CLASSIQUE
Il n’est pas facile au jeune homme qui achève ses humanités de comprendre ce qu’est ce genre de travail auquel il
II DE LA. DISSERTATION PHILOSOPHIQUE
doit se livrer pendant tonie une année et qui s’appelle une dissertation philosophique. Toutes ses études antérieures et les exercices qui les accompagnent ont été, sans doute, trèsutiles, nécessaires môrne, pour l’y préparer, mais aucune n’a pu lui en donner une juste idée; on ne peut même se dissimuler que plusieurs ont développé dans son esprit des habitude* contraires. Fagonnéaux exercices de la traduction, de la versification, de la narration ou du discours, il se rend difficilement compte de ce devoir, plus sérieux et plus austère, qui s’adresse à une faculté chez lui à peine développée, et qui exige que l’on comprime l'essor de facultés plus brillantes. Il pourrait dire comme Descartes, à peu près dans la même situation d’esprit: « Nourri aux lettres dès mon enfance, je savais que les langues sont nécessaires pour l’intelligence des livres anciens, que la gentillesse des fables réveille l’esprit, que les actions mémorables des histoires le relèvent, que l'éloquence a des forces et des beautés incomparables, que la poésie a des délicatesses et des douceurs très-ravissantes, que les mathématiques ont des inventions très-utiles, que la théologie enseigne à gagner le ciel. » (Disc, de la îlèth.) Mais quel est cet art qui apprend à raisonner vraisemblablement sur toutes choses? N'est-il pas compris dans l’art oratoire, qui suppose le raisonnement et y ajoute l’éclat, les grâces et les ornements du discours? Y a-t-il un art de convaincre qui n’est pas celui de persuader; et, s’il existe, comment ne serait-il pas inférieur? D’est la moitié du tout, et la moins séduisante. La dissertation ne peut être qu’un travail aride et ennuyeux, l’utilité en est médiocre ou douteuse. Quant au fond , c’ust-à dire aux questions qu’il s’agit de traiter sous cette forme, la modestie de l'élève peut ici venir en aide à sa paresse. Il peut dire encore avec Descartes, en prenant son doute méthodique an sérieux : « Voyant qu’elle (la philosophie) a été cultivée par les plus excellents esprits, que néanmoins il ne s’y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse, je n’ai point assez de présomption pour espérer d’y rencontrer mieux que les autres. » {Ibid ) On se console de ne pas savoir raisonner connue Aristote quand on a cru rivaliser avec Démosthène; on peut bien aussi se permettre quelques fautes contre la méthode, quand on est habitué à s’inspirer d'Horace et de Virgile. L’art de raisonner se trouve daus les orateurs, comme celui de peindre la pensée appartient aux poètes.