DES SCIENCES PHILOSOPHIQUES
degré inférieur sous le rapport de l'exactitude et de la certitude! elles n’en mériteraient pas moins à d’autres égards d’être au premier rang dans l'ordre des connaissances humaines.
Examinons donc ce qu’on doit en penser raisonnablement.
Ne pouvant faire cet examen en particulier ni en détail pour chacune des sciences morales, il suffira d’appeler l’attention sur les points suivants :
Existe-t-il des faits et des vérités autres que les faits et les vérités de l’ordre mathématique et physique? Oui, sans doute : le bon sens le dit, et il faudrait être insensé pour le méconnaître. La pensée, les opérations de l’esprit et ses facultés, les lois du raisonnement et du langage, celles de la volonté humaine, les devoirs et les droits qui en dérivent, les relations humaines dans la vie privée, la famille, la société civile, l 'Etat, V humanité en général, la marche des sociétés, les formes qu’a revêtues et revêt tous les jours cette société, les œuvres de la pensée humaine, los croyances morales et religieuses, les monuments de l’art et de la littérature, ce sont bien là sans doute des objets réels tout à fait dignes de fixer l’attention de l’esprit et de provoquer ses méditations.
Que, pour étudier ces faits et ces vérités, il faille employer telle ou telle méthode, ce n’est pas ce dont il s’agit. Toute la question est de savoir s’ils existent, si on peut les connaître avec clarté et certitude, si on peut les soumettre aux procédés ordinaires auxquels la science humaine doit son existence et ses progrès. Peut- on les observer, les analyser, les comparer, les classer, en reconnaître les lois, formuler ces lois en principes, de ces principes tirer d’autres lois et en faire des applications aux questions qu’aborde le raisonnement? De toutes ces vérités éparses, peut-on former un tout homogène et régulier, un enchaînement suivi ou un corps organisé de doctrine? Toute la question est là. Si on répond affirmativement, elle est par là même jugée. Les objections ne prouveront rien, sinon les difficultés particulières de ces sciences, ou leur imperfection relative vis-àvis des autres sciences, mais rien contre leur possibilité et leur légitimité.
Or, que l'on prenne parmi ces sciences celle que l'on voudra, la psychologie, la logique, la morale, le droit naturel, etc., ou verra que, vieille ou récente, quels que soient ses progrès accomplis ou à faire, inaperçus ou visibles, son objet est bien réel et que, sur cet objet, toutes les conditions précédentes pour le bien connaître ont été, sont ou peuvent être remplies. Comme dans les autres sciences, on se convaincra qu’il y a là des faits à constater et des lois qui les régissent, que ces faits et ces lois peuvent être connus, et qu’ainsi doivent s’établir des principes certains; que, ceux-ci établis, on en peut tirer à coup sûr des conséquences légitimes et rigoureuses; qu’enfin un lien unit toutes ces vérités qu’un esprit sagace et pénétrant peut découvrir et rendre évident, dont il fera ainsi ressortir l’enchaînement et l’ensemble. Soutenir le contraire, c’est tomber dans le paradoxe; c’est aussi afficher sur ces objets le scepticisme sans oser peut-être en convenir, mais sans pouvoir échapper aux plus palpables contradictions que relève la logique : ce qui fait peu d’honneur à un savant qui alors révèle un esprit peu habitué à raisonner sur ces matières.
11 y a donc d’autres sciences que les sciences mathématiques et physiques. Leur progrès est moins rapide, plus difficile à constater, mais non moins réel pour qui sait le bien étudier et voir clair dans leur histoire. Pour cela il faut suivre cette histoire que le vulgaire ne connaît pas et que, pas plus que lui, les gens d’esprit ne connaissent. Cette ignorance leur permet de déclamer ici à leur aise; elle explique aussi la généralité du préjugé que nous combattons. Mais l’opinion n’en est pas moins fausse et ne résiste pas à un examen sérieux.
Que l’on donne à ces sciences une autre dénomination que celle qu’elles ont eue jusqu’ici, qu’on en fasse, sous le nom de biologie ou de sociologie, une suite et une annexe des sciences physiques et naturelles, en leur appliquant les mêmes procédés qu’à ces sciences, cela ne fait rien à la question; c’est une affaire de vocabulaire et de méthode qui n’a rien à voir ici. Seulement, le système qui croit innover ainsi pourrait bien avoir moins fait qu’il ne pense ou ne dit. Car, en changeant les mots, on n'a rien changé aux