LA RAISON ET L'ANIMALITÉ
cessaire, l'absolu, V universel. A la raison appartiennent toutes ces hautes conceptions de l'esprit, qu’il est impossible, quoi qu’on fasse, d’en bannir, et qui sont marquées du caractère de l'infini : les notions de l’espace et du temps, celle d’une cause première et éternelle, les idées du vrai, du bien et du beau. Ainsi, bien qu’elle intervienne dans tous les actes véritables de la pensée, la raison a son domaine propre, ce sont ces idées. Sa fonction aussi est autre que celle du raisonnement. L’entendement inférieur abstrait, compare, généralise; il induit et déduit; il s’exerce dans le cercle des réalités finies, celui de l’expérience et du contingent. L 'entendement supérieur, qui conçoit le nécessaire, fournit au raisonnement ses principes et en surveille les déductions. Privée de sa lumière, l’expérience elle-même est incertaine et inféconde, car les faits qu’elle généralise, et les lois qu’elle induit, cessent d’être intelligibles. — Tous les penseurs de premier ordre, Platon, Aristote, Descartes, Leibnitz, Kant, ont admis et signalé ces différences. Le langage, quand il est bien fait, les exprime et les consacre. La langue grecque ades mots pour les désigner, Xoyo;, Xoyiijiôî, et les actes qui leur correspondent, àtavoia, v6r,en;. Le latin, moins clair et plus équivoque, n’est pas étranger à cette distinction; la faculté do raisonner, raliocinandi, n’est pas la raison, ratio, inlellcr.lus. Dans notre langue, raison et raisonnement, quoique souvent on les confonde, ne sont pas tout à fait synonymes. Quiconque s'entend avec lui-même et parle avec rigueur ne prend pas l’un pour l’autre de ces deux termes. Et c’est à bon droit, car les deux facultés ne sont pas toujours d’accord. Molière, disciple de Gassendi, le reconnaît quand il dit ; « Et le raisonnement en bannit la raison. » (Femmes savantes.)
Cette faculté, qui conçoit les premiers principes des choses, est aussi la seule qui embrasse leur ensemble. Pour elle, l’univers n’est pas un simple total, mais un tout harmonieux (xô<jp.oî). Lui-même, elle le rattache à un centre immobile ou à un principe, qu’elle regarde comme éternel. De quelque façon qu’elle l’envisage, son objet c’est toujours l'éternel, le nécessaire, l’absolu , sous la forme de l 'espace, du temps, de la loi, de la cause, de la substance, de l’in/în»,
PSYCHOLOGIE
ou de l’ensemble des existences. Elle n’est pas seulement la raison spéculative. A ces notions et à toutes celles qui s’y rattachent, et qui constituent le vrai, s’ajoutent les idées du bien et du juste, base de l’ordre moral et social. Elle est alors la raison pratique ou la conscience. Le goût lui-même, ou le sens du beau, est une de ses formes, et l’imagination lui doit son idéal.
Cette haute faculté, dans l’homme le flambeau de son esprit, le guide de sa volonté, a toujours été regardée comme son attribut distinctif; c’est son privilège à lui, le titre de sa royauté, son droit sur les autres êtres de la nature. Elle a servi à le définir. Aussi le sens commuu l’a toujours refusée aux animaux. L’homme est le seul être participant de la raison, parliceps rationis. (Cic.) L’animal est l'être dépourvu de raison. — Il s’agit de savoir si ce n’est là qu’un préjugé antique et général, mais qui, comme tout préjugé, doit disparaître devant cette même raison, mieux éclairée, et que la science représente. A cela il est une condition, c’est que la science soit la science et qu’elle-même ait raison.
Il n’y a que deux manières d’effacer la différence et de renverser la barrière, c’est d’abaisser l’homme, ou d’élever l’animal. La première consiste à soutenir et à vouloir démontrer, à l’aide d’une analyse plus subtile que vraie et peu profonde, que cette faculté, la raison, regardée comme un pouvoir de l’esprit distinct et supérieur, n’existe pas comme telle, qu’elle n’est que la faculté inférieure de raisonner à une plus haute puissance. Elle n’est autre que celle-ci travaillant sur les données des sens, qu’elle convertit en idées abstraites. Cette opération, qui s’exécute, en effet, dans l’homme, et dont l’animal, jusqu’ici, s’est montré incapable, ne suppose, dit-on, aucun pouvoir nouveau, aucune capacité transcendante. C’est tout simplement l 'analyse. Celleci a le don de transformer les idées sensibles, de les abstraire, de les sublimer. Sa tendance aussi est de les réaliser, de créer des entités et de s’en faire des idoles. Ainsi s'explique dans l’esprit humain toutes ces idées devant lesquelles il se prosterne et auxquelles la métaphysique a fait jouer un rôle mystérieux et surnaturel.