DE L’ESPRIT PHILOSOPHIQUE
que nous avons reconnu propre à la pensée philosophique, mais qui, dans son acception ordinaire, est un défaut. Son principal inconvénient est d'aveugler à tel point celui qui en est possédé, qu’il semble n’avoir plus le sens du réel, et que les plus palpables vérités perdent à ses jeux leur évidence. Cela s’est remarqué chez les plus grands génies, et ce mal qui atteint la partie haute de l’intelligence est inhérent à la faiblesse humaine.
On doit signaler aussi comme pouvant dériver de la même source le mépris des traditions et des croyances de l’humanité. Le motif peut en soi être respectable; car ce petit être le désir des réformes ou un zèle ardent pour les progrès de la science et de l’humanité. Mais on doit s’eu défier. On ne peut nier que le besoin hâtif ou intempestif de réformer le monde et la société sans tenir compte du réel, ni des obstacles et des circonstances, n’ait fait éclore bien des utopies. Ces défauts, joints aux plus hautes qualités dont elles sont souvent l’excès, ont gâté et discrédité les œuvres des plus grands penseurs, et leur ont fait donner le nom de rêveurs. On aurait tort d’en rendre responsable la philosophie. Elle ne l est pas plus que la religion ou l’esprit religieux des excès qu’on leur a reprochés. Le véritable esprit philosophique doit s’en garantir autant qu’il est donné à l’humaine faiblesse, dont ce sont là les effets ou les conséquences.
11 est d’autres défauts qui, loin d’être inhérents à l’esprit philosophique, marquent son contraire : l’orgueil, la vanité, le charlatanisme, etc. Quant à ceux-ci, on fait injure à la philosophie quand on les lui impute, car jamais ils ne se trouvent chez les vrais philosophes. Mais Socrate lui-même n’a-t-il pas été confondu avec les sophistes qu’il avait toute sa vie combattus et démasqués (1)T
QUESTION VU
Comment se développe ou se pervertit l’esprit philosophique.
ESQUISSE
Comment se développe cet espritT Quelles sont les causes
(1) « C’est une bonne drogue que la science, mai» nulle drogue n’est nssez forte pour «e préserver «ans altération et corruption selon le vice du vase qui l’essuie, » (Montaigne, I, xxtv.)
qui lui sont favorables, celles au contraire qui tendent à le pervertir ou à le corrompre? Ce sujet serait long à examiner, il suffira de quelques indications précises.
Il est clair que tout ce qui tend à élever la pensée et à l’agrandir, ce qui contribue à donner à l'homme la libre possession de lui-même et de sa raison, ce qui l’invite à, réfléchir ou l’arrachant aux intérêts vulgaires lui inspire le goût de la vérité pour elle-même, ce qui lui apprend à regarder en haut, non en bas, comme dit Platon (Rêp., VII), sera propre à éveiller et à développer cet esprit. Les causes contraires devront l’altérer, l’étouffer ou le corrompre. La dissipation, la recherche des plaisirs des sens, le souci des affaires, la préoccupation des intérêts matériels, l’amour du gain lui seront surtout funestes. Elles auront pour effet de rendre inutiles les plus heureuses dispositions dans les âmes les mieux douées de cet esprit et de les pervertir. Leurs défauts joints à leurs qualités en feront les hommes les plus dangereux, et l’histoire les citera comme de déplorables modèles. (V. Platon, Rép., VI, por-. trait d’Alcibiade.) (1)
Or, ici comme en tout, V éducation est une cause trèspuissante. Il faut distinguer l’éducation générale, celle qui se fait par les circonstances, l’esprit du temps et de la société où nous vivons, et l’éducation particulière que l’homme reçoit de ses maîtres. Sur la première, nous n’avons rien à dire, il n’y a pas de préceptes à donner. Nous ne pouvons envisager la seconde que dans son ensemble et caractériser en peu de mots les méthodes par lesquelles se façonnent les intelligences en les considérant par le côté qui a trait à notre sujet.
Il y a, en effet, une manière de cultiver les lettres et les sciences qui développe ou prépare l’esprit philosophique, une autre qui lui est contraire et doit l’étouffer dans son germe.
Dans les lettres, outre l’habitude de charger la mémoire en laissant inactif le jugement, l’asservissement aux règles
(1) Le» boiteux «ont mal propres aux exercice* du corps ; et aux exercices de l'esprit les Ames boiteuses ; les b&iardcs et vulgaires sont indignes de la philosophie. (Montaigne, JE.-»., I, ixiv.)
DE L’ESPRIT philosophique
étroites, l'imitation inintelligente des modèles, le cuite des mots et de la forme dans les auteurs, Je goût des vains ornements du discours, la critique étroite et stérile, dédaigneuse, dénigrante et sceptique sont le plus à redouter; ainsi se forment les rhéteurs et les sophistes.
Dans les sciences, un enseignement conçu dans un esprit exact, mais exclusif et positif, qui se borne aux faits on aux détails , sans jamais s’élever aux vues d’ensemble , qui accumule les expériences et les formules, entasse ou juxtapose les connaissances sans en montrer le lien ni apprendre à les comprendre et à les juger, qui s’attache aux résultats, sans faire voir l'esprit et la méthode qui y a conduit, l’habitude de se cantonner dans un ordre de connaissances sans en sortir ni montrer son rapport avec les autres branches du savoir humain, la séparation absolue des sciences physiques et des sciences morales, tout cela est peu propre, on le conçoit, à développer les qualités Supérieures dont nous avons parlé, mais fait prendre à l’esprit des allures contraires. Non-seulement l’accès aux idées lui est ainsi fermé, mais il prend en haine tout ce qui s'élève un peu au-dessus des connaissances positives dont i 1 a besoin pour le but intéressé qu’il poursuit. Ce régime doit éteindre en loi la vraie curiosité, celle qui dépasse cet étroit horiy.on où il rat enfermé, exercé, préparé; aussi voit-on qu’il s’arrête dès qu’il rat parvenu à ce but, après uno série d’efforts qui l’ont énervé, épuisé et ont tari en lui les sources vives de l’intérêt où se puise le vrai savoir avec le désir de le perfectionner.
Sans s'étendre davantage sur ce grave sujet, on peut dire que toute méthode cT enseignement, qui. an lieu de stimuler la faculté d’invention personnelle, s’adresse à la mémoire et favorise la routine, l’habitude de se traîner dans les sentiers battus, est un obstacle principal, invincible au développement de l’esprit en général, mais surtout de l’esprit philosophique.
Faut-il ajouter que les vraies méthodes sont celles qui accoutument de bonne heure l’esprit à réfléchir, à penser et à juger par soi-même, à se dégager de la lettre pour en interroger l’esprit, à ne rien décider qu’après mûr examen ;
celles qui l'obligent à saisir l’ensemble des idées ou des faits après en avoir fait l'analyse, à chercher en tout la raison des choses, à éviter la routine, à respecter les autorités sans s'y asservir, à ne confier à la mémoire que ce que le jugement a compris et approuvé, à se complaire dans la clarté et l’évidence, à se dépouiller de ses préjugés, à abandonner ses erreurs, à ne pas craindre de les avouer et de se rétracter, à reconnaître notre ignorance et les bornes du savoir humain, sans nier les progrès et les découvertes?
Cette éducation vraiment libérale qui apprend à cultiver l'esprit pour se perfectionner, à aimer la science pour ellemême, sans vue intéressée ni espoir de gain, à estimer chaque genre d’étude pour son excellence propre, doit frayer la voie à un enseignement supérieur et lui permettre de porter ses fruits. Le contraire doit le rendre stérile et faire échouer les plus louables efforts.
Ainsi se forment des esprits qui ne seront sans doute ni des Socrate, ni des Platon ou des Aristote, ni des Descartes, mais qui seront dignes d’être leurs disciples, capables de comprendre et de goûter leurs ouvrages. On reconnaîtra chez eux en quelque degré les qualités énumérées plus haut du véritable esprit philosophique. L’autre méthode, si elle ne forme des sophistes, leur fournit des adeptes. Elle éteint la vie dans les intelligences, l’enthousiasme dans les cœurs, elle conduit à l’abaissement et à l’abâtardissement des intelligences (1).
QUESTION VIII
De l’esprit sophistique ; en quoi U diffère de l’esprit philosophique; parallèle du philosophe et du sophiste.
PllOGRAMME
De tout temps il y a eu de faux sages qui ont pris le nom de philosophes. En quoi consiste cette fausse sagesse ? Quels sont les signes auxquels ou la reconnaît? On le montrera en faisant ressortir les traits principaux dont se compose le personnage du sophiste et en l’opposant au vrai philosophe.
(1) Ce sujet est développé dans notre livre de la Philosophie dans V Education cl as si que 7 p. 10 et suiv., et dans notre Rss ’i sur la Sophistique, h 1« suite du Gorgias de Platon.