DE LA RÉFUTATION INDIRECTE
cherche à se dérober à ce contrôle. On peut lui appliquer ces paroles de Rousseau : « Jamais, disent-ils, la vérité n’est nuisible aux hommes. Je le crois comme eux, et c’est à mon avis une grande preuve que ce qu’ils enseignent n’est pas la vérité. » [Emile, IV.)
2° Cette méthode représente le droit du sens commun à l’égard de la philosophie et de ses systèmes. Ce droit, sans doute, est limité ; mais il ne faut pas le confisquer. Le bon sens ne peut entrer dans les explications transcendantes des systèmes; mais il est des points sur lesquels il est trèscompétent s’il est éclairé. Il peut au moins demander compte des résultats en ce qui touche à la pratique et à la règle des actions humaines. Le sens commun, ici, c’est la conscience, qui est aussi la raison. Qu’on renverse cette barrière, les plus absurdes paradoxes se targuant de cette prétention d’ètre au-dessus de la raison commune font irruption dans le domaine de la science et n’en peuvent être chassés. Ici, les analyses subtiles, les raisonnements ardus, los obscurités souvent calculées de la métaphysique, doublées de celles d’une terminologie bizarre ou d'un jargon scientifique propre à l’auteur, deviennent des remparts inexpugnables derrière lesquels se réfugient et sont à l’abri les conceptions les plus absurdes. Aussi toujours ce mode de réfutation a été employé contre les systèmes tels que le matérialisme, le scepticisme, le panthéisme et le mysticisme, ou contre certaines théories sociales dont les formules trompeuses peuvent séduire les ignorants. L’utopie n’y résiste pas.
3° Philosophiquement parlant, cette méthode a cet avantage qu’elle montre comment tel système qui porte en lui certaines conséquences dans la théorie les engendre dans la pratique. Lui-môme alors est un fait qui explique d’autres faits. C’est ainsi que la corruption romaine, au temps des Césars, s’explique en partie par la doctrine épicurienne qui lui sert de justification ou d’excuse. Pourquoi serait-il interdit d’user de ce procédé à l’égard d’autres doctrines, de montrer leur action sur les mœurs, la législation, la politique, la littérature, l’art, et sur la science elle-même ? Dirat-on que ce travail n’a rien de philosophique ? II appartient
psychologie
à cette méthode positive qui constate les faits et en signale les lois. Quand je dis : « Le matérialisme a pour conséquence d’abaisser les dînes et de les dégrader, le scepticisme leur Ote leur énergie, le probabilisme favorise leur indécision, le mysticisme ou le panthéisme affaiblissent chez l’homme, ou lui font perdre le sentiment de l’énergie personnelle, tous cos systèmes sont favorables au despotisme, » j’énonce une loi de l’histoire, en même temps que je tire la conséquence d’une fausse philosophie.
4° Même spéculativement, cette méthode ne rend pas de médiocres services à la science. Si elle n’éclaire pas l’esprit aussi bien que la méthode directe, elle l'engage à se défier de lui-même, à revenir sur ses pas et à voir s’il ne s’est pas trompé, à être circonspect et modeste. Dans l’ordre moral où elle est tout à fait à sa place, elle fournit un indice qui ne peut être trompeur. Telle analyse conduit évidemment à la négation d’un fait évident, comme le libre arbitre, c’est une preuve que cette analyse est mal faite, ou qu’il s’y joint quelque explication mauvaise. Si tel système est incompatible avec les principes de droit et de liberté, qui sont la base de toute société, s’il conduit à la destruction de la famille, de la propriété, de la liberté civile et politique, c’est que la base de ce système est fausse ou incomplète, que la méthode suivie n’est pas bonne ou qu’elle a été mal appliquée, que les solutions sont entachées de quelque vice qui les rend inacceptables. Mais en appeler à l’inviolabilité de la science, aux droits du savant, pour protéger un système et le mettre à l’abri des coups de la critique, c’est une tactique qui doit aussi peu réussir auprès du vrai libéralisme scientifique que les moyens analogues auxquels on a recours quelquefois dans la politique.
En résumé, il y a deux méthodes de réfutation, l’une directe, l’autre indirecte. La première consiste à examiner un système en lui-même, dans ses bases et dans sa méthode, dans les raisons qu’il donne et dans les solutions qu’il propose. Il en est une autre plus facile et moins savante, qui porte sur les conséquences. Elle consiste à montrer que le système est en opposition avec des faits ou des principes que le savant lui-même ne peut se dispenser de reconnaître. Ces