SI L’AME PENSE TOUJOURS Î
âme pensante, raisonnable et libre, simple et immatérielle. C’est donc un problème secondaire que de savoir si cette âme, douée de facultés supérieures, est aussi pourvue de facultés inférieures et d’attributions distinctes dont elle n’a pas ou n'a qu’une obscure conscience, comme de croître, de vivre, do sentir obscurément. Ce qui est certain, c’est l’empire que l'âme véritable exerce sur elle-même comme sur le corps, c’est ce fait très-clair que la personnalité réside dans les pouvoirs supérieurs de l’dnic pensante et surtout dans la volonté libre. Il est aussi très-certain et très-clair que les pouvoirs inférieurs agissent sur les autres et qu’en ce sens le joug trop réel que le corps fait peser sur l’âme est hors de toute discussion et de toute hypothèse. Le dualisme subsiste, que l’on admette ou non l’unité du principe de la vie. L’homme n’en est pas moins un être double, homo duplex, appelé à lutter à la fois contre lui -même ou contre sa nature inférieure et oontre les forces physiques ou organiques de la nature extérieure.
Voilà ce qu’il importe de comprendre, d’admettre et de maintenir, et telle est notre conclusion.
Consultez : F. Bouillier, du Principe vital et l'âme pensante, 1 vol., (861 ;J. Tissot, la Vie dans l’homme, 2 vol., 18G1 ; Albert Lemoine, l Ame et le corps. — Sthal et le sthalanisme ; P. Janet; Cudwort ; P. Philibert, le Principe de la vie suivant Aristote, 1 vol.
QUESTION LU
L'Ain* pense-t-elle toujours? Examen de l’opinion de DeacarUs.
ESQUISSE
On sait quelle est ici l’opinion de Descartes et de son école. Pour Descartes en effet qu’est-ce que l’âme? Une substance pensante [res cogitans ), « dont toute l’essence n’est que de penser. » [Disc, de la mélh., IV.) Le corps est une substance étendue [res extensa). Il s’ensuit que, de même qu’un corps ne peut cesser d’être étendu sans être anéanti, l’âme ne peut cesser de penser sans cesser d’exister. Ce corollaire évident, toute l’école cartésienne l’accepte. (V. Malebranche, Spinosa.) Mais ce sont là des raisons métaphysiques propres
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à un système. La question doit se décider par une autre méthode, l’observation et l’induction, non par le raisonnement abstrait.
Elle est d’ailleurs mal posée, comme le fait voir Leibnitz. L’âme n’est pas une simple substance, mais une force ; l’activité est son essence. La pensée n’est pas un attribut ni un mode, mais un acte. L’âme est douée de pouvoirs, de virtualités, et l’intelligence est une faculté. L’activité étant réintégrée dans la substance et dans l’âme en particulier, on doit se demander si l’âme agit toujours. — Distinction de la cause en acte et en puissance, polenlia et aclu (Aristote), de l’activité à ses divers degrés. — La pensée est-elle continuelle dans l’âme T Comme pouvoir ou virtualité sans doute, non comme pensée formelle. Examen des divers états de la force pensante et des degrés divers de son action : activité fatale, activité libre, spontanéité, réflexion; divers degrés de spontanéité et de réflexion. De la pensée consciente et inconsciente : de l’instinct, de la raison, de l'habitude, etc. — De la veille et du sommeil, de la léthargie, de l’évanouissement, de l’embryon, de l’enfance. Ce que Leibnitz appelle pensées sourdes ou obscures (cogitationes cæcas) mêlées à nos pensées distinctes, etc. ( Nouv . Ess., Av.-prop.)
Conclusion : Part d’erreur et de vérité dans l'opinion de Descartes. — L'erreur, on a vu en quoi elle consiste De plus, dans toute intelligence finie l’activité est incomplète; elle passe par divers degrés, de la tendance ou possibilité à l’acte, de l’acte commencé et faible à l’acte formel et complet; elle subit des altérations et des défaillances; elle s'accroît, se fortifie, disparaît momentanément pour renaître et revenir à l’action. Tel est le cas pour l’âme humaine. — Le vrai, c’est 1* d’avoir vu que l'intelligence n’est pas accidentelle, mais inhérente à l’âme et constitue son essence; 2° qu’il faut restituer à l'âme une foule d’actes qui semblent ne pas lui appartenir, d’états où elle est active et pense obscurément. (V. supra ) — Dans Dieu seul, l’intelligence infinie, l’acte de la pensée ne cesse jamais, et il est toujours parfait. Justification de la théorie d’Aristote (Uél. , XII) ; Dans Dieu, l’acte et la puissance se confondent. Dieu est l 'acte pur. • Dieu veille toujours et ne sommeillejamais. *Ilest la
l’homme et l’animal
pensée de la pensée, etc. (Ibid.) — Condamnation des systèmes où la pensée divine, d’abord simple puissance, devient et est sans cesse en progrès (évolution). — Du rapport de la pensée humaine avec la pensée divine. Du retour à l’activité et à la pensée. — La vie est une succession d’actes dont la pensée est la base. — L’homme défini un être pensant ou une intelligence (Platon). Sa supériorité sur la nature. Mot de Pascal : « L’homme est un roseau pensant, etc. » (Pensées.)
QUESTION LUI
L’HOMME ET L’ANIMAL. — Par quelle méthode parvlent-oa A connaître sûrement la différence entre l'homme et les animaux?
En quoi consiste la supériorité de l’homme sur les animaux ? La différence qui les sépare est-elle de degré seulement ou en essence? L’homme n’est-il qu’un animal perfectionné ou doit-il être considéré comme un être à part, non isolé, mais distinct dans la création? L’espèce humaine ne fait-elle que continuer les espèces inférieures, ou nous offret-elle des attributs qui la différencient à un tel point qu’il soit nécessaire d’admettre une classe nouvelle d’êtres dont l’ensemble forme comme un règne et un monde nouveau ? Telle est la grave question qui divise en ce moment les naturalistes et à laquelle ne peuvent rester étrangers les philosophes. Pour la résoudre, on peut suivre diverses méthodes et s'adresser à plusieurs sciences, comparer l'homme aux animaux sous le rapport de l’organisation physique, interroger l’histoire du globe et le passé de l’humanité. Nous sommes loin de blâmer et d’exclure de telles recherches. Toutes les parties de la science humaine sont ici appelées à fournir leurs lumières. Mais il est une voie qui doit être suivie la première; car elle est la plus sûre et la plus directe. Le procédé qui doit être avant tout employé consiste à observer l’homme en lui-même et dans ses facultés, puis à le comparer dans les mêmes facultés aux animaux qui lui ressemblent le plus. Pour être à la portée de tous, cette méthode n’en est pas moins bonne et la plus certaine; il faut
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toujours y revenir. Il ne s’agit que de l’employer convenablement, c’est à-dire non d’une façon vague et superficielle, mais exacte et approfondie, et d’écarter en l'appliquant toute présomption systématique.
Précisons- la, afin d’en reconnaître la légitimité.
Cette méthode, c’est IVæpértcnce et la comparaison, ou l’observation directe. Toutes les sciences la proclament la vraie source des connaissances certaines. Elle seule doit être aussi notre guide. Il est vrai que ce n’est point par l’observation ex léiieure, mais par l’observation interne, que nous pensons qu’il faut d’abord ici procéder. Car c’est de faits intérieurs qu’il s'agit, et ils échappent aux sens. La conscience seule ou la réflexion les saisit. Quand il s'agit de savoir si l’animal est doué ou non de certaines facultés que nous savons être dans l’homme, ou à quel degré il les possède, c’est d’abord dans l’homme qu’il faut prendre ces facultés, et il est nécessaire que nous en ayons une connaissance claire et pré. ise. Sans quoi, venant à comparer ces faits aux faits correspondants dans la nature animale, nous sommes exposés à nous tromper, à mal interpréter les signes qui les traduisent.
En un mot, c’est un problème de psychologie comparée que nous avons à résoudre. La psychologie proprement dite doit être d’abord consultée. Elle doit fournir le premier terme de la comparaison. Celui-ci étant mal connu, il est impossible d’aller plus loin et de faire un seul pas dans cette voie incertaine et périlleuse.
Bossuet avait le sentiment de cette méthode, quand il disait : « Il n’y a rien de meilleur, pour bien juger des animaux, que de s’étudier soi-même auparavant : car encore que nous ayons quelque chose au-dessus de l’animal, nous sommes animaux, et nous avons l’expérience tant de ce que fait en nous l’animai que de ce qu’y font le raisonnement et la réflexion. C’est donc en nous étudiant nous-mêmes et en observant ce que nous sentons, que nous devenons juges compétents do ce qui est hors de nous et dotjt nous n’avons pas d’expérience. Et quand nous aurons trouvé dans les animaux ce qui est en nous d’animal, ce ne sera pas une conséquence que nous devions leur attribuer ce qu’il
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y a en nous de supérieur. » (Connais.?, de Dim, V, f 3.)
1° Lors donc que nous aurons constaté en nous un tait dont nulle trace n'existe dans l'animal ou que tous ses actes démentent, c’est une nécessité logique de le lui refuser, de reconnaître qu'il appartient exclusivement à l’homme et constitue une des prérogatives de notre espèce. Par là même, il faut aussi accorder à l'animal tout ce qu’il y a en lui, je ne dis pas d’humain, mais de semblable à l'homme par ses facultés comme par ses organes.
2° Mais si nous obtenons ainsi avec certitude l'un des deux termes de la comparaison, sommes-nous aussi sûrs de pouvoir également bien atteindre l’autre? Nous avons ici à répondre à ce sophisme : « Nous ne connaissons pas assez les animaux pour pouvoir en juger. » (Charron, I, ch. 36.) Cette objection, quand on en pèse la valeur, n’est pas sérieuse. Autant et à plus forte raison, si elle était vraie, pourrait-on dire que nous ne saurions rien connaître des objets extérieurs que ce qu’ils offrent directement à nos regards, ce qui précisément n'est pas l’objet véritable de la science. La science la plus certaine et la plus positive ne se borne pas à constater les qualités extérieures des êtres, elle les interprète de faqon que ces qualités deviennent des signes non équivoques et certains d'autres qualités ou d'autres faits qui sont invisibles.
La méthode expérimentale est une méthode non-seulement d'observation, mais d interprétation, interpretatio natures. (Bacon.) Et ce n’est pas, comme on dit, par simple analogie, que nous jugeons des êtres extérieurs quant aux lois ou aux actes qui nous révèlent leur nature et leurs qualités invisibles. Le procédé est une induction légitime et certaine. Nous jugeons de la nature des êtres parleurs manifestations extérieures. Chaque phénomène est un emblème sensible qui traduit un fait invisible. L’un est le signe de l’autre.
Les effets manifestent la cause, et non-seulement la cause, mais ses pouvoirs ou ses facultés. Ainsi jugeonsnous du minéral, de la plante, de l’animal, de nos semblables eux-mêmes, que nous ne voyons pas sans doute dans leur for intérieur, ce sanctuaire où s’élaborent tous les actes de
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la vie morale. Une seule cause nous est connue immédiatement en elle-même dans ses actes et ses facultés, c’est la nôtre. Ses facultés qui sont en nous se révèlent aussi à nous sans intermédiaire. Mais pour tous les autres êtres, c’est par leur activité extérieure que nous en jugeons et que nous connaissons leur dedans, si on peut parler ainsi. Nous induisons la cause de ses effets et les pouvoirs de cette cause des actes qui témoignent de ces pouvoirs. Toute faculté qui ne se révèle pas au dehors par des actes n’existe pas. On conclut que l’être qui ne montre pas ce pouvoir et ne l’exerce pas, ne l’a pas; que celui qui l’exerce et le manifeste, le possède. Ainsi le minéral n’a pas la vie, parce qu’aucun acte vital n'apparaît en lui; mais la plante est vivante pour le motif contraire. Il est absurde de refuser à l’animal la sensibilité, et même une certaine intelligence. Pourquoi? Parce que l’animal produit des actes sensibles et d’un être intelligent. Le réduire au rôle d’une pure machine est contraire au bon sens, et il a fallu tout l’aveuglement que peut produire un système pour qu’on ait pu le soutenir; encore le bon sens ne s’est jamais soumis et a toujours protesté. Nous jugeons de la même façon nos semblables. Un homme de génie a du génie quand il produit des œuvres de génie. Un idiot est tel, parce qu’il ne donne aucun signe de vraie intelligence, mais qu'au contraire tous ses actes montrent qu’il est privé de ce premier degré de la raison qui fait l’homme intelligent. Un fou, un ignorant, un sot, un enfant, un sauvage, sont tels à nos yeux pour la même raison, parce qu’ils font des actes de folie, qu'ils montrent qu’ils ignorent, que la raison en eux n’est pas encore développée, ou qu’elle est égarée ou grossière, etc. Et cela , si nous usons bien de nos moyens de connaître, n’est pas seulement probable ou conjectural, mais certain. C’est le fruit d’une induction trèslégitime, non une simple conjecture fondée, comme on le répète, sur l’analogie, et qui n’engendre que la probabilité.
Il en est de même de la manière dont nous jugeons des animaux. Us ont certaines facultés, puisqu’ils font des actes qui les manifestent et qu’ils ne pourraient faire s’ils ne les avaient pas. Us n’en ont pas d’autres, parce que, chez eux, aucun acte ne vient révéler au dehors ces facultés. Sur d’au-
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très, il est vrai, nous hésitons davantage, et à cela il y a deux motifs, (Id.) D’abord, parce que c’est du degré qu’il s’agit, non de la faculté elle-même qui n’est pas en cause, et que déterminer la mesure est toujours difficile; ensuite parce que les actes qui traduisent le fait intérieur sont moins clairs et plus équivoques.
Pour ceux-là, nous devons être prudents et réservés, ne juger qu’après un examen très-attentif et sans idée préconçue, comme toutes les fois qu’il l’agit de cas difficiles dans la science. Le vulgaire n’en est pas capable; les gens systématiques le sont peut-être encore moins.
Mais il est clair que, pour se prononcer en connaissance de cause sur ces points douteux et délicats, il faut savoir au juste ce que sont ces facultés que l’on compare, quelle est la nature , l’essence de ces pouvoirs. Or, c’est dans l’homme seul, dans l’homme où la vie supérieure apparaît au grand jour, qu’il faut d’abord les étudier, en prendre une connaissance claire, exacte et précise, en s’éclairant du flambeau de la réflexion, qui seule peut y porter la lumière.
Telle est la méthode à suivre dans cette difficile et délicate question de la comparaison de l'homme et des animaux, où l’esprit de système a toujours empêché ou faussé le travail de l’observation et de l'analyse.
Pour ce qui est de l 'âme des bêtes, de sa destinée, etc., ce problème mystérieux de métaphysique n’a rien à voir avec le sujet que nous traitons. Il s’agit simplement des faits et des facultés, non du principe de ces facultés. Circonscrite ainsi, la question est de pure observation. L’expérience externe ensuite, et ce qu'une légitime induction doit conclure des faits observés, voilà toute la tâche à remplir. Ou l’a toujours compliquée et par là on a compromis ce qu’eile offre de clair et de certain. Que l’on se serve ensuite des résultats obtenus pour raisonner sur ces matières, à la bonne heure. Aucune borne ne peut être mise à notre curiosité, et l’esprit humain ne doit pas être limité dans ses recherches. Mais il doit s’appuyer sur une base fixe, et c’est elle qu'il s’agit avant tout de bien établir.
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QUESTION LIV
De l'Intelligence des animaux. — En quoi l'homme dlffère-t-U des animaux par son Intelligence?
C’est à tort, sans doute, que Ton a refusé tout à fait l'intelligence aux animaux, du moins dans les espèces supérieures. Mais il faut avouer que, sous ce rapport, si Descartes et le xvii* siècle ont été injustes, leur injustice a été largement réparée. La réhabilitation de l’animal a été entreprise et poursuivie avec ardeur dans une foule d’écrits sérieux ou non sérieux, qu’il est inutile de citer. Il est très-bien d’être équitable envers ses inférieurs; pourtant il est une limite au delà de laquelle ce redressement devient ridicule. L’intelligence existe dans les animaux, cela est évident, quoiqu'il faille peut-être beaucoup en rabattre des merveilles qu’on rapporte de cette intelligence. Non-seulement l’animal sent, mais il voit, il se souvient, il imagine, et même, si l’on veut, en un certain sens, il raisonne. Pcmtt-il T La pensée a toujours été regardée comme l’attribut distinctif de notre espèce. Descartes fait de la pensée l’essence même de l’àme. « Toute notre dignité, dit Pascal,
relève de la pensée L’homme est un roseau, le plus
faible de la nature , mais c’est un roseau pensant. » On a défini en ce sens l’homme * une intelligence servie par des organes. » N’est-ce là qu’un préjugé dont il faille aussi revenir? L’animal, quoiqu’à un plus faible degré, peutêtre, doit-il réclamer sa part de la pensée et demander * prendre place parmi les êtres pensants? — Pour répondre nettement à cette question, il faut, d’après la méthode prescrite ( suprà ), savoir au juste ce que c’est que la pensée et quelles sont les opérations essentielles qui la constituent.
On peut dire d’abord qu’il n’y a pas de pensée véritable sans la réflexion. La pensée, c’est la pensée de la pensée, comme l’a définie Aristote. Tout être, même très-intelligent, mais incapable de se replier sur lui-même, n’est pas un être pensant. L’intelligence qui se sait, voilà la véritable intelligence; elle seule est l’esprit (voüç). Mais en étudiant