‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 96 sur 192 · LA RAISON ET L’ANIMALITÉ · texte numérisé non relu

LA RAISON ET L’ANIMALITÉ

Cette thèse a toujours été la thèse sensualiste, empiriste ou positiviste.

L’avantage, dans cette explication, n’est pas pour l’homme, qui y perd la plus éminente de ses facultés; il n’est pas non plus pour l’animal, qui n’y gagne rien et n'est pas gratifié d’un pouvoir nouveau. Mais la distance est ainsi rapprochée. Il faut le dire, si cette tentative a pu réussir auprès des esprits vulgaires ou des savants eux-mêmes peu versés dans ces matières, elle a toujours échoué auprès des penseurs plus sévères et plus profonds. Le sens commun luimême résiste dès qu’il la comprend ou qu’il aperçoit les conséquences.

Le moyen inverse est plus simple, mais il sent le paradoxe. C’est démontrer que, chez l’animal, il y a, sinon ces idées distinctes, au moins quelques lueurs de cette raison qui éclaire tout homme venant au monde. L’animal, sans doute, dit-on, ne conçoit ni le vrai, ni le bien, ni le beau d’une manière abstraite; mais il en a le sentiment. H a l’idée vague du temps, puisqu’il se souvient ; il voit l’espace, puisqu’il apprécie les distances. S’il ne rêve pas à l’infini, celui-ci s’ouvre devant lui. Il n’est pas aussi étranger qu’on le croit aux idées morales ; il a le sentiment de la justice et du bien, car il est reconnaissant, et les mauvais traitements le révoltent. Iln’est pas insensible à labeauté; lerhythme et l’harmonie des sons plaisent à son oreille. La musique exerce sur lui son influence. Chez certains animaux même, on a cru surprendre quelques indices du sentiment religieux. Tout cela, chez eux, est à l’état d’instinct, non de raison réfléchie ; mais la différence n’est qu’en degré, non en essence. La réflexion seule distingue l’homme de l’animal ; or, elle n’est que la forme de la pensée, le fond est le même, plus ou moins développé.

Cette thèse qui, avec plus de naïveté et moins de précision, est celle de Plutarque, de Montaigne, de Charron, etc., est peu dans l’esprit de la science moderne; mais elle est conforme aux systèmes qui tiennent à maintenir l’identité d’un principe unique de la vie dans la diversité des espèces.

Une discussion approfondie serait nécessaire pour réfuter

PSYCHOLOGIE

ces deux hypothèses. La première surtout exigerait une lougue analyse et une critique non moins étendue qui sont partout dans les écrivains spiritualistes. Bornons-nous ici à de simples faits et à quelques remarques.

1° Les sensualistes, empiristesou positivistes, ne sont point parvenus à établir leur thèse, à savoir, que les plus hautes conceptions de l’esprit ne sont que des faits généralisés. Pas un des points essentiels de l'analyse et de la théorie contraire n’a été détruit ou entamé. Objective ou subjective, la raison est ce qu'elle était et elle garde ses notions a priori. Celles-ci résistent aux efforts de l'analyse pour les faire rentrer dans les notions empiriques. Mais, eût-il gagné sa cause et renversé toutes les idoles de l’entendement, l'empirisme n’aurait pas encore enlevé la limite placée ici entre l’animal et l'homme. Car la métaphysique idéaliste étant convaincue d’être vaine, la raison humaine dépossédée et découronoée serait encore la raison humaine. Celle des bêtes aurait à faire connaissance avec une divinité nouvelle, la déesse Analyse, qui prend la place des divinités anciennes après les avoir renversées. Il resterait aussi à expliquer comment cette merveilleuse faculté dont seul est doué l’esprit humain, à la fois la plus mensongère et la plus élevée des facultés humaines, qui se crée des types ou des êtres idéaux purement fictifs, qui ensuite se prosterne devant l’œuvre de ses mains, est précisément la plus indispensable à l’homme pour penser comme pense un esprit, c’est-à-dire un être d’unordresupérieur, non-seulement pour penser, mais pour agir, comment elle lui sert à réaliser toutes ses conceptions, le pousse et le guide dans la carrière que lui-même s’est ouverte, et où n’est jamais entré l’animal, celle de la science, des arts, de l’industrie, de la moralité, etc., carrière fermée à jamais à l’animal. Ce qu’il y a de certain, c’est que le plus intelligent des animaux n’a pas su se créer la plus simple des catégories ni s’en servir. A ce seul titre, la raison humaine conserve sa souveraineté. Il est même à croire que l’homme, le seul être superstitieux en tant que raisonnable, gardera sa superstition, qu'il s’obstinera à croire au beau, au bien, à la justice absolue, et même, en dépit de la métaphysique nouvelle, il ne faut pas

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