FAUSSES MÉTHODES
ot, s'il n’est pas métaphysicien et psychologue, de s’adresser aux philosophes qui ont étudié l'esprit humain par une autre méthode et de leur emprunter leurs résultats? Que doit-on en conclure? — Donner des exemples.
3° La connaissance vulgaire de ces faits, telle que la conscience la révèle à chacun de nous, est-elle suffisante pour éclairer le physiologiste sur leur nature, leurs lois, etc., et pour qu’il puisse se livrer à scs recherches quand il veut comparer les doux ordres de faits afin de découvrir leurs rapports, observer leur action réciproque, etc. ?
Discuter chacun de ces points et conclure.
QUESTION VI
Du mécanisme de l'esprit humain. — Peot-on appliquer A l'étude de l'Ame et de ses facultés la méthode des sciences physiques ou mathématiques?
ESQUISSE
Observer les faits de la pensée en eux-mèmes et dans leur nature propre, écarter de cette étude toute préoccupation étrangère et systématique, telle est la condition essentielle pour bien connaître ces faits et ne pas les défigurer. Or, on peut admettre cette règle en théorie et la violer sans cesse dans la pratique. C’est ce qui arrive quand on veut appliquer à la science de l’esprit la méthode des sciences soit physiques soit mathématiques. Rien n’a été plus funeste à cette science, et n’est plus propre à en retarder les progrès. Tel a été le procédé constant de Condillac et de l’école condillacienne langue des calculs, traité dessensations). Aujourd’hui l’école positiviste, son héritière, paraît suivre la mémo voie. On y proclame hautement l’observation et l’expérimentation la seule méthode légitime. On reconnaît même que l’observation interne doit se joindre à l’observation externe ou des sens pour connaître l’homme; mais en réalité on observe peu ou on observe mal. On raisonne plus qu’on n’observe. On calcule, on combine, ou cherche à expliquer les faits à l’aide d’analogies tirées de l’ordre matériel et de ses lois. L’analyse, dit-on, rien que l’analyse, voilà le procédé
psychologie
scientifique. — Soit, mais quelle est cette analyse? N’est-ce pas sous ce nom plutôt la synthèse que l’on suit, et une synthèse hypothétique? De plus, si en croyant observer le dedans, c’est le dehors qu’on regarde, et avec les yeux qui font connaître le dehors, si l’on transporte à l'intérieur ce qu’on sait de l'extérieur, qu’en résultera-t-il pour la science de la vie intime et de l’esprit? Le voici d’abord. *
C'est que, sous prétexte de psychologie, on fera de la mécanique, de la physique, de la ehimie, de l’anatomie, de la physiologie. Le procédé est très-simple. On part de cette idée que l’esprit est un mécanisme. L’âme est « un automate spirituel. * Il y a le mécanisme de l’intelligence comme il y a le mécanisme de l’esprit. Chaque faculté a aussi son mécanisme : mécanisme des sens, de la mémoire, de l’imagination, etc. L’hypothèse admise, la métaphore érigée en axiome, on décompose et on démonte la machine pensante. On étale toutes ses pièces sous les yeux du lecteur. Puis on la recompose. On observe, on calcule ses mouvements, on suit ses rouages, on en explique le jeu. On ne voit plus que des attractions, des répulsions ou des combinaisons analogues aux affinités et aux combinaisons chimiques. L'association des idées devient la grande loi du monde intellectuel et moral; elle est le pendant de l’attraction des corps ou de la loi de Newton. (V. infra.) — On déploiera dans ce travail un grand luxe d’érudition scientifique ; si à beaucoup d’imagination on joint de la sagacité, de l’habileté, de la souplesse à manier l'analyse, on peut faire ainsi un roman psychologique, curieux et ingénieux, tout chargé de détails et d'exemples, emprunté aux sciences, offrant un grand appareil de formules, d’analyses et de démonstrations. L’oeuvre n’en sera pas moins tout artificielle et manquera de vérité; le sens psychologique y fera surtout défaut. — Est-ce ainsi que doit avancer la science de l’âme, et ne la fait-on pas plutôt rétrograder? Descartes aussi a fait de cette façon un traité des passions qui n'est que de la mécanique. S’il n’avait pas fait autre chose, serait-il un grand philosophe? « Physique, défie-toi de la métaphysique, » disait Newton. Il faudrait peut-être ici retourner la proposition. Cela rappelle aussi ce ue dit Pacon de ces savants qui
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viennent faire la science de l’âme « tout couverts de la suie de leurs fourneaux. » — Il est faoile de voir que les successeurs de Berkeley, de Hume, en Angleterre, ne suivent guère une autre méthode. Aussi ne peut-cn s'étonner quand on voit tous leurs travaux se résumer dans cette phrase : 4 Ainsi, sensations, idées, associations d’idées, le tout varié, compliqué, agrégé, croisé, groupé de mille manières, voilà tout le mécanisme de l’esprit humain (1). » On peut être ainsi un habile mécanicien, nous doutons qu’on soit un vrai psychologue.
En Allemagne, Herbart et son école, dont nous sommes loin de contester les mérites et les services, ont essayé d'appliquer les mathématiques à la philosophie et particulièrement à la psyohologie. Il y a donc une psychologie mathématique, où les phénomènes de l’esprit offrent un mécanisme dont les lois doivent se trouver par le calcul. Pour cela, il faut partir de oette hypothèse que toutes nos pensées se réduisent à des représentations (Vorstellungen), dont il s’agit de calculer la grandeur, l’intensité, la force, la durée, l’opposition, eto. On étudié les lois de leur équilibre (il y a une statique de l’esprit ), la marche de leur apparition et de leur disparition, eto. Tout cela est soumis à des formules mathématiques. L'algèbre entière est mise à contribution. On ne prookle que par équations, extraction de racines, application des logarithmes. On mesure la force de l'attention (de attentionis mensura) comme on mesure toute autre force, etc. — Qu’a-t-on réellement découvert et démontré, par cette méthode, sur la nature et les lois de l’esprit? Quelle grande vérité en est sortie? L'histoire le dira. Ce qui est sûr, c’est que ni Socrate, ni Platon, ni Aristote, qui ont instruit le genre humain, ne l'ont pratiquée.
(1) Th. Ri bot, la Philosophie anglaise, p. 63.
PSYCHOLOGIE
QUESTION VII
La mètboda philologique et historlqne peut-elle remplacer la méthode psychologique?
ESQUISSE
Cette opinion, qui se rencontre chez plus d’un écrivain distingué parmi les hommes versés dans l’étude des langues et de l’histoire, peut s’énoncer ainsi. — L’observation immédiate et directe de l’esprit par la conscience ou la réflexion, offre, on en convient, de grandes difficultés ; elle est sujette à de nombreuses erreurs et ne donne que des résultats imparfaits.
La science du langage, expression de la pensée, miroir de l’esprit humain, est beaucoup plus positive et plus sûre. Elle l’est surtout depuis que, au lieu de se borner à la connaissance abstraite de ses lois, elle procède par la comparaison des différents idiomes (philologie comparée). Si l’on se sert en même temps de l’histoire tout entière, qui permet de suivre la pensée humaine dans toutes ses manifestations et ses œuvres, dans les monuments du génie des peuples aux diverses époques, on aura une méthode bien supérieure à celle qui, pour connaître l'homme, l’observe seulement comme individu à un moment donné de son apparition terrestre, à l’état adulte ou au plus haut degré de son développement. Cette méthode, qui a pour base la philologie et l’histoire, doit remplacer celle des métaphysiciens et des philosophes, qui ne sont parvenus qu’à créer des systèmes. Ainsi doit se faire la véritable science de l’homme et de l’humanité.
En faisant à cette opinion la part de vérité qui lui est due, on montrera qu’en principe elle est fausse, et ne peut se soutenir que par des équivoques. Poser d'abord la question et la ramener à ses termes.
Que ces deux études, la philologie et l’histoire, doivent s’ajouter à celle de l’esprit humain, s’observant lui-même et trouvant dans la conscience qu’il a de sa pensée le secret de sa nature et de ses lois, ce n’est pas ce dont il s'agit. Si