VIII. Comparaisons et parallèles
I. Comparaison des idées. — Quelquefois le sujet est une comparaison. Ces questions s’offrent dans toutes les parties de la science philosophique. On peut ainsi comparer les facultés de l’âme et les opérations de l’esprit, l’âme et le corps, des méthodes différentes, les motifs de nos actions, des vices et des vertus, etc.
Il y a peu de chose à dire sur ces sortes de problèmes. Car c’est surtout dans cette catégorie que nous paraissent devoir se ranger les comparaisons. L’analyse est la méthode à suivre pour trouver les rapports. Nous renvoyons donc à cet article, en ajoutant quelques remarques :
1* Il faut d’abord voir de quelle nature sont les rapports qu’il s’agit de déterminer. Ordinairement ce sont des ressemblances et des différences; mais ce peut être aussi une opposition ou un rapport de subordination, ou une réciprocité d'action et une influence mutuelle, un rapport de cause à effet, de principe à conséquences. Cela dépend de la nature des questions et des termes à comparer. S’il s’agit des facultés de l’âme, vous avez à montrer en quoi elles different ou leurs caractères distinctifs , leurs conditions particulières d’exercice, leur fonction différente, mais surtout l’action qu'elles exercent l’une sur l’autre et les effets qui en résultent. Si ce sont des méthodes, il faut voir en quoi une méthode peut différer d’une autre par la nature de ses procédés, par le but qu’elle doit atteindre et les objets auxquels elle s’applique, par ses effets ou ses résultats, les limites qui lui sont prescrites, son emploi légitime, ses abus, etc. Deux principes d’action, l’ honnête etl’ttlt/e, sont-ils à comparer, la question exige que vous cherchiez lequel est la règle des actions humaines. C’estsous ce rapport qu’il faut d’abord les envisager; mais il faudra aussi voir comment ils peuvent s’accorder, l'un étant le principe, l’autre la conséquence; déterminer leur subordination. Vous avez à comparer deux vertus comme la justice et la charité : il faut, après avoir
(1) Comme un des meilleurs modèles de critique philosophique, on peut citer les Nouveaux Essais sur l’entendement de Leibnitz. La doctrine de l/)cke y est exposée avec une clarté parfaite et jugée avec une impartialité supérieure. I*e ton général de Dienveillance et d’urbanité n’est pas moins à imiter.
COMPARAISONS LXYU
rappelé leur essence commune, montrer en quoi elles diffèrent, puis rechercher le lien qui les unit et leur mutuelle solidarité, faire voir que l’une est le complément nécessaire de 1 autre.. Chaque genre de sujets indique les rapports qu'il faut considérer (l).
2° Quel que soit le sujet de la comparaison, attachezvous à bien saisir la nature propre des objets à comparer, hn approfondissant chaque terme et en le considérant sous ses faces principales, vous trouverez facilement les ressemblances, les différences et les vrais rapports. Songez aussi qu’un parallèle philosophique n’est pas un jeu d’esprit, ni un exercice de rhéteur; que le but est d'arriver à une conclusion utile et féconde, soit théorique, soit pratique, que vous devez tirer. Sachez aussi rétablir la liaison ou l’harmonie des termes dont vous aurez montré la diversité ou l’opposition. Evitez d'être absolu, exclusif, mais soyez ferme et précis en déterminant les caractères et en traçant les limites.
II. Comparaison des auteurs. — C’est sur ce genre de comparaisons que nous devons surtout insister. Elles occupent une place importante dans l’éducation classique. Rien ne forme le goût comme Jes comparaisons, dit Voltaire [Correspond, avec Condorcet ), on pourrait dire le jugement en général. C’est surtout * lorsque deux hommes d’un génie égal, mais très -différent, ont eu à exprimer un même fonds d’idées dans des circonstances ou avec des accessoires qui ne sont pas les mômes. » (Ibid.) Cf. Daguesseau, Instr. Cet exercice est très-propre à développer l’esprit philosophique qui se révèle principalement dans l'intelligence des rapports. C’est aussi le moyen de saisir la marche de la science et le progrès des idées. Mais ce genre de composition a des conditions qui doivent lui maintenir son vrai caractère.
Il ne faut pas oublier qu’il s’agit ici d’un exercice philosophique non purement littéraire. Lors donc qu’il s’agit de rapprocher des auteurs sur un point particulier où il est intéressant de faire cette comparaison, il faut écarter d'abord les accessoires qui tiennent à la forme et au style pour s’attacher à la pensée et au fond des doctrines. rfous
do k hofemo
I affaira (!
formes de gouvernement (Rép., Vttt et IX); dans Aristotor la comparaison des vices et des vertus (Bth. à Nie. cl HhH.h des âges (Rfcrf.), des divers gouvernements (Pointus). y h
,.'rf ';J?ans pllU>n *• comparaison du philosophe et «.
(Gorgias) ; celle des d. versai
LXVIII DE LA DISSERTATION PHILOSOPHIQUE
n’avons ici qu’à rappeler ce qui a été dit précédemment des points de vue à envisager, dont les principaux sont : les principes, la méthode, les raisons, les résultats et les conséquences. Il faut voir comment chaque auteur s’y prend pour établir ses principes, la méthode qu’il suit, les résultats auxquels il arrive, les conséquences qu’il en tire, les raisons qu’il donne à l’appui de ses opinions. Voilà le vrai sujet sur lequel doit porter le parallèle, s’il n’est formellement indiqué. Il n’est pourtant pas inutile de faire ressortir d'autres différences et en particulier de comparer le mérite des deux écrivains. Le mode d’exposition et le 'Style sont trop étroitement unis à la pensée elle-même pour qu’il faille les négliger. Mais c’est par là qu’il faut terminer, et ce côté ne doit pas d’abord vous préoccuper.
En signalant les ressemblances et les différences, il faut se garder de les exagérer et surtout de forcer les oppositions. Autrement la comparaison dégénère en antithèse ou en parallèle oratoire.
Quand on compare des auteurs sur un point do doctrine particulier, il faut prendre garde de se laisser abuser par la similitude des termes. On fera bien de se pénétrer de ce que dit Pascal à ce sujet : « Ceux qui ont l'esprit de discernement savent combien il y a de différence entre deux mots semblables selon les lieux et les circonstances qui les accompagnent. » Tous ceux qui disent les mômes choses ne les possèdent pas de la même sorte. Tel dira une chose de soimême sans en comprendre l’excellence, où un autre comprendra une suite merveilleuse de conséquences qui nous font dire hardiment que ce n’est plus le même mot et qu’il ne le doit non plus à celui d’où il l’a pris, qu’un arbre admirable n’appartiendra à celui qui en aurait jeté la semence, sans y penser et sans la connaître, dans une terre abondante, qui en aurait profité de la sorte par sa propre fertilité. (Pascal, de l’Esprit géométrique.) Cela s'applique au Cogito, ergo sum de Descartes qui se trouve aussi dans saint Augustin; au Connais-toi toi-même, attribué aussi à Thalès et inscrit au vestibule du temple de Delphes, etc.
Mais il faut se rappeler aussi qu’un homme do génie, un chef d’école, n’aperçoit jamais toute la portée de son principe, et ses conséquences; souvent sa pensée offre des contradictions que ses successeurs ou disciples aperçoivent mieux que lui et font disparaître. Ceux-ci peuvent aussi modifier le principe et lui faire produire d’autres consé-