‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 45 sur 192 · IX. Questions mixtes · texte numérisé non relu

IX. Questions mixtes

La règle de l’unité Deniqut sit quodvis simplex (Hor.) s’applique à la dissertation comme à toutes les œuvres de l’esprit. L’unité ici est celle du sujet; il ne faut pas traiter, comme l’on dit, plusieurs questions à la fois. Mais cette règle n’est pas tellement étroite qu’elle exclue la complexité dans les sujets qui la comportent. Une même question peut offrir diverses parties et différents aspects. C’est ainsi qu’il n’est pas rare qu’à un fait à décrire se joigne un principe à établir ou à défendre, ou même un problème a résoudre, une proposition à démontrer, la réfutation de quelque opinion célèbre, l’interprétation de quelque maxime, etc. C’est le cas pour un grand nombre de sujets.

Ces sortes de questions peuvent être appelées mixtes ou composées. Il est clair qu'il n’y a rien de nouveau à prescrire. La seule règle est d’observer les conditions de chacun des genres qui viennent d’être décrits. On satisfera aux exigences du sujet en conservant à chaque point son caractère propre et en le traitant selon la méthode qui lui convient.

Il est néanmoins un précepte général qui trouve ici particulièrement son application.

Tout sujet, quel que soit le nombre des parties qui le composent, a un caractère général et dominant qui doit lui être maintenu. Ce qui trouve place dans une dissertation n’est pas la dissertation elle-même. 11 y a toujours un point qui

CONCLUSION

est le principal et qui en fait l'unité. Si donc, dans l'énoncé, il y a plusieurs questions, c’est à vous de voir quelle est celle en vue de laquelle elles sont posées.

C’est ainsi que l’on donne à la fois de l’unité et de l’intérêt à des sujets qui autrement n’en offrent que peu ou auxquels, en tout cas, manque le caractère philosophique. De cette façon aussi une dissertation est bien faite. La composition ne laisse rien à désirer, parce que rien n’y est sacrifié; tout y a sa place, son importance et sa juste proportion. C’est à la sagacité de l’élève à voir quel est ce point principal en vue duquel la dissertation doit être composée, à le distinguer des accessoires et à mesurer ainsi l’étendue des développements à donner aux diverses parties.

CONCLUSION

Nous avons essayé de tracer des règles et de donner des conseils pour chacun des points principaux relatifs à la dissertation philosophique. Il reste un dernier avis, le meilleur de tous, à donner, c’est de ne se servir de ces règles et des conseils que pour apprendre à s’en passer, c’est-à-dire à penser par soi-même. C’est le vrai but de toute éducation philosophique. Nous rappellerons aussi ce que nous avons déjà dit plus haut, que les règles sont stériles par ellesmêmes si on ne sait les appliquer. Elles peuvent même égarer celui qui les suit servilement; elles doivent laisser à l’esprit sa spontanéité et sa liberté; elles ne peuvent tout prévoir. Nous redisons donc après les maîtres : Nemo exigat a me id præceptorum genus, ut r/uast quasdam leges immutabili nccessitate constrictas sludiosis disserendi feram. (Quintil., II, xm.) — La chose principale, c’est le jugement, parce que lui seul sait se plier à la variété des circonstances. Quant à l’art de raisonner, comme l’art de bien dire, il ne s’acquiert que par beaucoup de travail, un zèle assidu, un exercice varié, des tentatives réitérées, une prudence consommée ; multo labore, assiduo studio, varia exercilatione, plurimis experimentis, altissima prudentia , prœsenlissimo consilio constat.... (Ibid.) Mais les conseils ne sont pas inutiles, s’ils montrent la vraie route et non l’ornière.

A quiconque aura médité ces préceptes, nous disons, en le renvoyant à lui-même ; Sapiat oportet et vigiletet inventât etjudicet et consilium a se ipso pelât. [Quintil., VII, Prœm.)

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Je terminerai par ces paroles de Plutarque :

« L’esprit n’est pas un vase qu’il ne faille que remplir. Semblable aux matières combustibles, il a plutôt besoin d’un aliment qui l’échauffe, qui donne l’essor à ses facultés et l’enflamme pour la recherche de la vérité. Que diriezvous d’un homme qui, allant chercher du feu chez son voisin et trouvant le foyer bien garni, y resterait à se chauffer et ne penserait plus à retourner chez lui? Voilà l’image d’un jeune homme qui, prenant les leçons d'un philosophe, loin de s'appliquer à faire passer dans son âme la chaleur qui sortirait de ses discours et se bornant au plaisir de l'entendre, se tiendrait tranquillement assis auprès de lui... A tous les préceptes que j’ai donnés sur cette matière, je n’ajouterai qu’un mot : c’est qu’en même temps qu’on s’instruit par les leçons des autres, il faut s’exercer à inventer soi-même et à composer. Par ce moyen, on remportera de son étude, non un savoir d’ostentation, comme les sophistes, ou des connaissances de pure spéculation, mais une science vraiment philosophique qui formera dans l'âme une habitude permanente. (Plutarque, de la Manière d'écouler.)

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Un moyen de rendre une discussion intéressante est de la mettre sous la forme du dialogue (1).

Cette forme, on le sait, fut surtout employée par les anciens philosophes. Toute l’école socratique l’adopta comme la plus propre à reproduire les entretiens du maître. Platon eu est resté le modèle. Cicéron s’en est servi heureusement, quoique avec moins de succès. Les modernes, Malebranche, Leibnitz, Berkeley, etc., ont quelquefois exposé leurs idées

(1) Nous regrettons qu'on n’en fasse plus aucun usage dans les classes de philosophie. Sans lui laisser prendre trop d'extension, nous pensons qu’on devrait y encourager les éféves.. Rien de ce qui peut les intéresser aux discussions philosophiques ne doit être négligé. Sobrement et judicieusement employé, ce genre de composition où l'imagination a sa part, outre qu’il jette de la variété dans les exercices, convient aux habitudes d’esprit du jeune homme ; il sert de trait d'union entre les «ouvres de la poésie et celles de la philosophie. Pourquoi n'aurait-il pas «tans l'éducation le rôle qu'il a eu dans l'histoire?

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sous la forme d’entretiens plus simples que le dialogue. L’entretien offre moins d’intérêt dramatique, mais il peut être employé avec avantage pour mettre en face des opinions différentes, pour montrer co qu’elles ont de vrai et de faux. Il est surtout très-bon pour dévoiler les côtés d'une question complexe, ou pour amener, par une voie pacifique, une solution conciliatrice entre deux opinions qui ne sont fausses que parce qu’elles sont exclusives.

Nous indiquerons brièvement la nature et les conditions du dialogue, les limites de son emploi, les sujets qui lut conviennent et ses règles principales.

I. Sa nature et ses conditions. — Le dialogue philosophique est un genre mixte, à la fois œuvre d’art et de science. Par le fond, il appartient à la science; il relève de l’art par sa forme dramatique. Il doit offrir le tableau d’une lutte animée, quoique paisible, entre des personnages qui émettent et soutiennent alternativement leurs opinions. Le rapprochement et le choc des idées, le caractère original des interlocuteurs, qui se marque dans leurs discours, la conduite et le mouvement de la discussion, les incidents dont elle est semée, les digressions, les surprises et les péripéties, la vivacité des répliques, l’attente et parfois l’imprévu du dénouement, tout cela est fait pour intéresser vivement le lecteur, provoquer sa curiosité, soutenir son attention et la tenir en haleine. En jouissant d’un passetemps agréable, l’esprit s’instruit et s’éclaire; un but plus sérieux est poursuivi : la recherche et le triomphe de la vérité.

Tel est le dialogue philosophique , dont on ne doit pas se dissimuler les difficultés. Elles tiennent à la nécessité de satisfaire à la fois aux conditions opposées de la science et de l’art. La science exclut de son domaine l’arbitraire et l’accidentel; l’art doit au moins en laisser subsister l’apparence; alors même que la logique marque la suite et l’enchaînement des idées, il doit seulement les donner à deviner. L’artiste cache son but ou le laisse seulement entrevoir; le savant le montre et y tend ouvertement. L’art est libre et doit conserver sa liberté dans toutes ses allures; la science est assujettie à une marche régulière. Comment concilier des exigencessi diverses ou opposées? Lesincidents dont le dialogue est semé interrompent la marche du raisonnement et font perdre de vue la pensée principale; souvent ils nuisent à la clarté de l’ensemble. On y évite difficilement

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les répétitions et les longueurs. Ce qui peut plaire à l’imagination est souvent un obstacle pour la raison, qui n'aime pas à être distraite ni détournée de son but, qui veut y être conduite par la voie la plus courte et la plus directe? Ainsi s’explique le petit nombre de productions excellentes en ce genre que nous offre la littérature philosophique. Platon lui-même, qui l'a porté à sa perfection, n’échappe pas à ces objections. On dispute encore sur le but et le plan de plusieurs de ses dialogues. Il n’est pas aisé de s’y orienter et de reconnaître sa véritable pensée. L’esprit moderne y trouve des longueurs (1).

II. Ses limites et son emploi. — Il s’ensuit que si le dialogue peut être avantageusement employé, ce ne peut être que dans certaines limites, pour certains sujets et dans un but restreint; mais il ne peut être admis, ainsi qu’on l'a prétendu, comme la forme d’exposition vraie et adéquate de la pensée philosophique. Aussi Aristote l'abandonne; il substitue à la savante ordonnance du dialogue platonicien l’exposition simple et régulière qui convient à la science. Le dialogue marque la transition de la poésie philosophique à la prose. Mais si son usage ne peut être généralisé, et s’il occupe un rang secondaire, il est loin d’avoir perdu son utilité et on aurait tort de l’exclure. Il est des fins auxquelles il est éminemment propre. L'entretien qui le remplace, et dont les règles sont moins sévères, peut rendre de vrais services, approprié à un but dialectique et critique, zêtétique ou didactique. Il se prête très-bien à la discussion des principes, à la réfutation et à l’interprétation des doctrines. Il est bon pour éclairer des points obscurs ou épineux; il peut donner à la critique un tour original et ingénieux. Toute une grande méthode d’investigation et d’enseignement le réclame comme lui étant naturel et propre; c’est la méthode socratique , méthode à la fois; de discussion, d’examen et d’enseignement, toujours féconde, qui met l’esprit sur la voie et le fait découvrir par lui-même. Tels sont les principaux usages du dialogue. Quant à ses règles, nous nous bornons à indiquer les principales.

III. Ses règles. — 1° La première, qui résulte de ce qui pré-

(1) On est seulement un peu étonné de voir Montaigne se montrer à ce sujet si sévère : « La licence du temps mexcusera-t-elle de cette sacrilège audace, d'estimer aussi traînants les dialogismes dePlaton même, étoutTant par trop sa matière, et de plaindre le temps que met k ces longues interlocuticns vaines et préparatoires un homme qui avait tant de meilleures choses k dire. » (II, x).

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cède, est d'adapter le dialogue à un sujet qui lui convienne. Il est clair qu’une analyse psychologique se prête peu à cette forme d’exposition. La méditation solitaire, l’entretien avec soi-même, sont ici plus naturels. Mais on peut discuter un principe, réfuter un opinion, interpréter une maxime, exposer et apprécier une doctrine, enseigner et démontrer une vérité en les mettant dans la bouche de personnages qui les représentent.

2* La plus stricte impartialité doit être observée dans la discussion des opinions. Elle consiste à ne pas affaiblir les raisons do la thèse contraire à celle que l’on croit être la meilleure, ni à déguiser les côtés faibles de celle-ci. C’est l’écueil ordinaire du dialogue. Si vous mettez deux opinions en présence, soyez juste envers l’une et envers l’autre. Cela ne veut pas dire qu’il faille rester indifférent et, comme il arrive aux sceptiques et aux sophistes, plaider le pour et le contre; mais les raisons, de part et d'autre, doivent être produites dans toute leur force. Les difficultés ne seront ni dissimulées ni éludées. Il esl trop facile de triompher de cette façon; mieux faudrait parler seul et faire un monologue.

La discussion doit être calme et polie. L’ironie socratique est permise dans certains cas, mais elle s’allie à l’urbanité et même à la bienveillance. Qu’on rappelle ici les caractères par lesquels Cicéron lui-même distingue l’entretien philosophique de la discussion oratoire : Mollis est oratio philosophorum... Nihil iratum habet , nihil invidum. Loquuntur philosophi cum doclis, quorum sedare animos maluni quam mutare. ( Orat ., XIX.)

3° L’entretien doit se terminer par une conclusion. Il n’est pas toujours nécessaire qu’elle soit formulée d’une manière précise, mais elle doit être clairement indiquée. Il faut aussi qu’elle soit présentée de façon à ne pas blesser celui des interlocuteurs dont on a critiqué ou réfuté les opinions.

4° Le dialogue, au lieu d’offrir une controverse, a-t-il un but spécialement didactique, on fera bien de se rappeler ce que dit à ce sujet Marmontel :

« Si le dialogue est moins une dispute qu’une leçon, l’un des deux interlocuteurs peut être ignorant; mais il doit l’être avec esprit; son erreur ne doit pas être lourde, ni sa curiosité niaise. Les Mondes de Fontenelle sont un modèle en ce genre. Il y a peut-être un peu de manière ; mais

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cette manière ingénieuse n’est celle ni de Pluche ni de Bouhours.

« Les leçons en dialogues ont deux grands avantages, l’attrait et la clarté ; mais elles ont un défaut, la longueur. Il serait donc à souhaiter que l’on réservât cette forme d’instruction pour les sujets épineux et confus, qui exigent des développements et dans lesquels l’intelligence et la raison veulent être conduites à travers des difficultés successivement résolues, du doute à la persuasion, de l’obscurité à l’évidence. » [Elém. de litt ., art. Dialoguk.)

Les caractères du dialogue sont le naturel, l'aisance, la facilité. La contrainte doit en être bannie, ainsi que la sécheresse, le ton dogmatique, l’affectation du bel esprit, la pédanterie. Mais la familiarité, la banalité et la vulgarité ne seront pas moins évitées. Que le tour soit aisé et libre, le langage d’autant plus soigné, exempt de négligences qu’il doit être plus éloigné de toute recherche.

Celui qui entreprend de composer un dialogue et d’y faire figurer des personnages ou des auteurs connus, doit s’être familiarisé non-seulement avec leurs idées et leurs opinions, mais avec leur caractère, leur tour d’esprit et même avec le langage ou le style qui leur est propre. Aussi est-il téméraire de se hasarder à faire parler des personnages comme Platon, Aristote, Descartes, Leibnitz. Il vaut mieux faire figurer leurs sectateurs et leurs disciples.

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