RÉFUTATIONS LV
2° Méthode indirecte. — Elle consiste à réfuter une doctrine par ses conséquences. Celles-ci sont théoriques ou pratiques.
1° S’il est réellement démontré qu’une doctrine contient en théorie telle conséquence absurde, ou qui contredit une vérité légitimement acquise à la science, on peut conclure que la conception est fausse. Cette méthode est donc légitime. L’espiit serait plus satisfait, il est vrai, si on lui montrait que les principes sont erronés; mais ce moyen, plus difficile et plus lent, n'est pas toujours possible et ne saurait s’adresser à toutes les intelligences.
2* Quant à faire ressortir les conséquences pratiques ou morales d’une opinion, est-il permis d'user d’un tel procédé pour la combattre et la convaincre d’erreur ? C’est un sujet que nous nous réservons de traiter plus tard et qui mérite par sa gravité d’être l’objet d’une discussion approfondie. (V. sect. II, art. Positivisme.)
Si ces règles ont été observées, la réfutation est complète ; elle doit aussi être régulière, solide, approfondie, calme mais vive et serrée ; on y remarquera la clarté, la netteté, la précision, l’impartialité et le respect des personnes, avec une inflexible sévérité pour les erreurs, de l’esprit peut-être, mais avant tout du bon sens et de la raison.
Les défauts contraires sont à signaler. Souvent la doctrine a été mal comprise, altérée ou défigurée; les attaques ne portent pas sur le point principal, ou celui-ci n’a été qu’effleuré ; la discussion n’est pas suffisamment régulière ou méthodique; les raisons sont faibles ou peu lumineuses; la critique ne va pas au fond des choses ou elle se prend trop aux détails; contentieuse et subtile, elle dégénère en chicane ou elle se perd dans des digressions; elle qualifie plus qu’elle ne réfute ; ses accusations ne sont pas assez motivées; les traits d’esprit, les sarcasmes, l'appel aux autorités, y remplacent les arguments solides; on se hâte trop d’accabler le système sous le poids des conséquences ou celles-ci ne ressortent pas assez clairement des principes ; on n’a pas cherché à faire la part du vrai ni reconnu les mérites de la doctrine et de son auteur et les services qu’elle peut rendre à l'esprit humain.
La réfutation philosophique n’est pas la réfutation oratoire. Le philosophe s’adresse à la raison seule. Il ne cherche pas à passionner les esprits , ni à exciter leur imagination ou entraîner leur volonté.
Lors donc que la doctrine qu'il combat est non-seule-
LVI DE LA DISSERTATION PHILOSOPHIQUE
ment fausse, mais dangereuse comme le matérialisme, le fatalisme, etc., il ne doit pas craindre de la montrer telle qu’elle est et de la qualifier sévèrement. Mais que ces qualifications s’adressent à la doctrine, non à l’auteur. L’ironie socratique elle-même est bienveillante. Si c’est simplement l’erreur de quelque philosophe, une hypothèse comme les causes occasionnelles de Malebranche, l’harmonie préétablie de Leibnitz, d’abord rappelez-vous ce qui a été dit plus haut : que dans tout système il y a une part de vérité ; puis, e» signalant les conséquences même fâcheuses de la doctrine, n’oubliez pas qu’elle est sincère et que l’auteur aurait désavoué ces conséquences. Soyez surlout respectueux envers les erreurs du génie. Rien n’est plus inconvenant que de voir un jeune homme traiter de rêves absurdes les tourbillons de Descartes, accuser de folie la vision en Dieu de Malebranche. Sachez que ces erreurs elles-mêmes ont servi à la vérité, et rappelez- vous ce mot de Diderot : « On doit quelquefois plus à une erreur singulière qu’à une vérité commune (•). »