DU CORPS DR LA. DISSERTATION
6° Ne pas se borner à des raisonnements abstraits; joindre les exemples et les faits aux raisons pour les éclaircir et les rendre sensibles. Faire un choix et ne pas trop les développer; tenir plus à la justesse et à la convenance qu'au nombre; les exposer en peu de mots afin que l'on voie qu'ils ne prennent pas la place des raisons, ne sont pas là pour distraire l'esprit et n’usurpent pas un rôle qui n’est pas le leur.
Ne pas non plus abuser des citations, savoir les placer à propos et ne pas vouloir faire parade d’érudition.
T Enchatner fortement les idées en suivant un ordre clair qui fasse éviter les répétitions.
8» Conduire chaque raisonnement particulier jusqu’à son terme, ne pas l’abandonner en route .pour en entamer un autre ou les entremêler. Conclure sur chaque point particulier comme sur l’ensemble, ne pas laisser un raisonnement incomplet sous prétexte que l’intelligence du lecteur doit y suppléer. Ce qui prouve le plus souvent qu’on ne voit pas clair dans ses propres idées et qu’on est incapable d’aller jusqu’au bout de son raisonnement.
9° Discuter chaque point selon son importance; ne pas se laisser absorber par un côté particulier qui ferait oublier ou négliger le reste.
10* Prévoir les objections et y répondre, mais brièvement; sinon les renvoyer à la fin pour ne pas interrompre ls marche du raisonnement total.
Quelques avis compléteront ces préceptes.
Se pénétrer de cette idée, que les raisons les plus simples sont toujours les meilleures; ne pas aller chercher loin ce qui est sous nos yeux, et ce qu’un peu d’attention fait facilement découvrir et adapter au sujet.
Varier le style selon les sujets; mais observer partout les qualités du langage philosophique : la clarté, la précision, la simplicité, le calme d’une diction limpide, naturelle et élégante. N’employer les ornements du discours que sobrement et dans la mesure que réclame la pensée elle-même. Se rappeler que les images et les comparaisons ne remplacent pas les raisons, que, trop fréquentes et trop multipliées, elles nuisent à la vraie clarté. En évitant d’être lourd, verbeux et diffus, ne pas affecter une eertaine rapidité oratoire et une allure saccadée qui montre que l’esprit ne se possède pas et qui sied mal à la pensée philosophique : Sic isla ilicendi cekritas nec in sua potes-
XUI DE LA DISSERTATION PHILOSOPHIQUE-
laie est nec satis décora philosophiez. (Sénèque, Ep. ic vi.)
Telles sont les principales conditions pour donner à une dissertation, quel que soit le sujet, un fond solide et un développement convenable, pour en faire un corps sain, bien constitué, proportionné dans tous ses membres.
Nous reviendrons un instant sur les transitions, qui sont comme les articulations de ces membres.
En passant d’un point à un autre, d’un raisonnement partiel à un autre raisonnement, il n’est pas toujours nécessaire de marquer expressément la transition, mais le lien doit toujours être visible. Quelquefois aussi vous devez ■l’énoncer. Les transitions logiques et philosophiques ne sont pas les transitions oratoires ou poétiques. Celles-ci doivent être rapides; elles peuvent être brusques et imprévues; elles se marquent par des exclamations : Que dis-je? Yerutn enim vero, etc. Ici, rien de semblable : le raisonnement seul a le droit d'établir et d'exprimer la transition d’une idée à une autre; c’est dans son vocabulaire qu’il faut choisir vos termes ou vos locutions. Celles-ci ne doivent pas être pour cela longues et traînantes. 11 faut marcher d’un pas prudent et calculé, mais ferme et dégagé. Si donc la transition est énoncée, que ce soit brièvement, en termes concis, propres, autant que possible variés. Evitez le6 locutions banales et les mots de remplissage. Tout cela rentre sans doute dans les préceptes de style (V. supra), mais tient aussi à la composition. Ces négligences donnent à l’ensemble une apparence de mollesse et de relâchement; cela rend un corps lourd et chargé d'embonpoint, quand tout dans les mouvements doit exprimer la vigueur et l’agilité.
III. Da la conclusion. — Reste à savoir comment doit s’achever ce travail de raisonnement. La fin, ici, c’est la conclusion, qui répond à la péroraison dans le discours. Elle a aussi son mérite propre et son importance; on aurait tort de la négliger. Peu d’esprits savent bien conclure un raisonnement. Pourtant, s’il importe de bien commencer, il faut . aussi bien finir; car c’est sur la fin que l’attention ee repose. -C'est ce qui fixe le résultat dans l'esprit du lecteur, et permet de voir clairement l’ensemble. 11 faut savoir cueillir le fruit. Cette partie de la dissertation est habituellement négligée, ou écourtée, ou mal faite par les élèves. Pourtant,