SECTION PREMIÈRE
QUESTION I
La Philosophie est-elle une science?
La philosophie, dit-ou, n’est pas une science. Elle n’offre qu’un amas d’opinions contradictoires , de spéculations vaines, d'hypothèses et de systèmes sur des questions qui dépassent la portée de la raison humaine. Dans les autres sciences, il y a des faits et des vérités que personne ne contredit, et le nombre s’en accroît tous les jours. Ici, rien de pareil : tout est contesté ; les problèmes, sans cesse agités, n’obtiennent pas de solution définitive. Aucun progrès n’est visible; l’esprit parait tourner dans le même cercle. Quatre ou cinq systèmes, depuis l’origine, occupent la scène, et, à peine rajeunis, se renouvellent sans cesse, sans qu’aucun puisse remplacer les autres et les fasse disparaître. Les méthodes, aussi bien que les résultats, sont objet de controverse; on est toujours en quête de la voie à suivre. Le point de départ n’est pas mieux fixé que le terme à atteindre, et les bases de la science elles- mêmes sont attaquées. Peut-on donner le nom de science à cet ensemble de conceptions
imaginaires et d'opinions divergentesT Si l’histoire de ces systèmes a quelque intérêt, ce ne peut être que comme offrant le tableau des écarts et des variations de la pensée humaine. Il n’y a de sciences que les sciences exactes et positives, celles qui étudient les phénomènes de la nature et découvrent leurs lois.
Ainsi parient les adversaires de la philosophie. Le reproche est grave; il l’est d’autant plus, qu’il partît conforme à l’opinion la plus généralement répandue, même parmi les gens d’esprit; le sens commun n’y contredit pas et semble être du même avis. Pourtant, ce peut n’être qu'un préjugé, et, pour savoir si ce jugement est fondé, c'est à la raison ellemême que l’on doit s’adresser.
Pour décider cette question, il faut d’abord fixer le sens des termes. Qu’est-ce qu’une science? Qu’est-ce que la philosophie? Celle-ci, bien comprise, peut-elle remplir les conditions d’une véritable science? Si l’on n’a sur ces points des idées nettes et précises, il est clair qu’on ne peut s'entendre; il y a plus, on prononce des mots sans en connaître la portée.
La science est la connaissance raisonnée de vérités certaines liées entre elles et rattachées à des principes. Cette définition, la plus généralement adoptée, doit satisfaire tout esprit non prévenu, même le plus sévère. Les sciences mathématiques et physiques nous offrent ces caractères, bien que, dans ces dernières, la liaison des vérités soit loin d’être aussi bien établie et aussi rigoureuse que dans les premières. Quoi qu’il en soit , deux choses constituent la science : 1° la clarté rationnelle des vérités et leur certitude, 2* leur liaison ou leur enchaînement logique à l’aide de principes. Tout le monde convient de ces conditions. Il est admis aussi que l’élément vraiment scientifique, c’est l’élément général, la loi ou le principe. « Il n'y a pas de science de l’individuel et de ce qui passe, » a dit Bacon après Aristote.
Tels sont les caractères de la science. Ceux-ci dn moins sont essentiels. On peut en ajouter d’autres, mais ils sont accessoires et seraient ici superflus. On doit même s’en défier, comme d’éléments étrangers/introduits dans la dé-