‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 97 sur 192 · LA RAISON ET L ANIMALITÉ · texte numérisé non relu

LA RAISON ET L ANIMALITÉ

s’étonner s’il continue à les personnifier dans un être suprême, source et principe de ces idées.

2° L’autre hypothèse a bien aussi ses difficultés. D’abord, on ne peut soutenir sans absurdité que l’animal, ainsi que l’homme le plus borné, conçoive ou soit capable de concevoir le vrai, le bien, le beau, l 'espace, le nombre , le nécessaire, l’ infini d’une manière abstraite. Tout ce qu'on peut dire avec quelque vraisemblance, c'est que Quelquefois se manifeste chez lui l’apparence vague des sentiments qui le rapprochent de l’espèce humaine. C’est dans la région obscure du sentiment que la scène se passe. Encore faut-il se restreindre aux choses pratiques. Car, pour ce qui est de l’ordre spéculatif, celui des idées intellectuelles, pas le moindre signe dans l’animal n’en trahit la présence; mais les sentiments du juste, du beau, où l’élément sensible se mêle à l’élément rationel, offrent plus de prises. Là, on peut dire que l’animal est musicien, artiste, qu’il ressent l’injustice, sans trop heurter le sens commun ni paraître ridicule. Nous ferons encore ici quelques remarques.

Il y a d’abord ici à distinguer l'élément sensible de l’élément rationnel, la sensation de la notion, le sensible de l’intelligible. Le propre de ces idées est non d’être perçues, mais conçues; qui ne les conçoit pas no les a pas, parce qu'il ne les comprend pas. Tel est l’acte intellectuel; il est refusé aux animaux, quibus non est inteUectus.

Là même en effet est la raison. C'est ce qui la distingue de l’instinct. Les conceptions rationnelles diffèrent des perceptions en ce qu’elles sont des conceptions. Pour elles, l'abstrait, c’est la pensée même. L’animal pense-t-il l 'espace,

1 e temps, la cause première , la justice et le droit ? L’homme ignorant, grossier, ne le fait pas; mais il en est capable, car il l’est de réfléchir. Eutre l’homme et l'animal, l'abîme est infranchissable. Telle est, dans l'homme, la raison, X<fyo«. Elle passe d’une fdrme à l’autre, et de spontanée devient réfléchie. Pour l'animal, ce passage est fermé, et il l'est absolument! Qu’est-ce qu’un obscur sentiment qur n’est que sentiment et reste sentiment î qu'est-ce que l'instinct, impulsion aveugle, ou vague intuition ? Si cela ost la raison, eHe est partout, dans l’astre qui suit sa loi, dans la plante

PSYCHOLOGIE

et dans l’insecte. Les animaux les plus inférieurs en sont doués au plus haut degré, et les moins intelligents en ont le plus. A ce compte, c’est l'homme qui en serait dépourvu. L'instinct, c’est la raison inconsciente ; la raison consciente serait-elle la moins bien partagée î Quelques rêveurs l’ont soutenu ; mais qui peut souscrire à de tels paradoxes? La question est donc celle-ci : l'animal a-t-il la notion du bien, de l’ordre, d'un être infini? S'il l’a, réfléchit-il ses idées? Non. Provisoirement donc, et jusqu’à ce qu'il réfléchisse, la différence est absolue. Il a l’éternité devant lui.

La raison, ne l’oublions pas, a une autre fonction dans l'homme que celle de lui fournir des idées et de concevoir l’invisible ; elle saisit l’enchaînement des causes et des effets, causas rerum videt. Elle rattache le présent au passé, l'avenir au présent (1). L’homme est le seul animal qui comprenne l’ordre ; unum hoc animal sentit quid sit ordo. (Cic., dcOff., 1, 4.) L’animal est totalement dépourvu de cette faculté. Les astres roulent sur sa tête sans qu’il le sache et en observe le cours; lui-même, sa vie s’écoule sans qu’il s’en aperçoive et en ait nul souci, tout absorbé qu’il est par le présent. On y a vu un avantage sur l'homme ou uno compensation. Soit; mais encore cela le caractérise comme être privé de raison. Assez d'êtres raisonnables sans doute font de même ; mais leur vie est pour cela même qualifiée d’animale, et ce n’est plus la bête qui s’élève, c'est l’homme qui descend à son niveau et déchoit de son rang. Lui au moins peut se relever. Pour l’animal, toute son éducâbilité ne va pas jusqu’à lui donner une seule de ces idées ni à éveiller en lui un seul de ces soucis. — Je laisse ce sujet aux moralistes, et je reviens à la réflexion.

L’animal, on en convient, ne réfléchit pas. Toute son intelligence est tournée vers le dehors et les objets senibies. Ce qui est présent, quod adest et pressens est (Cic.).

(1) Sed inter Kcmi em et belluam hoc maxime interest quod hax? ta” tum, quantum sensu movetur, ad id solum quod adest, quodque Pr®\ sens est, se accommodât, paululuin admodum sentions præteritum * futurum. Homo autem, quod rationis est particeps, per quant conf. quentia cernit, causas rerum videt, earumque progresses et quasi ccssiones non ignorât, similitudincs comparât et rebus pr®*ent‘ aaneotit futuras, facile totius vit® cursum videt ad eam que degen prœparat necessaria. (Cic., dt Off., I, iv.)

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