LA PHILOSOPHIE ET L’ART
ments et de ses impressions. Dieu lui-même ne peut être représenté par l’art que sous des formes humaines. Ainsi, les choses divines et humaines sont à la fois le fond commun de i’art et de la philosophie : Fuit heec. sapienlia quondam. (Hor., Artpoét.)
Si tel est le rapport de ces formes de la pensée, il en résulte que leur isolement ne peut être que préjudiciable à l’une et à l’autre. L'artiste, sans doute, n’a pas besoin d’être philosophe, il doit rester artiste, concevoir et penser en artiste, mais il n'a qu’à gagner à entretenir un certain commerce avec la philosophie. Le sentiment et l’esprit philosophique passant dans ses œuvres et s’y faisant remarquer, leur donneront plus de profondeur et d’élévation; ils les placeront à un rang supérieur; c’est ce qu’il serait facile de justifier par des exemples.
De même on ne saurait contester que l’étude et la contemplation assidue des œuvres de l’art ne soient profitables au philosophe. Outre qu’il y retrouve sous des formes différentes son fond de méditation habituelle, il est bon qu’il voie vivantes et animées, revêtues d’une splendeur nouvelle, ces mêmes idées qu’il cherche à concevoir par la raison seule et qui risquent si souvent de perdre leur vérité dans ses analyses, comme d’être défigurées dans ses systèmes.
2° Aux époques naïves et primitives, l’artiste n’a qu’a s’inspirer des croyances populaires et du contenu des dogmes religieux. En est-il de même à d’autres époques ? Quand toutes les formes de la pensée portent l’empreinte de la raison réfléchie, quand les idées, les opinions, les dogmes eux-mêmes ont été élaborés par la réflexion, et soumis au contrôle de la critique, l’artiste peut-il alors sans se nuire à lui-même rester indifférent aux grandes solutions données par la philosophie, aux problèmes qu’agite la raison humaine? Consentira-t-il à les ignorer ou à n’en avoir qu’une notion vague, fausse, superficielle? Ces doctrines qui exercent une si profonde influence sur les mœurs, les croyances, les institutions, la religion elle-même, seront-elles pour lui lettre close ? Une telle ignorance, si elle se laisse apercevoir dans ses productions, ne nuira-t-clle pas à son talent et à son génie ? Si de grandes qualités font oublier ce défaut, il
n’en sera pas moins réel, on ne devra pas lui en faire un mérite.
3° L’artiste, quoi qu’il fasse, est de son temps et de son pays ; il participe de leur esprit et ne peut échapper à l’action des systèmes de la philosophie dominante. D'ailleurs tous les grands systèmes sont représentés dans l'art. 11 y a un art matérialiste, idéaliste, sceptique , éclectique, panthéiste, spiritualiste. Toute école artistique répond à une école philosophique. Le véritable artiste doit chercher à se rendre compte de la direction de son esprit, ne fût-ce que pour se préserver des tendances exclusives de son école, ou pour mieux résister aux assauts de la critique.
4° La foi artistique n’est ni la foi religieuse ni la certitude philosophique. Elle ne doit pas moins être soigneusement entretenue; car souvent elle est mise à de rudes épreuves. Si elle n’est qu’instinctive, ne court-elle pas risque souvent d’être ébranlée ? Raisonnée ou réfléchie, n’est-elle pas mieux hors des atteintes du doute? La philosophie, la vraie philosophie, peut préserver l’artiste de ses découragements, le soutenir dans ses défaillances, comme elle peut donner à son talent une direction plus ferme, plus noble, plus conforme au but et à la dignité de l’art.
L’artiste doit se faire une idée précise de la nature et de la vraie mission de l’art. La philosophie seule apprend à raisonner sur les principes. Une fausse philosophie peut l’égarer ; il en est ici comme de l’erreur en général. Mais la connaissance vraie de la nature et du but de l’art ne peut que raffermir son génie, le préserver des écarts et des entraînements, lui apprendre à mépriser la mode, à ne pas sacrifier au faux goût du jour, et à braver l’injustice de ses contempor*ains.
Nous ne nous arrêterons pas à discuter les objections. La plus sérieuse s'est déjà produite dès le début. L’artiste, diton, s’habituant à penser en philosophe, risque de voir son imagination se refroidir et devenir impuissante. La réflexion est l’opposé de l'inspiration ; au procédé vivant, spontané, qui caractérise la création artistique, se substitue le calcul. De là des œuvres froides et sans vie. — La réponse est facile. D’abord le danger n’est réel que pour la médiocrité;