DE LA PHILOSOPHIE
de l’univers, cela est plus hardi sans doute, mais comment ne pas voir que déjà du premier travail l’explication sort d'elle-même en une certaine mesure ? Elle en est la nécessaire conséquence. Il est clair qu'elle ne peut être ni parfaite ni définitive. Cependant elle ne doit pas être non plus tout à fait vaine. Le nier, ce serait nier le progrès de chacune des sciences, qui fournissent à l'esprit un élément et des données pour réaliser cette œuvre, qu’on appelle un système philosophique. Tout ce qu’on peut raisonnablement dire , c'est que l’erreur s’y mêle dans une proportion plus ou moins forte à la vérité et qu’elle s’y mêlera toujours. Il est bon de le rappeler aux derniers comme aux premiers de ces philosophes, ne fût-ce que pour rabattre les prétentions de ceux qui prédisent si naïvement l'éternité de leurs systèmes.
Pourtant, tout n’y est pas égal; entre ces systèmes il y a lieu de choisir; les uns sont plus vrais que d’autres, la raison ici conserve ses droits. Proclamer leur absolue égalité c’est être sceptique, ce qui est un système, le plus faux de tous et le plus exclusif. Sans discuter ce point, il est plus raisonnable d’admettre que l’esprit suit encore ici sa loi, qui est d’avancer toujours sans atteindre son but. Là aussi, comme ailleurs, il doit y avoir progrès, ne fût-ce que celui de mieux faire apprécier les bornes de notre science. Toutefois, je le répète, de vastes et profondes lacunes devront toujours se faire remarquer dans ces conceptions. Beaucoup d’erreurs doivent s’y mêler à la vérité; qui pourtant y a aussi sa part; mais la faiblesse de l’esprit humain doit surtout s’y accuser.
Voilà la vérité sur cette science, qui résume et veut dépasser les autres sciences. Or, si imparfaite qu’on la suppose, doit-on lui refuser le nom de science T Cela ne serait ni juste ni conséquent. Car, fût-elle réduite à la seule tâche qu’on lui assigne, celle de dresser l'inventaire des vérités acquises par les autres sciences, et d’en faire le total, cette vaste synthèse, dont les autres sciences forment les membres, participe de leur nature et reproduit leurs caractères. Comment, en effet, refuser au tout ce qu’on accorde à cha-
cune de ses parties ? Si elle n’est pas une science, elle est la science. La vraie science ne se compose pas de parties séparées et isolées. En elle apparaît l’unité du tout qu’elle seule représente. Ainsi l'ont toujours envisagé les vrais savants.
Le monde n'est pas une infinité de pièces de rapport. La science, qui est son image, doit être de même. Le vrai savant est celui qui connaît le tout, non les parties séparées du tout. Cette science n’est, dit-on, que le miroir de l’esprit humain. Soit, mais elle est aussi le miroir de l’univers qui s’y reflète (l) . On conçoit que des savants, comme Platon ou Descartes, se soient refusés à reconnaître la science ailleurs que dans un tel savoir. Il est vrai qu’ils en font honneur à Dieu plutôt qu’à l’homme, qui doit se contenter d’y aspirer et d'y participer. C’est le sens primitif du mot philosophie (2).
Dire que cette science n’en est pas une serait jouer sur les mots ; ajouter qu’elle n’est pas en progrès serait contradictoire. Elle suit comme les autres sciences les progrès de la pensée humaine.
QUESTION II
Qn'aat-oe que la Métaphysique? — La Métaphysique est-ulle une science?
La métaphysique , si l’on prend ce mot dans sa signification la plus ancienne qui est aussi la plus vraie et la plus précise, est la science des premières causes et des premiers principes. Si elle n’est pas toute la philosophie, elle en est comme le centre et la partie principale. Aristote l’appelle la
(.0 Ulinam, quemadmodum mundi faciès in conspectum venit ita philosophie totâ nobis posset occurrere, eimillimum mundi spect'acu- Iuin I (senec., Ep. 80.) r
(2) Chaque science, dit-on, tend k s’émanciper, h se constituer indépendante. Toute conquête nouvelle enlève à 1» philosophie une de ses provinces. — Ce langage est-il exact? Que chaque science se distingue et se détache des autres, qu'elle circonscrive son domaine fixe sa méthode, rien de plus vrai, hst-ce à dire qu'elles deviennent des membres sépares du tout (diajecta membre)? Non, car ceci est la mort ou y tend • 1 unité c est la vie. *
DE LA. MÉTAPHYSIQUE
philosophie première , i,npürr\ (Met. , I.) Mais, par
cela même qu'elle est la plus élevée des sciences, elle estaussi la plus difficile. On en a conclu qu’elle n’en est pas une ou qu’elle est impossible. Cette opinion est-elle vraie T Un esprit sérieux et libre de préjugé n’en doit juger qu’après mûr examen.
Nous ne pouvons ici reproduire toutes les raisons par lesquelles on a prétendu prouver que cette science est chimérique et que la raison humaine doit y renoncer. Il suffit de rappeler ce qu’en pense et comment s’exprime à ce sujet une nouvelle école qui, précisément parce qu’elle exclut de son programme la métaphysique, s’intitule l’école positiviste.
Voici comment on y raisonne :
« Les faits et les lois sont l’objet unique de la science. Quant à la philosophie, son rôle se borne à faire rentrer les lois particulières dans les lois générales et à en former le système. Mais la recherche des causes, les questions relatives à la substance des êtres, à leur origine et à leur fin : Dieu, Y âme, la matière , etc., doivent être bannies de la science. La métaphysique, qui agite ces problèmes, a fait son temps l’histoire se divise en trois époques : 1° l’époque religieuse, 2° l’époque métaphysique, 3° l'époque scientifique. L'esprit humain est entré dans la troisième. Le règne des systèmes, comme celui des dogmes, touche à sa fin. »
Tel est le langage des partisans de ce système. Car lui aussi est un système et moins nouveau qu'il ne le prétend. Il est facile de voir que ce sont là des assertions. On affirme sans prouver, ou les raisons qu’on apporte ont été cent fois réfutées. Il est aussi plus aisé de découper l’histoire, de l’arranger à sa guise et à son profit que de produire des arguments solides. Pour tout homme qui pense et qui ne veut pas se décider à la légère, la question reste ce qu’elle était, un problème à résoudre.
Avant de l’aborder de front, nous ferons quelques remarques propres à éclairer sur sa vraie nature les esprits sérieux qui n’ont point d’idées préconçues ni de système à défendre.
1° Est-il permis de supprimer arbitrairement des pro-
blêmes que soulève la raison et qui répondent aux besoins les plus élevés de sa nature T N’est-ce pas méconnaître les lois de la pensée, mutiler l’esprit, aussi bien que rabaisser et rétrécir la science ? — 2* Ecarter ces questions, n’est-ce pas en un sens les résoudre, adopter un système fort ancien et très-connu, le matérialisme ou le scepticisme T — 3° Ces grands objets sont-ils, comme on le dit, tout à fait inaccessibles à l’intelligence humaine T En admettant qu'il en soit ainsi, toujours est-il que l’esprit humain les conçoit, et, s’il s’en inquiète, c’est qu’il en a une certaine idée. Or, vraie ou fausse, cette idée occupe une assez grande place dans l’histoire du monde et de la pensée pour qu’elle mérite d’être approfondie et discutée. Mais alors c’est faire de la métaphysique. — 4° Est-il vrai que ces questions soient oiseuses et même d’un ordre purement spéculatif, qu’elles n’intéressent en rien la pratique ? N’influent-elles en rien sur la marche des affaires humaines? La conduite de l’homme y est-elle indifférente ?
Tous ces points auraient besoin d’être approfondis et sévèrement discutés. Cette discussion ne pouvant trouver ici sa place, nous suivrons une voie plus courte et plus directe. Deux choses suffisent en effet pour résoudre la question proposée : 1° se faire une notion précise de la métaphysique; 2» lui appliquer le critérium dont nous nous sommes déjà servi à l'égard de la philosophie en général : la définition de la science.
La métaphysique, avons-nous dit, est la science des principes. Or, quels sont ces principes et ces caustique cherche à connaître cette science et qui font son objet spécial T
Il y a ici deux choses à considérer : 1° les principes ou les causes qui agissent hors de nous dans l’univers, ce qui fait le fond des êtres, leur substance, les agents ou les forces de la nature, ainsi que la cause unique que notre raison conçoit comme la source des existences, qui imprime au monde son unité ; 2° les idées et les conceptions premières de notre esprit, d’où nous tirons tous nos raisonnements ou qui servent à les établir. Car on les nomme aussi des principes, et, sous le nom de définitions et d’axiomes, ils appa-
DE LA MÉTAPHYSIQUE
raissent dans toutes les sciences. Plusieurs de celles-ci, comme les mathématiques, ont en eux leur base et leur fondement. Ceux-là sont les principes de l’existence, principia esscndi; ceux-ci, les principes de la connaissance, principia cognoscendi, comme disait la scolastique.
Or, en supposant que les causes ou les principes des choses nous échappent, qu’une invincible barrière empêche la raison humaine d’arriver jusqu'à eux, et cela parce que sa loi même s'y oppose, il en résultera en effet que sur ce point et par ce côté transcendant, comme s’expriment les adeptes de cette science, la curiosité humaine ne sera jamais satisfaite. Mais, cela même accordé, restent encore les autres principes. Ceux-ci sont en nous, ce sont les idées mêmes et les conceptions premières de notre esprit. Ils ont bien sans doute leur importance; car, outre qu’ils se retrouvent à la base de toute science, plusieurs sont la règle de notre conduite et les motifs dirigeants des actions humaines. Or, ces principes, qui font partie de la constitution de l’esprit humain, lui sera-t-il interdit de les connaître et de les examiner 7 Non sans doute, cette opinion serait à son tour téméraire et invraisemblable. Il est possible d’en faire l’analyse, de reconnaître leurs caractères et aussi d’en faire la critique ou de les apprécier. Dira-t-on que cette tâche n’est pas dévolue à la raison, ou que le caractère scientifique lui fera toujours défaut T Cela est encore une assertion gratuite. Qui ne voit, en outre, que c’est frapper d’un discrédit irrémédiable toutes les sciences même les plus positives, qui s’appuient sur ces idées et sur ces principes ? C’est ouvrir la porte au scepticisme sans jamais pouvoir la lui fermer. Mais non, il est évident que par une étude patiente et approfondie on peut et on doit arriver à se faire de ces principes une idée claire et certaine, que l’on pourra aussi en les rapprochant et les comparant saisir leurs rapports, leur ordre et leur enchaînement, en un mot faire sur eux ce qu’on fàit dans toute autre science quand les objets sont réels et qu’on les étudie avec la méthode convenable. Que cette tâche soit difficile, cela est hors de doute ; mais elle n’en est que plus scientifique, plus digne des efforts
d’un esprit patient et sévère, s’il en est capable. Il y a plus, bien remplie, elle doit profiter aux autres sciences, servir à une meilleure direction de l’esprit humain, dont elle fera mieux connaître les forces et les limites.
La métaphysique ainsi conçue est une science, à moins qu'on ne venille disputer sur les mots, oe qui nous laisse indifférent, à moins aussi qu’on ne dise que chaque science exécute elle-même ce travail pour son compte, ce qui est faux et en tout cas exigerait un travail général d’analyse et de critique comme de synthèse, qui a de tout temps été attribué aux philosophes. Ce travail, en effet, à qui serait-il dévolu, sinon à la science générale, seule gardienne de l’unité vis-à-vis de l’objet multiple et divisé des autres sciences T
Quoi qu'on fasse donc, cette science conserve sa nalure et son rôle distinct. Quand même elle ferait partie de cette autre science qui s’appelle la science de l'esprit humain et qui appartient bien à la philosophie, on ne pourrait lui contester ni son objet, ni sa fonction, ni son caractère scientifique comme analyseet théorie des principes de la connaissance humaine. Je le répète, les conceptions premières de l’entendement, les vérités et les axiomes qui se rencontrent à la base de toutes les sciences, sont bien quelque chose, sans doute; ils offrent un caractère très-réel et très-positif. Peuton en déterminer sûrement les caractères, en étudier l’origine et la formation dans l’intelligence ? Les sceptiques euxmêmes n'oseraient le Dier, quoiqu’ils en nient la légitimité. Peut-on en faire la critique , reconnaître leur autorité, leur portée , leurs limites et former de leur ensemble un système ? C’est ce qu’il est impossible de méconnaître, si on ne veut être taxé d’esprit surperficiel (1). Jusque-là donc lamétaphvsique elle-même est une science.
Est-il possible d’aller au delà, de franchir l’abhne qui sépare l’esprit humain des hauts objets que, dans son ambition, dit on, toujours malheureuse, mais sans cesse renais-
(1) On connaît cette plaisanterie de Voltaire : « Quand un homme parle à un autre qui ne le comprend pas et que celui qui parle ne comprend plus, c'fest de la métaphysique. > Mais voltaire, disciple de Locke, que fait-il quand il expose la doctrine de ÏBemi sur l’entendement humain, sinon de la métaphysique?
DE LA MÉTAPHYSIQUE il
santé, il s'est efforcé de connaître et de s'expliquer les forcée de la nature, la substance des êtres, les causes d'un ordre supérieur qui agissent dans le monde moral, lame humaine qui est la principale de ces causes, Dieu enfin, la cause suprême et du monde physique et du monde moral T Après avoir agité vainement ces problèmes dans son enfance et sa jeunesse, l'homme doit-il se les interdire dans son âge mûr? Sans vouloir nous livrer à un pareil examen, nous n'aurions qu’à reproduire les réflexions que nous avons faites plus haut. Mais nous n’en avons pas besoin pour résoudre la question qui nous occupe, celle de savoir si la métaphysique est une science.
Nous croyons avoir démontré que, quand même oe que disent les esprits positifs de la portion transcendante de la métaphysique serait vrai, il y aurait toujours une partie certaine et positive, celle qui lui est d'abord assignée; l’analyse, la discussion et la coordination des principes de la connaissance humaine ou des notions et des vérités premières. Qu’on dise que cette science est enfermée dans d’étroites limites, cela ne fait rien à sa nature de science. Qu’on la baptise d’un nom nouveau et qu’à ses divisions, comme l’a fait Kant , on donne les titres d 'Analytique , de Dialectique, A’ Architectonique, etc., cela ne concerne que son vocabulaire, ou sa forme, et ne touche en rien à son essence. Elle n’en sera pas moins une scienoe où l’importance , des questions peut en compenser le nombre. Quand on dit aussi qu’elle ne saurait avancer, qu’elle tourne sans cesse dans le même cercle et sur elle-même, en est-on bien sûr? En tout cas, on oublie qu’une science peut avancer ou progresser de deux manières, en étendue et en profondeur. Pour ce qui est, en effet, des progrès de cette science, il est clair qu’ils ne peuvent se concevoir de la même façon que ceux des autres sciences. Ce n’est pas seulement en élevant un édifice dont toutes les assises soient successives qu’elle avance, mais c’est surtout en creusant les bases à une plus grande profondeur, en pratiquant une meilleure méthode, en mettant plus de rigueur et d’exactitude dans ses analyses, plus de vérité dans sa critique, de circonspection dans sa
synthèse, en donnant plus d’ampleur et de solidité à toutes ses recherches; c'est, enfin, en expliquant mieux avec ces principes les problèmes anciens et nouveaux, jusque-là non entrevus ou moins bien résolus. Il est clair aussi que, dans cette science, on doit toujours discuter sur les principes, puisque ce sont les principes qui forment son objet. Or, pour constater tous ces progrès, le premier venu n’est pas compétent. Il faut être très-versé dans ces matières et initié à ces hautes discussions , si on ne veut décider à la légère : est paucis contenta judicibus (Cic.) Le nombre des savants dans cette science rie fait rien à sa nature. Elle n’en est pas moins une science, la science des sciences, car son objet est ce qu’il y a de plus scientifique, comme le dit Aristote (I).
Nous ne pouvons du reste examiner ici tout ce qui a été dit contre cette science par ses adversaires ni peser leurs arguments. Mais ce qui précède suffit pour amener tout esprit sérieux et non prévenu à reconnaître que, si elle est plus ardue que lesautres, si elle offre plus d’obscurités et par conséquent peut donner plus de prise à l’erreur, c’est à tort qu’on lui contesterait le titre de science et qu’on refuserait de lui accorder une place parmi les produits les plus légitimes comme les plus nécessaires et les plus élevés de la pensée humaine.
(1) On a dit qu'elle était une partie de la logique. C’eat une erreur. La logique, qui analyse les formes de la pensée et du raisonnement, ressort elle-même des principes de la métaphysique. Si elle s'aide des catégoriel, c’est qu'elle les présuppose. Pour confondre la métaphysique avec la logique, il faut, à l’exemple de Hégel, partir deJ’idenmé de la pensée et de l'élre, faire de la logique la science universelle, de ses lois les lois de l’étre absolu et de l'uni vers. — t'ne opinion plus superficielle consiste à dire que la métaphysique, isolée de l'Aùfoire, est une science stérile, réduite It des formules abstraites ou k des entités. Soumise à la critique, cette opinion rentre dans le scepticisme. Chercher la métaphysique dans l'histoire est une entreprise vaine, car alors il n’y a plus rien d'absolu. L’histoire, c’est le devoir, le fait qui s'écoule. Tout devient ainsi relatif. Ellc-méme l’histoire ne peut êiro jugée qu’autant qu'on possède un critérium. Où le prendra-t-on T Dans l'histoire ? qui ne voit le cercle vicieux ?
DE LA MÉTAPHYSIQUE
QUESTION III
La Philosophie est-elle une science on nn art?
Il est des esprits distingués qui seraient disposés à voir dans la métaphysique et dans la philosophie en général plutôt un art qu’une science. Ils diraient volontiers avec Platon : « Elle est le premier des arts. » (Phédon.) (1) Souvent, en effet, la philosophie, surtout chez les auteurs de l’antiquité, est classée parmi les arts : liberales artes (2). Les scolastiques suivirent cet exemple. Tant qu’on n’attachait pas aux mots science et art une signification précise, il y avait à cela peu d’inconvénient. Mais aujourd’hui qu’il s’agit d'une opinion systématique, on ne peut trop s’élever contre une pareille confusion, qui n’est propre qu’à discréditer la philosophie aux yeux des savants. Voyons comment cette opinion se formule, et par quelles raisons elle cherche à se soutenir.
« Toutes les sciences ont un élément obscur, quelles doivent, ne pouvant le résoudre, abandonner à la philosophie. Cet élément n’appartient pas à la science proprement dite. Et cependant en lui seul consiste le principe de %on existence. De sorte qu’en définitive toutes les sciences puisent leur principe de vie dans la philosophie, comme quand il s'agit de la définition de la force physique... des équivalents chimiques ou de l'infini, en mathématiques. Et même les lois merveilleuses dont les sciences sont aujourd'hui si fières étaient, avant leurs découvertes, des principes inconnus et, comme tels, objets de la spéculation philosophique. Si maintenant qu’elles ont été découvertes, olles ont passé du domaine de la philosophie dans celui de la science, la philosophie n’est pas moins leur première créatrice.... La science est la vérité trouvée; la spéculation est la recherche
(1) Philosophie omnium mater artium. (Cic. , Tute., I, 26.)
(î) Eat ilia Platonia rera rox omnem doctnnam barum iogenuarum et bumanarum artium udo quodam societatis rinculo contineri. (Cic. , de Oral , III, 6.J
de la vérité.... Et quelle vérité cherche sa philosophie ? Non la vérité relative, que donne la science, mais la vérité absolue, la vérité idéale, vers laquelle tend aussi l'artiste. Comme dans l’art, les principes changent aussi en philosophie ; les principes, les méthodes, les résultats changent d'après le caractère individuel, les états sociaux et le goût des époques ; comme dans l'art, nous rencontrons des écoles, des manières, des maîtres et des disciples, des époques d’éclat et de décadence. Comme le peintre emploie la lumière et les ombres, le musicien les accords, le poète les sentiments et les rhythmes, de même le philosophe se sert des axiomes, des idées simples, des principes absolus comme moyens, pour l’expression de la vérité. L’artiste et le philosophe tendent vers la vérité idéale sous le nom de beauté physique et morale par l’harmonie des lignes, des accords et des idées. Le but est toujours le même, seulement la direction et les moyens sont différents... Déjà Platon croyait que philosopher était l’affaire du génie, de l’inspiration, de l’enthousiasme.... On doit être né penseur comme on doit être né peintre ou poète, et il existe peut-être un sens pour la spéculation, comme il est un sens pour les formes et pour l’harmonie. La philosophie est tout à fait un art, et, malgré sa forme aride, un art plein d’un attrait irrésistible. Représenter Dieu, l’univers, l’humanité dans ses idées et ses sentiments, chercher partout la plus haute sagesse, la plus grande puissance, la plus sublime beauté, en faire disparaître les fictions chimériques, c’est un bonheur tel que n’eu connaît aucun artiste ni aucun poète (1). »
Nous n’essayerons pas de relever tout ce qu’il y a de contradictoire dans; ces assertions, de vague et de superficiel dans ces comparaisons. — 1° Si les sciences ont leurs principes dans la métaphysique, comment ces principes sont-ils de pures hypothèses ? — 2° Comment cessent-ils de lui appartenir, parce que l.eur vérité a été reconnue 7—3° Si la science est la vérité trouvée, pour la chercher n’est-il besoin d’aucune vérité certaine ni de règles sûres ? — 4° Comment
(1) F. Brentano, 1N9H ;(V. M . Hciiftn ; (’hrtlletnel-'l.aoaiir, Fr. ii la tr«ui.
de Hitler; Kibot, Psychol. anglaise , Introd., 'lB7ü.
DE LA MÉTAPHYSIQUE ib
la science est-elle la science, si elle n’a pour objet que des vérités relatives? — 5» Enfin, quelle est cette vérité absolue ou idéale que poursuivent le philosophe et l'artiste T Comment est-elle absolue, si elle n’a rien de positif T *— Au lieu d'insister sur ces contradictions, nous aimons mieux rappeler les caractères opposés, qui séparent la philosophie et l'art, et qui en font des formes essentiellement différentes de la pensée humaine.
1* La philosophie, comme l’art, poursuit un idéal ; mais c’est un idéal abstrait, l 'idéal du vrai, non du beau, et cette différence est capitale. — 2" Pur de toute forme seusible, cet idéal s’adresse à la raison, non à l’imagination. — 3° L’art vit de symboles, la science s’énonce en formules. N’y voir qu’une différence de moyens, et môme une similitude, c’est avoir de l’art et de la science l’idée la plus superficielle et la plus fausse. — 4° La philosophie est fille de la réflexion, l’art doit son origine à l’inspiration. On dit : c’est par une sorte d’intuition analogue à l’inspiration artistique que le métaphysicien conçoit l’idée mère de son système. — Soit, mais entre l’inspiration toute spontanée de l’artiste et celle qui ne vient qu’à la suite d’une réflexion patiente et méditative, qui a sa source féconde dans les découvertes positives de la science, n’y a-t-il qu’une nuance délicate? Quant à créer un ppèrnp et à construire un système, c’est pousser un peu loin l’amour du parallèle que d’y voir l’œuvre d’une commune synthèse. D’autres procédés, d'autres facultés y sont on jèu. Une œuvre de dialectique ou de raisonnement ne ressemble guère à une œuvre d'imagination. Le roman de la raison, puisque c’est ainsi qu’on l'appelle, est un roman à part. S’il a besoin de lecteurs choisis, c’est qu’il a des caractères tout à fait à lui qui le font goûter d'un petit nombre. Pour comparer la Logique de Hégel à l’Enfer de Dante, ou la Métaphysique d'Aristote à l'Iliade d'Homère, il faut être soi-même un peu poète, ou user au moins de licence poétique. Classer le Faust de Goethe et la Raison pure de Kant dans la même catégorie des œuvres de l’esprit humain, c’est, selon nous, s’écarter un peu trop des règles de la soienpe positive que l'on préco-
nise. On aura beau faire, il sera toujours difficile de ranger Socrate et Platon, Aristote et Descartes, Leibnitz ou Condillac parmi les poètes ou les artistes, et d’en faire des virtuoses. « Au sommet de la pensée, Homère et Newton se rencontrent, » a dit une femme célèbre (M“* de Staël, l’Allem.), mais leur siège est différent.
Empreinte d’une sorte de sentimentalisme mystique, l’opinion que nous combattons est du reste peu propre à faire fortune en ce siècle positif (1). Elle n’est bonne, je l’ai dit, qu’à achever de déconsidérer la philosophie aux yeux des savants. L’hypothèse n’a été que trop le procédé favori de la métaphysique. Ce n’est pas en la réhabilitant sous cette forme, ni en essayant de ramener la philosophie à son berceau qu’on peut rendre à celle-ci le prestige et l'autorité qu’elle a perdus. C’est, au contraire, en entrant dans la voie nouvelle que suivent aujourd'hui toutes les sciences et en se conformant aux progrès de la pensée. D’autre part, quand on dit que la métaphysique doit, de plus en plus, faire alliance avec les sciences positives et s’enrichir de leurs résultats, on énonce une incontestable vérité. Il est à souhaiter que cette union soit de plus en plus étroite et féconde.
QUESTION IV
D«» science* philosophiques. — Leur objet. — Sont-elles de a sclenoes véritables?
Le nom de philosophie s’emploie souvent pour désigner un ordre particulier de sciences appelées pour cette raison philosophiques, plus communément sciences morales ou métaphysiques. Leur ensemble est considéré comme formant le domaine propre de la philosophie. Les principales sont : la Psychologie , la Logique, la Morale, le Droit na-
(I) Celte idée d’origine «Demande (V. Schellinir Jacobi Novalisl „„ S?”,?0.1» ^uneécSle à la foi. idéaiiate et
de 1 «(.«We (Scbelhng) , mais quand c'eat le positivisme qui l’adopte et veut la rajeunir, ruum lencalu, amici. 4 ot
DES SCIENCES PHILOSOPHIQUES il
turel, ['Esthétique, la Grammaire générale et Ul Philosophie du langage, la Théodicée et la Philosophie de l'histoire à laquelle se joint ['Histoire de la Philosophie.
Ces sciences, que l’on oppose aux sciences mathématiques et physiques, sont-elles de véritables sciences? Reconnaissons d’abord leur objet. Cet objet, ce sont les faits et les vérités de l’ordre moral. La psychologie étudie l'esprit humain et ses facultés. La logique constate leur légitimité et apprend à les diriger. La morale assigne des lois à la volonté. Le droit naturel détermine les lois ou obligations qui doivent régir les hommes vivant en société. La grammaire générale analyse les éléments et les règles abstraites du langage dont la philologie comparée étudie les formes et les modes dans les divers idiomes. L’esthétique s’oocupe de la nature du beau et des principes de l’art. Les problèmes relatifs à la nature de Dieu et à ses attributs sont l'objet de la théodicée. L’histoire philosophique s'attache à découvrir les lois qui gouvernent la marche des sociétés. La philosophie de l'histoire, embrassant l’humanité dans son ensemble, la suit dans son développement à travers les siècles. Quant à l’histoire de la philosophie, qui est une de ses branches, elle fait connaître et apprécie les divers systèmes, qui sont des solutions données par la raison aux problèmes philosophiques.
Sont-ce là des sciences véritables? Sans doute, on ne peut nier tout à fait leur existence et même leur légitimité. Mais il est assez de mode, surtout parmi les savants, de les déprécier ou au moins de leur refuser le caractère scientifique. Quelles sont leurs raisons? Eux-mêmes auraient quelque peine à les préciser. En général, tout se borne à des accusations un peu banales que l’on répète sans trop en apercevoir la portée et dont on répudie hautement les conséquences, dès qu’elles viennent à se formuler. Car toutes aboutissent au matérialisme ou au scepticisme moral, qu’on serait bien fâché d’admettre et surtout de professer. D’autres y voient plus clair et ils essayent de prouver davantage. Mais leur langage est encore équivoque, plein de restrictions et de contradictions. Ce qui est clair, c’est qu’ils ne veulent pas de la certitude ni de l’exactitude scientifique
pour cm sciences ; ils leur accordent tout au plus la probabilité. Dans leur cèle à soutenir les prérogatives des sciences ou de la science qa’ils cultivent, ils emploient un moyen fort simple et accommodé au but. Il consiste à forger d’abord un critérium pris dans les conditions spéciales de la science ou des sciences qu'ils veulent donner pour modèles aux autres sciences, puis à l'appliquer ensuite aux sciences d’un ordre différentqui, enfermées dans ces étroites limites et forcées de se conformer à ce type unique, ne peuvent s’en tirer ni répondre à toutes ces conditions. Le procédé est ingénieux, mais aussi trop naïf. Ils font entrer tant d'ingrédients arbitraires et superflus dans leur définition de la science, qu’il est impossible de n’y pas voir le parti pris d’avanoe d’exclure par tous les moyens les sciences morales du catalogue scientifique, pour n’y conserver que les sciences mathématiques et physiques.
Avec ce bon vouloir et une opinion aussi peu désintéressée, il n’y a pas trop moyen de discuter, il suffit de signaler l’artifice. Ce n’est pas la première fois qu'un logicien fait entrer dans sa définition ce qu'il veut ensuite démontrer. Cela s’appelle en logique une pétition de principe.
Nous suivrons une méthode plus équitable et plus sûre. Elle consiste à faire usage du critérium admis plus haut et qui est le seul que le bon sens et la raison même la plus exigeante accordent.
Une science, avons-nous dit, est un ensemble de connaissances certaines et raisonnées soumises à un enchaînement régulier et suivi, où les faits sont rattachés à leurs principes et où des principes on voit découler rigoureusement d’autres faits ou des conséquences. Voilà ce qu’on nomme en général une science, et cette notion nous suffit. Les sciences morales y satisfont-elles dans la mesure où la science humaine est capable d’y satisfaire?
Voilà toute la question. Là se borne toute leur ambition.
Fût-il vrai qu'elles les remplissent moins bien que les autres sciences, ce ne serait toujours qu'une différence de degré, non de nature, et qui n’atteindrait pas, comme on dit, l'essence. Elles auraient encore assez de quoi se relever par leur dignité et l’importance de leur objet ; placées à un