DE LA RÉFUTATION INDIRECTE
professe une opinion hasardée ou mal sonnante, qui heurte, je ne dis pas seulement les croyances religieuses, mais les plus claires notions du sens commun ou les principes de la morale universelle, se place sous cette égide. On entend alors débiter des phrases comme celles-ci : c La scieuce no s’occupe que du vrai; le reste lui est indifférent. — Constate ce que tu vois; advienne que pourra. — Le savant poursuit sa tâche sans savoir si les résultats de ses découvertes ébranlent ou non telle ou telle croyance. Le progrès des sciences est à ce prix. Cette méthode qui a renouvelé la face du monde scientifique doit partout prévaloir. Les faits sont les faits ; la vérité est la vérité. Il ne faut pas distraire le savant de ses recherches, etc. »
Tel est le commentaire sans cesse reproduit de cette maxime : « La science est désintéressée. » Comme la plupart des maximes, elle est vraie si on l’entend bien ; mais elle est fausse si on l’interprète mal. Il se pourrait que l'application qu’en fait ici le positivisme portât à faux ; c’est ce qu’il s’agit d’examiner.
Sans doute, la science est libre et doit librement poursuivre ses recherches. Mais d’abord quand un système se donne pour être à lui seul la science, déjà sa prétention est exorbitante. Lorsque, comme représentant la science, il veut participer de son inviolabilité après avoir décidés son profit une question qui n’est pas résolue, il demande ce qu’on ne peut lui accorder. Cela d'ailleurs ne va pas à moins qu’à créer des dogmes dans la science. Aussi, on le répète sans cesse : « C’est un dogme scientifique. — Il est admis dans la science, etc. » — La méthode positiviste ellemême, cette méthode dont le caractère exclusif et faux sera démontré, n'est-elle pas elle-même érigée en dogme? Laissons donc là les mots, et voyons les choses.
Que, dans le domaine des sciences physiques ou de la nature, le savant ne doive s’occuper que des faits et des lois qui les régissent, personne n’a le droit d’y contredire. Nous accordons aussi volontiers qu’il en est de même du monde moral. Les faits encore ici sont les faits, et les vérités sont les vérités. Quand donc un fait a été légitimement établi, qu’une vérité a été clairement démontrée, le savant, qui est
PSYCHOLOGIE
ici le philosophe, le métaphysicien ou le moraliste, doit demander qu’on se soumette à l'évidence, qui est son critérium. Mais est-oe à dire pour cela qu’il ne doive nullement s’inquiéter dos conséquences de ses principes et qu’on n’ait pas le droit de lui en demander compte ? C'est là ce qu’il faut voir de plus près et ce qui ne nous paraît nullement d’accord avec le véritable esprit scientifique et philosophique.
1» Dans l’ordre moral, dont il s’agit, ce qui s’appelle conséquences, ce sont souvent d’autres faits ou d’autres vérités d’une parfaite clarté et d’une complète certitude. Le simple bon sens est capable de les constater et de les appréoier comme le savant, souvent beaucoup mieux que le savant lui-même aveuglé par son système que ces faits ou ces vérités contredisent. Tel est le fait de la liberté contre lequel toutes ces dootrines viennent sans cesse se briser, croyant le détruire ou l’ébranler. Les autres vérités, que sont-elles? Des vérités comme celles-ci : la loi morale, la distinction du juste et de l’injuste, le mérite et le démérite, la vertu, le devoir, l 'obligation morale, le droit et Injustice, qui sont les fondements de la société et des lois humaines. Ailleurs, c’est le beau et le laid, l’idéal, etc.
Ce sont tous les faits ou les sentiments de l’âme humaine qui s’y rattachent, faits incompatibles avec le système, qui les détruit, les fausse et les dénature quand il essaie de les expliquer. Et l’on veut que le mode de réfutation qui consiste à faire voir cette opposition soit écarté comme illégitime? On se récrie et on se retranche dans son inviolabilité. Il faut y prendre garde, cela ne va pas à moins, je l’ai dit, qu’à investir le savant d’une sorte d’infaillibilité et à créer des dogmes dans la science.
Ces faits et ces vérités, pourtant, méritent bien à leur tour d’être constatés et respectés au lieu d’être foulés aux pieds par des systèmes dont chacun se dit être la science et à ce titre se déclare inviolable. Il est vrai que quand l’opposition devient manifeste, il est plus commode de se dire inviolable et désintéressé que de répondre.
Cette fin de non-recevoir est donc plus sophistique que philosophique; c’est un mauvais signe quand une doctrine