si aux bonnes, grandes et fortes qualités de ce peuple s'ajoutent des défauts qui la révèlent et hautement l’accusent: la soif du gain, la dureté, l’orgueil, l’insatiabilité, la barbarie jointe à la ruse dans les moyens et les procédés défaire la guerre, l’implacabilité après la victoire, l’inflexibilité dans le maintien des exigences , ce peuple, l'élu de luire, pourrait bien se flatter dans son orgueil. En tout cas, il n’aurait pas la sympathie des autres peuples. Le germanisme ne serait pas non plus l'humanisme. Qu’il en soit autrement, on reconnaîtra alors dans l’âme de ce peuple placé à la tête du moude civilisé et qui doit guider l'humanité dans ses voies nouvelles un ardent amour de l’humanité. Mais, si chez lui c’est au contraire la haine avec l'égoïsme

(D Je trouve cette théorie indiquée très-nettement dans le livre de M Hiltebrand : La Prusse et ses Institutions. (P. 47.)

qui prévaut ; si cette liaine, une haine profonde, « idéale, » comme , rappelle un des siens (H. Heine, de l'Allem.), il l’entretient comme un feu sacré contre sou voisin depuis plus d uu demi-siècle, s'il en fait le fond de son éducation dont il est si fier, il faut alors lui rappeler qu'il est une autre loi que celle de l'histoire qu'il invoque, et qui est la loi de la nature humaine : c'est que la haine appelle la haine comme l'amour appelle l'amour, si ois aman a ma (Sénèq.). IA est le péril, le défaut de cuirasse du système. Cela donne à méditer cette parole de Tacite qui fut le premier historien de la Germanie : Nullcu imperium

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