‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 78 sur 192 · DE L’ARGUMENTATION KANTIENNE · texte numérisé non relu

DE L’ARGUMENTATION KANTIENNE

L’école positiviste s’est emparée do cette argumentation, qu’elle reproduit à satiété dans ses écrits. Quelle est sa valeur réelle î On en fera voir le vice. Elle roule sur l’idée fausse que Kant se fait du moi et de la conscience (idée qu’il a prise dans les ouvrages do Locke, de Hume et de Wolf). Sa critique s’appuie sur une fausse psychologie. De sorte qu’en combattant le dogmatisme il est lui-méme dogmatique et part d’une fausse hypothèse. C’est ce qu’on établit par une discussion où doit dominer l’analyse.

I» Est-il vrai que le moi doit être considéré comme un inconnu, un être indéterminé et indéterminable. — 2° La conscience n’est-elle que le réceptacle de nos pensées, la collection des états mentais simultanés? — 3" L’identité personnelle est-elle mieux comprise? Avec de pareilles fictions et de telles hypothèses on a beau jeu et on triomphe facilement. En est-il de même si les faits sont rétablis et si l'on revient à la réalité ? — Des abus de la logique. — Qu’on observe mieux, et les paralogismes se retournent contre celui qui les établit. Toute cette argumentation devient sophistique.

On fera remarquer que Kant laisse de côté la preuve tirée de la causalité libre. Celle-ci d’ailleurs, il l’a attaquée dans la thèse qu’il soutient contre le libre arbitre (V. suprà). La liberté pour lui est un noumène (V. suprà) ; elle n’est pas un fait d’expérience fourni par la conscience. Nouvelle hypothèse chimérique (1). Partout ici la logique établit des prémisses artificielles, dont elle déduit les consé,qu6noes, Et

(1) « Thèse singulière à soutenir, que je ne saisis pas la cause qui est met, que je sens ma pensée, ma volonté, ma sensation, mais que je ne me sens pas pensant, voulant, sentant. Mais d'où saurais-je alors que la pensée, la volonté, la sensation que je sens sont miennes, qu’elles émanent de moi, et non pas d’une autre cause? Si ma conscience ne saisit que la pensée, je pourrais bien concevoir que la pensée a une cause; mais rien ne in apprendrait quelle est cette cause, ni si elle est moi ou tout autre. La pensée ne m'apparaîtrait donc pas comme mienne. Quand l'expérience de chaque instant ne serait pas là pour déposer que j'ai conscience de la cause qui pense, qui veut et qui sent, il serait démontré que j’ai cette conscience par cela seul que j’appelle moi cette cause et rnt*n* les actes qui en dérivent : car, si je ne l’atteignais pas, elle serait pour moi une force inconnue, comme la gravitation ; je ne pourrais savoir si elle est identique h moi, qui ne ferais que la concevoir, ni par conséquent si les actes qui m’en révéleraient l’existence m’appartiennent. » — (Jouffroy, 2« Mél., d. 276.) L’auteur y voit la preuve unique, à tort selon nous, do la spiritualité de l’àmc. Klle est au moins la première et les autres la présupposent. (V. ibid.)

PSYCHOLOGIE

celles-ci que sont-elles? L<e moi ombre de réalité, pur fantôme évoqué par la conscience, les corps d’autres fantômes; scepticisme, nihilisme, —-Après cela, que fera la raùonprutique? Comment rétablir ces vérités niées dans la spéculation. — Contradictions. — Conclure,

QUESTION XXXVI

Examen de l'hypothèse matérialiste : « La matière, en s’orf»nlsant, acquiert des propriétés nouvelles. » La pensée est as effet de l'organisation .

PROGRAMME

€ Non organisée, la matière ne pense pas ; organisée, elle pense. * Voilà ce que répète sans cesse l’école matérialiste. Ainsi la matière en B’organisantaoquiertdes propriétés nouvelles, parmi lesquelles la sensation et la pensée occupent le premier rang. On croit l’établir, en s’appuyant sur l’eipérience qui montre partout la pensée attachée aux organe», se manifestant par les organes, subissant tous les changements qui se remarquent dans les organes eux-mêmes. C’e»t donc l’observation scientifique elle-môme qui donne ce résultat ! la pensée est le produit de la matière organisée et de ses forces, qui se confondent avec elle et sont inhérente» à ses éléments.

On réfutera cettedoctrine en faisant voir 1" que l'observation extérieure elle-même ne donne nullement ce résultat, mais que seulement la pensée se manifeste dans la matière et par elle, non qu’elle lui soit identique et une de ses propriétés(l).

(1) La science démontre que ni U matière organisée ni la matièr* brute n’engendrent les phénomènes, mais qu’elles servent uniquement K les manifester, par leurs propriétés, dans dos conditions déterminée*. La matière, quelle qu’elle «oit, est toujours, par elle-même, dénuée d§ spontanéité» et n’engendre rien : elle ne fait qu’exprimer, par ses pro* priétés, Yidrê de celui qui a créé la -machine qui fonctionne : de sort* que la matière organisée du cerveau, qui manifeste les phénomène* de sensibilité et d’intelligence propres à l’être vivant, n’a pan plu» 1* conscience des phénomènes qu’elle manifeste, que la matière brute d’une machine inerte, d’une horloge, par exemple, n’a conscience dei mouvements qu’elle manifeste, ou de l’heure qu’elle indique : pas plu* que les caractères d’imprimerie et le papier n’ont conscience des idée* qu’ils retracent, etc. Dire one le cerveau sécrète la pensée, cela équivaut h dire que l’horloge secrète l’heure ou l’idée du temps. Le cerreau et l’horloge sont deux mécanismes, l’un vivant, l’autre inerte, voilà toute la différence. En résumé, il ne faut pas confondre les causes avec le*

DE l’hypothèse MATÉRIALISTE 95

— - 3* Qu'elle soit l’effet produit par la combinaison des éléments matériels doués ou non d’activité, o’est ce qui est en contradiction aveo toutes les propriétés parfaitement connues de la pensée et du principe pensant. Ici l’observation interne met sous nos yeux des faits qui démentent l’hypothèse matérialiste. Appuyé sur eux, le raisonnement démontre que la pensée no peut être l'effet de la matière organisée. L'observation donne une force simple, identique, douée d’une spontanéité libre, propriétés incompatibles aveo celles de la matière organisée ou non organisée. D’une part, l’unité, l’identité, l’activité libre; de l’autre, la multiplicité, la variabilité, l’activité fatale. Comment, en s’organisant, la matière perd-elle les propriétés qui sont son essence, pour en acquérir de nouvelles? Onabeau dire qu’elle a des propriétés inconnues, vainement on se retranohe dans cet inconnu de la matière, car icic’est des corps qu’il s’agit et de leurs propriétés connues, ['étendue, la divisibilité, la composition, etc. Comment ce qui est composé devient-il un, ce qui est fatal, libre ? Comment des êtres incapables de sentir et de penser, en s’agrégeanteten se combinant, cessent-ils d’être aveugles et deviennent-ils clairvoyants? Comment ce qui est fatal devientii libre? capable de se mouvoir, de se diriger soi-méme? — Il n'y pas de réponse raisonnable à ces questions.

QUESTION XXXVn

Do matérialisme en morale .

PROGRAMME

Les conséquences d’un système ont beau être évidentes, il est rare qu’il les accepte et les avoue. C'est ce qui a lieu pour le matérialisme. Quand on essaye surtout de dévoiler ses conséquences morales, il les élude ou les renie. Il y a plus, il a la prétention de fonder une morale, et il on propose les moyens.

condition s : tout ost là. La matière n’est jamais cause de rien, elle n’est que la condition; et cela aussi bien dans les phénomènes des corps bruts que dans un des corps vivant*.

(Cl. Bkrnard, Rapport sur les Progrès et la Marche de la Physiologie en France,*! 867.)

PSYCHOLOGIE

De là la nécessité d’engager une polémique qui mette à nu ses conséquences et confonde ses prétentions. Elle doit consister ici : 1* à faire voir que les conséquences sont réellement contenues dans le principe et que le matérialisme a tort de vouloir s’y soustraire ; 2° à réfuter les raisons qu’il allègue pour se défendre et à relever ses contradictions.

1* Le fatalisme est la conséquence nécessaire du principe matérialiste. Les explications que l’on donne pour y échapper sont vaines. Discuter ce point. Comment fonder une morale sans le libre arbitre ? — Toutes les idées qui servent de base à la morale, l’idée du devoir, cello de la responsabilité, du mérite, du démérite, etc., sont inexplicables, dans ce système. — Insister.

2° Le seul but légitime des actions humaines, dans ce système, est le plaisir des sens; l’unique motif est Vintértl personnel. Toute autre fin proposée à la volonté, Vintéréi général, l'amour de V humanité, est illusoire. Démontrer chacune de ces propositions. La distinction que l’on établit entre les penchants intéressés et désintéressés est également vaine. L’égoïsme est le seul motif raisonnable des actes humains. Impossibilité de la loi morale. — Motiver et démontrer.

On essaye de fonder la morale sur le fait de la personnalité. On pose en principe la supériorité ,de l'homme, doué de ses facultés comparé à l’animal. De là, dit-on, le respert de soi-même, qui inspire le respect d’autrui et d’où l’on prétend faire dériver tous les devoirs. On montrera que ces idées sont étrangères à ce système, et tout à fait inintelligibles dans la doctrine matérialiste.

On déclare que le savant ne s’occupe que du vrai et non du bien, que la science n'a pas à s’occuper des conséquences des principes qu’elle établit. La morale, dit-on encore, dort rester étrangère aux discussions métaphysiques qui s’élèvent entre les systèmes. La personnalité humaine es! un fait ; il suffit pour établir la morale.

On montrera combien sont superficielles et contradictoires toutes ces assertions que renverse la logique et qui ne peuvent supporter l’examen. — Conclure.

Page 1