SA NATURE ET SES CARACTÈRES III
Que gagnerait-il à quitter cette forme animée et brillante pour se plier aux habitudes lentes et circonspectes du logicien; à échanger cette langue rapide, savante et harmonieuse, pour les formules sèches de la métaphysique et les arguments en forme de la dialectique f
Il faut tâcher de le faire revenir de ses préjugés, en lui montrant clairement la nature, le bai, les qualités, l 'utilité de oe nouveau genre de travail, qui n’appelle pas moins que les autres l’emploi énergique de sa volonté et les ressources de son intelligence.
I. Sa hatcre — La dissertation philosophique est une œuvre de l’esprit qui, nomme le mot l’indique, consiste essentiellement à raisonner (tlissererc) . Il ne faut pourtant pas prendre ce mot à la lettre et dans sa signification trop restreinte. Baisonner, dans le sens large, c’est réfléchir, méditer, discuter, penser méthodiquement; savoir non-seulement d’un principe tirer une conséquence ou remonter d’une conséquence à son principe, mais aussi analyser un fait, en dégager la loi ou la vérité générale, et la développer; c’est examiner une question, en démêler le nœud, en chercher la solution-, motiver son opinion en l’appuyant sur des preuves , évidentes et solides. Tantôt il s’agit de sonder la valeur de telle ou tel le maxime, d’apprécier un système, d’en montrer le côté vrai et le côté faux, de réfuter un sophisme ou un paradoxe, de combattre une erreur, de la dévoiler dans son origine et ses conséquences. Souvent, entre deux opinions extrêmes et contradictoires, c’est adopter l'opinion moyenne où réside ordinairement la vérité. Voilà ce qu’on appelle raisonner, ou, si l'on veut, disserter en philosophie. Le jeune homme est soumis à ce genre d’exercioe, lorsque, après des études et des travaux qui ont eu pour but de cultiver sa mémoire, son imagination et son jugement sur des sujets plus faciles, il est nécessaire qu’il exerce aussi spécialement sa raison en l’accoutumant à se replier sur elle-même et à se rendre compte de ses procédés. On veut par là développer en lui spécialement cette haute faculté, avant que, livré à lui-même, il soit appelé à porter la responsabilité de ses jugements comme de ses actes. En même temps qu’on lui enseigne les règles, il est nécessaire qu’il les applique; en lui mettant sous les yeux les plus grands modèles dans l’art de réfléchir et de raisonner, il est utile qu’il s’essaye à réfléchir et à penser par lui-même ; il est bon qu’il s’efforce d’imiter ces modèles comme il a appris à imiter ceux de
IV DE LA DISSERTATION PHILOSOPHIQUE
l’éloquence et de la poésie. Les sujets qu’on lui propose, quoique d’un caractère très-élevé, puisque ce sont les faits et les vérités de l’ordre moral, ne sont point hors de sa portée, ils lui sont déjà familiers, mais non sous cette forme abstraite. C’est un phénomène de l’âme à analyser, un acte de la pensée à décrire et dont il faut assigner la loi, une vérité morale à défendre ou à mettre en lumière, un point de doctrine à discuter; il s’agit quelquefois d’une des plus hautes vérités qui servent de fondement à la croyance morale et religieuse : la spiritualité de l’âme, sa liberté, l’existence de Dieu et ses attributs, la Providence ou la vie future, vérités qui lui ont été enseignées depuis son enfance, mais dont il doit montrer la base et les racines dans la raison humaine.
Telle est la nature de la dissertation philosophique, dont il faut examiner de plus près le but et les conditions, pour en bien comprendre l’utilité et la place nécessaire dans un véritable système d’éducation.
II. Son but et ses conditions. — La dissertation étant un travail philosophique, son but est celui que poursuit le philosophe, la connaissance ou la démonstration de la vérité. Connaître le vrai, le faire briller aux yeux de l’esprit en l’environnant de la plus haute lumière est l’unique ambition , du philosophe. Pour arriver à ce but, il n’a qu’un moyen, l’emploi des procédés qui conduisent à la vérité et à l’évidence, ou ce qu'on nomme la méthode. Il n’y a point ici à gagner le cœur, à émouvoir la sensibilité, à captiver l’imagination ou à soumettre la volonté, autrement qu’en faisant luire à l’esprit la vérité morale. Il s’adresse à la raison, à elle seule il veut plaire ; ü doit satisfaire ses exigences, d’autant plus difficiles à remplir qu’elle est en garde contre ce qui peut la séduire. Pour elle, la vérité sera belle si elle est lumineuse, sublime si elle est grande, mais d’abord si elle est la vérité. La mission du philosophe est remplie quand il a porté la lumière dans les intelligences, après l’avoir produite dans la sienne. Aussi tout autre moyen est accessoire et doit être sacrifié au vrai but dès qu’il peut lui nuire. Les formes par lesquelles on cherche à plaire à l’imagination, à entraîner la volonté, sont souvent un obstacle à la vue claire et distincte de la vérité. De tels moyens, il s’en défie, les écarte et les dédaigne, ou les emploie sobrement et avec mesure. Ce n’est point en frappant l’esprit par des images, en remuant le coeur par des mouvement pathétiques qu’il produit la conviction dans les esprits. Il demande aux