‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 191 sur 192 · TUTCM N1SI BEN E VOLENT IA MUN1TVM · texte numérisé non relu

TUTCM N1SI BEN E VOLENT IA MUN1TVM

III. De cet aperçu général que conclure? qu'il faut nousdétourner de ces théories et de ces systèmes, puisqu'ils aboutissent à de tels résultats, que le mieux est de les ignorer? Gardons-nous de celte pensée qui ailleurs nous fut si fatale. (Allé pensée étroite et fausse, c’est le préjugé commode des esprits légers et superficiels, ha paresse et la vanité s’en autorisent; mais elle a pour effet et pour punition l'infei iorité. Loin de là, dirons-nous, il faut ici faire comme pour tout ie reste, étudier ccs systèmes et celte philosophie; les étudier non superficiellement, rapidement, par curiosité et pour en savoir quelque chose, eu parler et nous en moquer, mais sérieusement, patiemment afin de les bien connaître, et pour cela ce se laisser rebuter ni par la forme ni par la pensée qui peuvent également nous choquer. A cela, il y a plusieurs raisons que nous ne faisons qu’indiquer (2). Il faut les étudier a fond pour en pénétrer et dévoiler les vices et là où ils sont faux pouvoir les réfuter. Mais défaisons-nous de ces phrases futiles et banales, si souvent répétées, sur les rêves ou les nuages de la Germanie, etc. Ces rêves, on l’a vu, ce sont des réalités, les plus importantes, les plus dangereuses, puisqu’il s’agit des choses de Tordre intellectuel et moral et que l’ordre temporel et naturel lui-même n’y est |>as élraoger. — 2" Il faut les étudier à fond et en détail pour démêler eu eux ce qu’ils ont de vrai et nous l'approprier. Car c’est une opinion très-peu philosophique et nou moins superficielle que de vouloir que tout y soit faux parce qu'on en repousse les résultats généraux et qu’on n’admet pas les principes. D’abord comme systèmes, ils ont une incontestable valeur; ce sont des monuments remarquables de la pensée humaine : àceseul titre ils doivent être étudiés. Ils oui donné une grande impulsion à l’esprit humaiu, ils ont provoqué, inspiré, soutenu et dirigé, les travaux les plus importants, les recherches les plus fécondes et les plus utiles dans toutes les directions. Sous leurs auspices, un peuple laborieux et penseur a travaillé et pensé; il a creusé, fouillé, remué en tout sens le sol de la pensée ; il serait absurde de croire qu’il n-a rien trouvé et qu’il n’en est rien serti Lne riche moisson d’idées s’est produite doul doit s’enrichir le domaine de l’esprit humain, il a posé, agile, résolu à sa façon toutes sortes de

(1) Noua recommandons aussi aux professeurs des gymnases et des universités allemandes les chapitres du II* livre du De Ofticiis, de Cicéron, où la même maxime est démontrée, surtout le chapitre vu qui commence ainsi : Omnium autrui rerum nec aptius est quidquam ad opes

tuendas ac tenendas quant diligi, nec alienius quam timeri malus enim

custos diut urnitaiis metus. Ce texte serait bien choisi pour le discours d’inauguration de la nouvelle université de Strasbourg.

(2) Nous les avons développées autrefois eu tête de deux travaux entrepris dans ce but, dans la prélace de notre traduction des Ecrits philosophiques, de Scheliing, et dans celle de la traduction de l’Esthetique, de Hégel.

questions, soulevé des problèmes inconnus, ouvert des horizons nouveaux, émis un nombre prodigieux d’opinions, d’hypothèses et de vues. Tout n’y est sans doute pas à prendre ni il imiter. C’est avec i ndépendance et discernement que doivent se faiie celte étude et ce choix; mais c’est aussi saus parti pris comme sans engouement. — Nous le disons en particulier pour cet ordre d’idées et de travaux oui sont les œuvres de la pensée philosophique. Nous le disons d’abora de la partie spéculative puis aussi de la partie pratique, même de cette fausse théorie du droit qui nous révolte. Le vrai droit est le droit abstrait puisqu’il est éternel et universel, et il n’est pas la force, comme Kant l’a si bien vu et dit après Platon. Mais, si le droit n’est pas la force, il a besoin d’elle, il ne peut que par elle se maintenir et se défendre. It faut

âu’on soit digne de le défendre et de le soutenir. En cela est vraie la léorie du droit historique et concret. SI d’ailleurs on remoute à la vraie source du droit, jusqu'il Celui qui est le droit non abstrait mais concret, qui est la justice éternelle, Dieu, s’il s’est choisi des champions et des défenseurs parmi les peuples, veut qu’ils soient fidèles à cette mission, qui elle aussi est vraiment historique. Autrement il les repoussa et les rejette ou il les avertit et les châtie. Il ne veut ni de la mollesse ni de la légèreté, ni de la vanité ui de l’ignorance, encore moins du manque d’obéissance à la loi ou de l’indiscipline, de l’habitude de ne rien respecter et de courber sa tète sous le jong du despotisme après avoir fait des révolutions. Il ne veut pas qu’on cherche son salut dans la force indifférente à la moralité et au droit, alla d'assurer les intérêts matériels, il veut aussi qu’on soit équitable, qu’on apprenne même de scs ennemis à avoir les qualités qui nous manquent, à êtra patient, laborieux, à savoir obéir à la règle et à l’autorité. Il faut donc non-seulement ici étudier mais apprendre, sans pour cela cesser d’être soi-même. Là est la vraie, la noble émulation entre les peuples comme entre les individus. Peut-être par là aussi du moins dans ce monde de la pensée ou de la philosophie où, dit-on, tout est calme, pacifique et serein, se retrouverait un peu de cet amour de l’humanité dont ou parle tant aujonrd hui et qu'ou pratique si peu. Lui seul, cet amour qui est la charité, enseigne à s'élever au-dessus des haines nationales tout en gardant sa nationalité avec un soin jaloux de3 gloires et de ta grandeur de son pays. Car ce n’est ni la haine ni le désir de la vengeance qui mérite à une nation de reprendre le rang qu'elle a perdu, c'est précisément cef amour désintéressé de l’humanité qui fait sa vraie force, mais il n’est rien sans la vertu et se perd avec les bonnes mœurs. — Ceci sera mieux compris encore quand nous aurons achevé celle revue et ce parallèle des grandes écoles philosophiques de notre siècle.

Nous serons plus bref dans l’exposé de la philosophie française. Le cartésianisme par lequel elle débute et qui fut la grande école du xvii siècle est français avant d’étre universel et de s’étendre à tonte l’Europe. Il a été caractérisé en lui-même (suprà) et dans sa marche chez les successeurs de Descartes, qui bien qu’ayant émis des systèmes différents du sien subissent son influence et ont philosophé dans le même sens. (Ibid.) La plupart, quoique plusieurs soient étrangers (Leibnitz, Bayle), ont écrit dans notre langue et leurs doctrines sont d’ailleurs mieux connues. Nous serons donc dispensé de nous y arrêter.

Ce sont surtout les caractères généraux de celte philosophie que nous voulons mettre en lumière et en relief afin d’en tirer quelques conclusions analogues aux précédentes.

I. Un simple coup d’œil fait apercevoir dans l’histoire de la philosophie, en France, des caractères qui s’accordent très-bien avec l’esprit français et le rôle de la France parmi les nations modernes. — l'Le premier est une certaine mesure, l’éloignement des contraires, une sagesse moyenne qui la rend peut-être trop timide quand il s’agit de créer dos systèmes. Elle lui fait craiudre de s'égarer dans les spéculations abstraites dont elle se sent néanmoins capable et auxquelles elle ne reste pas étrangère. Le réel et l 'idéal, le monde rationnel et le monde sensible l’intéressent également ; ils occupent une place à peu près semblable dans ses recherches et ses théories. Cela se voit aussi dans sa méthode empruntée à la raison et aux sens, méthode à la fois expérimentale et à priori. Dans la voie expérimentale elle emploie la perception extérieure mais aussi la conscience qu’elle prend pour guide dans l'exploration des faits du monde intérieur. Les résultats sont ordinairement éloignés des deux extrêmes. Le scepticisme et le mysticisme s’y rencontrent, mais n’y vont jamais jusqu’A leurs derniers excès. Quant au panthéisme, il n'a jamais pu prendre racine dans celte terre classique des révolutions. Chez ce peuple né surtout pour l’action et peu disposé à la vie contemplative, un sentiment très-vif de la personnalité et de la liberté devait l’exclure et rendre presque incompréhensible ce système que nos voisins accueillent et préfèrent.

2° Cette philosophie est essentiellement spiritualiste. C’est peutêtre son trait le plus marqué et le plus distinctif. Il est très-facile A reconnaître et à suivre dans toute son histoire. On ne peut le nier pour le xvu» siècle. Descaries et son école, c’est le spiritualisme même, spiritualisme outré, immodéré comme dirait Leibnitz. Tous les grands esprits du siècle le partagent. Qu’est-ce que Gassendi et ses rares disciples A côté de Malebranche, de Fénelon, de liossuet. de Pascal, etc? — Au xviii” siècle, l'esprit philosophique, en France, subit l’influence anglaise. Condillac et son école adoptent les principes de la philosophie de Locke, mais seulement les principes. Dès qu’ils en font l’application aux grands problèmes de, Tordre moral ou métaphysique, A Dieu, A l'âme, à la liberté, A la vie future, toutes vérités incompatibles avec le sensualisme, ils redeviennent spiritualistes et se montrent inébranlablement altacnés A cette croyance d'une âme immatérielle et d’un Dieu personnel. Voltaire lui-même n’a jamais douté de Dieu ni de la liberté. L’esprit français est inconséquent pour rester lui-même. — D’ailleurs, ce n'est pas IA qu’est alors son originalité ni sa puissance. Dans ce siècle de la philosophie, comme on l’appelle, celle-ci est surtout humaine et sociale; les vrais philosophes ce sont les publicistes. C’est Montesquieu, Voltaire, Rousseau, etc. Or, malgré de graves erreurs et leur hostilité contre le christianisme, cette religion de l’esprit, la philosophie française du xviii” siècle est au fond spiritualiste. Elle l'est puisqu’elle proclame partout ce qui est l’attribut exclusif et distinctif de l'âme, ce qui n’est rien sans elle : la liberté et avec elle ses droits imprescriptibles qui sont ceux de la personne humaine. L’opposé de la matière, n’est-ce pas, en effet, la force libre qui la façonne, l’ordonne et la dispose, et qui, chez l’homme, est appelée â la dompter pour rester elle-même, se développer et se perfectionner? Là, on le sait, est la racine de tous les devoirs et de tous les droits. — Cet évangile de la

liberté prêché aux peuples, par ces philosophes, puis introduit dans les lois et base du nouvel ordre, social, quel en est le fond et la croyance intime? La loi à l'inviolabilité de la personne libre, principe tout-à-fait incompatible avec le matérialisme qui est forcé de nier le libre arbitre. Là est la source du droit abstrait, qu'abandonne et renie le panthéisme. Celui-ci, Adèle à son poiut de vue, y substilue le droit historique ou concret, consécration hypocrite de la force, formule à peine déguisée de l’égoïsme national, de cet égoïsme, l’Ame et le vrai mobile d'uuc politique habile et rusée qui, en invoquant le principe des nationalistes, marche à l'oppression des autres états, et à l'asservissement de l’Euiope. offrant à ses populations qu'elle tient enchatnées au despotisme militaire, la grandeur nationale eu compensation de leurs libertés perdues ou menacées.

La révolution qui éclate à la An du siècle est Aile légitime de la philosophie. Or, quand on en dégage la vérité mélée aux erreurs, aux crimes ou aux excès, que trouve-t-on dans ce qui en est le monument durable et qui lui a survécu, la déclaration des droits? la pensée la

Elus spiritualiste qui fut jamais. Le plus pur spiritualisme en est la ase et l'a dictée tout entière. C’est, en effet, le respect de l'homme dans toute sa persoune, dans son âme et dans son corps, dans son corps parce que l’esprit l’anime, dans ses biens, parce qu'ils tiennent à sa personne et réalisent au dehors son activité libre, dans sa croyance religieuse, dans sa pensée et l’expression de sa pensée, et jusque dans ses volontés suprêmes, ce qui établit et consacre le droit des successions ou des héritages. C'est là le droit humain, le droit universel des âmes et des esprits, droit abstrait parce qu’il est le droit de tous les hommes sans exception de race, de couleur ni de langage, droit indépendant de toute mission fatale ou providentielle dévolue à un peuple de l’idée. L'égalité des âmes eu est l’essence, la liberté et aussi la vraie fraternité. C’est là l'humanisme, distinct de l’humanitarisme et qui en diffère autant que la vérité de l’erreur et du mensonge. Voilà le vrai fruit de la révolution française, qu’aujourd’hui le socialisme corrompt et méconnaît, mais logiquement, issu qu il est en droite ligne d'autres systèmes, du matérialisme et du panthéisme. (V. Suprà.)

Il faut le dire hautement et nettement, les doctrines qui nient Dieu, l'âme et la liberté morale n’ont rien à voir avec ce droit, elles lui tournent le dos comme à la révolulion qu’elles prétendent continuer, dont elles annoncent vouloir recueillir les fruits. Qu’elles prêchent au peuple, qu'elles abusent, la jouissance commode et grossière, le bien être matériel pour tous, elles le doivent: mais du droit, de la liberté surtout, elles n’en peuvent parler sans mensongefV. p. 516); car ce qu’elles offrent pour prix de ces avantages c’est l’asservissement des âmes et des esprits, la honte et la dégradation . Demandez à quelqu’un des systèmes autres que le spiritualisme, de rendre compte de la liberté et du droit, aucun ne le peut sans se contredire ; la logique inüexible les condamne à exercer sinon à proclamer le despotisme avec tous ses corollaires et, s’ils protestent, à mentir et à prouver par les actes le contraire de ce qu’ils annoncent

Tel est le caractère de la philosophie française au xvn* et au xviii0 siècles. Qu’est-elle au dix-neuvième ? Au début elle est engagée dans les liens du matérialisme, mais bientôt elle s’en débarrasse et après un moment d’éclipse elle se retrouve et reparaît elle-même. C’est à l’Ecosse non à l’Angleterre qu'elle demande d'abord des leçons (R. Collard). Elle subit ensuite l’inQuence allemande. Mais rebelle au

panthéisme eHe rentre dans sa voie, celle de Descartes, de Malebranrhe et de Leibnitz. Elle proclame l’observation sa méthode, mais l’observation de la conscience et non des sens pour les choses de l'ordre intellectuel et moral (M. de lîiran. Cousin, Jonllroy).

Le positivisme aujourd'hui lui prêche d’autres doctrines et lui conseille une autre méthode. Se laissera-t-elle séduire et entraîner ? L’avenir le dira. Mais tout son passé proteste et est en sens contraire. Si elle le fait, elle renonce à elle-même et à son génie propre, elle abdique ou se condamne. Il est permis de n’y voir qu'une crise, qu’une epoque de trouble et d'affaissement momentané.

3° Un autre caractère de cette philosophie, qui semble tenir plutôt h la forme mais qui est plus près du fond et de l’essence, est la durU. Descartes, son fondateur, eu a fait le signe et le critérium de la vérité. Faut-il, comme on le dit souvent chez nos voisins et comme quelquefois. d’après eux, chez nous on l’a répété, n’y voir que le signe de la médiocrité et le propre des idées moyennes? Nous u’engagerons pas ici de débat; uous laissons à ceux qui y sont intéressés le soin de prouver que l’obscurité est synonyme de profondeur, sinon une marque certaine qu’on a pénétré plus avant le mystère des choses. La science, la vraie science, n’a pas celle habitude de renier la lumière et d’invoquer les léuèbres; se complaire dans des formes ténébreuses qui souvent cachent le vide lui est plus que suspect et nous n’avons pas à l’envier. Nous devons plutôt nous en défier et nous en défendre.

Toujours est-il que c’est le caractère des idées françaises d'ètre claires, comme l’excellence et la supériorité de notre langue résident dans sa clarté. A notre avis, ce doit toujours être chez nous celui de la philosophie. Si à la clarté et à la précision, celle-ci venait à préférer le vague des formules inintelligibles, ou que, cédant à l’attrait des grands mots, des phrsses vides et pompeuses, comme celles qui se débitent si souvent dans la politique, elle imitât les sophistes qui parient ainsi au peuple, elle perdrait ce précieux attribut qui la distingue, de s’adresser à tous les esprits cultivés et non à quelques initiés. N’étant plus facilement comprise elle risque de ne plus s'entendre avec ellemême ; elle n’est plus ce qu’elle a toujours été et se pervertit ; elle cesse d’êlre l'interprète des idées des autres. Sa langue n’est plus ce qu’on dit d'elle, qn’elle est le crible, le creuset, la pierre de touche, des théories nouvelles. Ici encore au lieu d'étre en progrès, elle recule ; pour elle a commencé l’ère de la décadence.

II. Mesure et bon sens, amour de la clarté, spiritualisme non exagéré ■nais réel, qui n’exclut rien de ce qui s’accorde avec le viai mais est clairement démontré, tels soDt les caractères de la philosophie française et qui sont écrits dans toute son histoire. Quel sera son avenir? .sans être prophète, en s’appuyant sur les données précédentes, oo peut dire qu’il est indiqué par son passé ut doit lui être conforme. Il est dans la destinée d’un peuple comme d’un iudividu, d'ètre faible et de déchoir, dès qu’infidèle à la nature et à son génie, il renonce â être lui-même. Ainsi donc, i° si renonçant à son bon sens, cet esprit, l’esprit français, oublie ce qui a longtemps fait son mérite, sa force, la mesure, s’il se perd dans des rêves absurdes ou accueille, sans un sévère examen, des conceptions puissantes, à moitié vraies â moitié fausses, souvent vagues et creuses, fruits des spéculations transcendantes ; si par fatigue, par ignorance ou par toute autre raison, il se laisse imposer par les affirmations d’un dogmatisme grossier qui se dit

la science positive et n’est souvent qu’un amas d’hypothèses ; s’il se repaît d'utopies en politique et se berce de chimères, il abdique et déchoit, si ce n'est à ses propres yeux, à coup sûr aux yeux des autres peuples ; il perd auprès d’eux son crédit et sou influence. — Si, d'autre part, le spiritualisme lui fait honte, lui paraît une, doclrine arriérée et surannée, dont il doit se défaire pour embrasser d'autres doctrines, soit celles que lui ofTre le positivisme ou tel autre genre de matérialisme plus équivoque et plus raffiné, soit le panthéisme avec ses grandioses mais trompeuses apparences, ce qui est moins a craindre, qu’il voie bien ce qu’il fait et à quoi il consent dans son présent et pour son avenir. El s’il persiste au moins qu'il le sache. D’abord, on l’a vu, il tourne le dos a tout son passé, il renie ses penseurs les plus célèbres et, je le répète, il cesse d’ètre lui-même. Il se met à la suite et à la remorque des penseurs des autres pays, de l’Angleterre et de l’Allemagne en particulier, que, dans cette voie, il ne saurait dépasser. Il peut dire, sans doute, que -la vérité n’a pas de patrie et qu’il la suit partout où elle lui apparalL Mais précisément il s’agit de savoir où est la vérité, si c’est bien la vérité qu’il adopte et l'erreur qu'il abandonne.

Ceci mérite d'étre pesé. On ne consent pas non plus de gaîté de cœur à n'ètre plus soi-méme et à se dépouiller de sa personnalité. Cela est vrai même dans le moude désintéressé de la pensée. La vérité y a plusieurs aspects, des eûtes qui s’adaptent mieux à certains esprits.

Celui, |>ar où l'esprit français excelle, nous est clairement apparu. On n’aime pas à pâlir lâoù l’on a brillé, à passer au second rang, â devenir satellite après avoir été soleil. Hors de son domaine, l'esprit français est au-dessous de son rùle. Ce pays u’est pas celui des spéculations transcendantes et des vastes systèmes, il y réussit peu. Dans les recherches (lositives, il est plus heureux et il s’y distingue; mais c’est .

à la condition de u’êlre pas exclusif, comme de ne pas se traîner à la suite des autres, surtout de ne pas pencher, dansses explications, d’un seul côté. Le vrai spiritualisme qu'il affectionne et auquel habituellement il revient n’est pas une doctrine exclusive. Il adopte â la fois la matière et l’esprit en les distinguant et en élevant l’un au-dessus de l'autre. Ce système, si c’en est uu, c’est le sien, ce fut là sa constante et permanente doclrine. Peut-être fera-t-il bien de s'y teuir ; car on n’a pas clairement démontré qu’d soit faux et que son contraire fût le vrai ni eu spéculation ni surtout dans la pratique et quant à la moralité. Toujours est-il que, si un spiritualisme sage, mais large et compréhensif, lui va bien, on peut dire que les autres systèmes lui voul mal. Le ]«utbéisme, l’idéalisme, le mysticisme, le probabilisme, le nihilisme et le pessimisme, chez nous, font une étrange et assez pauvre figure. Le scepticisme lui conviendrait mieux, mais comme il a besoin d’agir, il faut qu'il ait foi en quelque chose. Le choix pour lui n’est guère qu’entre le spiritualisme et le matérialisme ou le positivisme. Mous ne reviendrons pas sur les raisons qui nous paraissent devoir dicter ses préférences.

III. Il est d'ailleurs trop clairvoyant et trop pénétrant pour ne pas apercevoir les conséquences et les contradictions de tous ces systèmes dès que, passant de la spéculation à l'action, ils en viennent à la pratique. Lui, le peuple à la fois de l’action et de l’idée, essentiellement logicien, n’y peut être indifférent. Pour lui toujours l’idée conduit à l'action et l'action suit de près l’idée : c’est même là son défaut ; il y va trop vile. Ç’a été pour lui, on le lui a souvent dit et reproché, la cause de bien des folies et qu’il a payées cher. Toujours ( idée et l’action chez

lui se succèdent et s’accompagnent comme la foudre et l'éclair. Mais par cela même, il ne faut pas qu’il perde son équilibre ; car ce défaut d’équilibre c’est la demence, et elle est terrible et pour lui et pour les autres. Logicien, je l’ai dit, trop logicien peut-être, il doit mettre de la conséquence dans ses actes. Or, on l’a vu, ici sur ce terrain où nous sommes, celui de la philosophie, la conséquence du spiritualisme, dans la sphère pratique et sociale, c’est avec le droit, la liberté. La conséquence du matérialisme et du positivisme c’est l 'utile et l’égoïsme. La conséquence du panthéisme c’est la force, le droit historique qui déguise et cache à peine un autre égoïsme. Itenonccrn-t il h sou rôle glorieux, d’être le champion du droit cl de la liberté ? Qu'il y réfféchisse; car l'inconséquence même lui est interdite; elle le rendrait suspect et impuissant. Oui, c’est là son àme, sa vie comme peuple, c’est pour lui le principe vital, le spiritiu rector, ce qui fait sa grandeur dans l’histoire. C'est ce qui rachète ses faihlessesel ses fautes, et, au milieu de ses défaillances, de ses folies, de ses désastres et de ses crimes, lui conserve encore la sympathie des autres peuples.

Eh bien I ce qui a été dit par d’autres à ce sujet nous n’hésitons pas à le redire et nous en avons le droit car nous l’avons démontré : ce qu'on lui propose et on lui donne comme un progrès, d'abandonner les doctrines spiritualistes pour d’autres doctrines, d’embrasser avec le matérialisme, l’athéisme, etc., est tout simplement un suicide. On lui parle de régénération, de régénération sociale, et l’on veut qu’il se régénère. On a mille fois raison ; mais est-il vrai que les doctrines spiritualistes sont les seules avec lesquelles on conçoit celte régénération d’un peuple dans ses mœurs comme dans ses idées ? Est-il vrai que toute autre doctrine, rigoureusement suivie et mise en pratique, l’empêche et en rend l'espoir impossible, qu’elle lui est fatale et uélétère, qu’elle le conduit par le chemin de la jouissance sensuelle, de l'indifférence et du doute à l’abaissement et à la corruption î Nous croyons aussi l’avoir assez prouvé. Il ne faudrait pas non plus compter sur le divorce de la spéculation cl de la pratique ; on a vu (4à9) combien celte opinion est vaine et superficielle.

Seule, la doctrine qui proclame la supériorité de l’esprit sur le corps et qui l’en distingue, apprend à l’homme à se maintenir dans sa dignité et son indépendance. Elle l'instruit d’abord à se vaincre , à se commander à soi-même et aussi à se corriger, à se préserver de ses fautes et à s'en guérir; introduite dans les mœurs , elle le relève et le purifie. Elle seule est capable de servir de base à l’éducation saine et vraie, le moyen le plus efficace de régénérer un peuple. Comme la religion, avec laquelle elle s’accorde, elle seule lui commande de triompher de sa mollesse, de dédaigner le bien-être et les plaisirs des sens, de préférer à la jouissance physique de plus nobles jouissances, de ne pas trop se complaire dans les commodités de la vie , de prendre des habitudes viriles; elle lui apprend aussi à être sage et prudent, 4 n’être plus vaniteux, superficiel, ignorant et léger, mais modeste et défiant de soi, laborieux , patient, courageux sans ostentation ni présomption, à faire son devoir par devoir. Elle lui enseigne qu’il faut aimer ses semblables, se sacrifier pour cui, mais d’abord respecter leurs droits et leur liberté. Elle dit qu’il est une patrie ici-bas, une nation particulière qui est la nôtre, dont l’àme et l’esprit sont en nous; qu’on doit l’aimer avant toute autre nation et se sacrifier pour elle, mais qu’il faut aussi entretenir en soi l’amour de l'humanité, non de cette humauité vague, vaine idole qu'après avoir, dit-on, renversé

toutes les idoles et détruit tous les autres cultes, on conserve comme seule digue de tous les hommages et de tous les dévouements. L'humanité qu'elle conçoit n’est pas cet élre abstrait que personne ne voit et ne se représente, et qui se confond avec le culte de Vidée, autre abstraction vaine et froide ; ce sont tous les hommes , les individus nos semblables et nos frères, qui le sont non parce qu’ils ont telle configuration du crâne et du squelette, tel poids ou telle composition du cerveau, mais parce qu’ils sont comme nous des esprits ou des âmes, en un mot des êtres raisonnables et libres. Cette humanité c’est en effet la cité des âmes et des esprits, la grande famille humaine, dont l’amour se rattache à l'amour de celui qui en est le législateur, père «ommun des humains, Dieu personnel et providentiel, esprit véritable, non ce fatum aveugle qui ne sait ce qu’il fait et ne se sait jamais luimême, inférieur en ceci à la dernière de ses créatures intelligentes. Elle lui dit encore que la patrie qui est en ce monde, pour laquelle chaque homme doit se dévouer et savoir mourir, ne consiste pas dans un ensemble de fatalités de race, de langue, etc., ou toute autre condition indépendante de la volonté humaine, mais dans l’union cimentée par le temps et par des destinées communes, des esprits qui s’entendent, des cœurs qui battent â l’unisson et des volontés ayant fait un pacte libre que la force ne saurait briser. Si on le brise, en invoquant un droit historique ou plutôt sophistique, ce droit, pour elle est le vieux droit, non le droit nouveau, celui que reconnaît le monde civilisé. Ce n’est toujours que le droit de la force qui contraint les corps mais ne convertit jamais les volontés; il condamne la puissance qui en use à se servir de moyens violents et injustes, à asseoir sa domination sur la crainte non sur l’assentiment libre et sur l'amour, et il engendre la haine, mauvais gage, je ne dis pas d’éternité pour un empire qui se croit au moins sûr de l'avenir, mais, selon le mot du moraliste romain, de diutumilé (malus custos diutumitatis me tus, Cic., De O/f le., S).

IV. Tel est en abrégé le symbole moral et social de cette doctrine. On conviendra au moins de son mérite logique, et elle a pour elle la clarté. Tous les articles se tiennent, tout y est clairement enchaîné et déduit, découle directement des principes. Qu’on nous montre ailleurs la même liaison, la même conséquence, jointes à la même évidence. Ailleurs, sans doute, les résultats ont de quoi souvent nous séduire et plaire â noire esprit; mais il en est comme de la philosophie de Kant; dès qu'on y passe de la spéculation à la pratique, ou à l’action, toujours lanneau principal se brise, la chaîne sc rompt, les deux moitiés du système Be séparent, les autres anneaux s’en vont et se détachent. A la place de la vérité claire et conséquente avec elle-même on trouve beaucoup de subtilités, de vagues idées cachées sous de grands mots ou d’obscures et pédantesques formules; à chaque pas naissent des contradictions. si l'on veut appliquer la logique, toujours elle déduit avec la même facilité et la meme rigueur des principes posés la même conséquence : le fatalisme, c'est-à-dire l’impossibilité de fonder une morale et un droit soit privé , soit public, soit national, qui se comprenne et s’accorde avec lui-même. Le fatalisme, on ne peut le nier, et l’histoire, comme la logique, le démontre, conduit, en établissant la servitude de l’âme, à toutes les autres servitudes. Mis en pratique par les peuples efféminés et contemplatifs, il les retient dans l’enfance; il crée et maintient chez eux le despotisme. Chez les nations plus énergiques et portées à l’action, il engendre, surlout si le matérialisme et

le scepticisme se joignent à lui, avec la corruption des mœurs, l’anarchie ou un autre genre de despotisme et de tyrannie, et il peut produire tous les malheurs... Ici donc est la seule voie, la vérité et la vie; h, fi- est sola via, veritas et vita. Ailleurs, nous ne disons pas que c’est le mensonge; mais & de grandes, profondes et fécondes vérités sont mêlées de grandes et fatales erreurs. Celle que nous signalons en particulier est très-visible. Elle est la route qui conduit les peuples sinon à la mort, à l'abaissement et à la décadence.

Voila pourquoi , indépendamment des raisons que nous avons ailleurs développées et qui sont d’ordre spéculatif, nous désirons que la philosophie française reste dans la voie du spiritualisme qu’elle a si glorieusement parcourue. Le moment actuel est grave, le plus grave de noire histoire. Qu’elle choisisse, l'avenir en dépend.

Cela veut-il dire qu’il faut revenir au passé, s'enfoncer dans la rooline, interdire à l'esprit français de tenter et de parcourir des routes nouvelles, qu’il De doit pas accueillir mais rejeter ce que la science avec ses méthodes et ses récentes investigations a réellement trouvé, découvert ou démontré! Non, sans doute, mais il ne faut le faire qu’à bon escient, et surtout ne pas se laisser imposer ou ébranler par les négations et les affirmations hardies, souvent sans preuves, qui contredisent en apparence d autres vérités ou d’autres faits clairement démontrés. L’époque où nous sommes est une époque de crise et de critique. Sachons donc user aussi de notre liberté dans la critique, nous inspirer de son véritable esprit; celui-ci consiste à ne rien rejeter de ce qui est vrai, clairement constaté ou démontré, mais aussi a ne pas abandonner précipitamment ce qui est vrai aussi et se démontre très-clairement à la fois comme vrai et comme bon ; cherchons plutôt à les concilier en pénétrant plas avant leur nature. Est-ce là rétrograder ? .Selon nous, c’est avancer.

D'autre part, dirons-nous à l’esprit français de rester chez lui et de s’y enfermer, de ne rien emprunter aux autres peuples et de ne pas profiler de leurs découvertes , de leurs idées, de leurs théories et de leurs systèmes? Nous nous sommes suffisamment expliqué sur ce point pour n’avoir pas à y revenir. Non , sans doute ; nous devons leur emprunter tout ce qui chez eux est vrai et fécond. La science et ia vérité n’ont pas de frontières; le libre échange ici est de droit et n’éprouve m restrictions ni entraves : mais nous devons faire subir à tout ce que nous leur empruntons un contrôle sévère, demandant à leurs idées surtout d'être claires. Avant tout et pour cela, il laut penser par soimême, penser avec notre propre esprit, cet esprit qui ne manque pas d'initiative, mais est doué surtout de lucidité, de clarté, ami de ia lumière. Il nous faul donc penser avec nos propres facultés, celles qui nous ont été départies; faire usage des qualités que nous avons sans mépriser celles des autres, en tachant, au contraire, de nous assimiler ce qui nous manque et nous irait bien ; éviter leurs défauts et encore plus les nôtres ; pour cela les coonaltre et nous connaître nousmêmes ; pratiquer, en un mol, la maxime socratique eonxais-toi toimême, ce qui entraîne la connaissance des autres; mettre enfin à chercher, à concevoir, à juger et à exposer la vérité, ia bonne foi, l’amonr et la sincérité qui caractérisent la vraie sagesse chez les vrais philosophes.

C'est ainsi que dans ia patrie de Descartes nous concevons que doit se régéoérei aussi la philosophie; c’est ainsi que nous comprenons ses progrès et son avenir.

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