AVANT-PROPOS
Ce travail est presque le seul auquel j'aie cru devoir faire subir, en le réimprimant, des modifications de quelque importance. Le but de ces changements était uniquement de ne pas soulever, à Toccasion d'une controverse déjà si grave, des questions débattues et restées indécises entre les défenseurs de la religjon positive, unanimes pour reconnaître à la raison humaine une puissance effective, mais limitée. Les théologiens chrétiens ne sont complètement d*accord, on
^ A propos du livre de M. Jules Simon.
le sait, ni sur retendue de cette puissance, ni sur le point où doivent être posées ces limites. Les sages décisions de TÉglise leur ont laissé, sur la plupart de ces points, une liberté dont je ne renonce pas à user. Mais, dans l'occasion présente, j'ai youIu rédiûe le débat aux points inamtestabks, et n'engager d'autre question que celle qui est en discussion entre la philosophie rationaliste et la religion révélée. On s'apercevra du reste aisément que quelques diangements de détails n'altèrent en rien la marche de râi^mentation.
J'ai souvent pensé que ce qui rendait, de nos jours, presque tous les genres de débats si longs à la fois et si stériles, c'est le dédain réciproque que se portent et se témoignent ordinairement les adversaires. On a vu des temps où les haines de parti étaient beaucoup plus ardentes, se ti*afhi^saient par des expressions plus énergiques et s'emportaient plus facilement jusqu'à la violence des actions. Mais jamais peut-être, autant que dans la France moderne, les hommes n ont été prodigues les uns envers les autres de ce sentiment du mépris, celui de tous quî'ferme le plus complètement les âmes à tout retour de sympathie, et qui op-
pose aux réconciliations véritables les barrières les plus difficiles à franchir. La haine, au moins, est attentive : on peut espérer de Témouvoir ; mais celui qui vous méprise commence par ne pas vous écouter. Le moyen d'arriver jusqu'à son âme, quand il vous ferme même son oreille ?
C'est principalement dans les polémiques engagées entre les défenseurs de la religion et ceux qui lattaquent ou la méconnaissent que ce trait, commun à tous les partis de notre âge, se montre visible et funeste. Les adversaires, comme les amis de la religion, chacun à son point de vue, se donnent les meilleures raisons du monde pour se mépriser mutuellement* Les incrédules, ou du moins les indifférents, du haut de l'indépendance de leur jugement, trait^aient volontiers de petitesse d'esprit et de servilité d'âme la soumission du chrétien à une autorité révélée. Les chrétiens, de leur côté, par un juste sentiment de Texcellence morale de la doctrine qu'ils professent, par une horreur instinctive pour un doute qui profane les objets de la foi de leur enfance, se laisseraient facilement aller à mettre en suspicion la sincérité et comme la probité intellectuelle de leurs antagonistes. Les uns attribuent aisément la foi aux limites de Tinlelligence ; les autres rapportent le doute aux vices du cœur. 11 y a échange, entre eux, de mépris et de mé-
fiance. Celui-ci croirait s'abaisser en prêtant Toreille : celui-là est scandalisé, par avance, même avant d'avoir entendu. Ainsi personne n*écoute, personne ne répond, chacun parle et s'exalte dans son sens, et c'est là bien souvent ce qu'on appelle discuter.
Si jamais il y eut une occasion de faire trêve à un procédé qui ne court pas risque d'amener de sitôt les polémiques à leur terme, le livre grave et consciencieux que nous nous proposons d'examiner doit la fournir. En se présentant, non pour combattre (il a soin de le dire) la religion chrétienne, mais pour élever à côté d'elle l'édifice d'une religion différente exclusivement fondée sur la raison humaine, non-seulement l'auteur n'outrage jamais les chrétiens, mais il n'a pour eux que des paroles d'estime, de respect, et on dirait même parfois d'envie. Bien qu'il se plaise, avec quelque affectation, à concentrer la religion révélée tout entière dans le principe d'autorité qui la domine, bien qu'il ne paraisse pas tenir assez de compte de ce que la religion chrétienne offre de jouissances pures et de satisfactions élevées, même à la raison de ses fidèles, il ne témoigne, pour le principe d'autorité pris en lui-même, aucune hauteur dédaigneuse. S'il y soustrait sa propre tête, c'est sans indiquer, par le moindre geste dérisoire, par le moindre sourire du coin des lèvres, (ju'il ait en pitié ceux
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dont le fronl est incliné devant lautel. Le chrétien qui lira son livre sera trop souvent affligé dans sa foi ; je ne crois pas qu'il soit jamais blessé dans sa susceptibilité légitime.
En revanche, on ne pourrait être chrétien, c esl-àdire sensible par excelfence à tout ce qui est drx)it, délicat et sincère, sans accorder à M. Jules Simon Testime dont il n'est point avare pour ceux dont il ne partage pas les convictions. Qui ne reconnaîtrait pas dans les théories morales de M. Simonies inspirations d*une conscience honnête, ne marchandant jamais avec le devoir, quelque rigoureux qu'il puisse lui apparaître, prête à accepter toutes les conséquences de ses principes et à subir toutes les conditions que peut lui faire la vérité; qui né se laisserait pas gagner par intervalle à Témotion que lui inspirent la pensée d'un Dieu créateur, le spectacle de l'action de la Providence dans la nature, les nobles espérances d* une autre vie; qui ne jouirait pas de voir ces senlimenls élevés trouver leur fidèle expression dans un style d'une limpidité chaleureuse: celui-là, quel qu'il fût, aurait perdu sous l'empire d'une passion étroite le sens du vrai et l'estime du bien.
Avec un tel adversaire, il est possible, et nous le
croyons sincèrement , il est utile de discuter. Nous
voyons pourtant l'objection qu'on peut nous faire. II. n
"m DE LÀ RELIGION NATURELLE.
Puisque M. Simon ne se présente point comme un ennemi de la religion chrétienne, à quoi bon le combattre? M. Jules Simon proteste qu'il n écrit ni pour ni contre les chrétiens : il s'adresse uniquement à ceux qui, ne pouvant croire à la révélation, ne veulent pourtant pas vivre dénués de toute conviction religieuse. Ce sont là ses seuls auditeurs; il ne veut troubler aucun chrétien dans la profession d'une foi qu'il respecte : il n'accuse même jamais directement TÉvangile d'erreur : il se récuse, en qualité de philosophe, toutes les fois qu'il rencontre sur son chemin un des dogmes de la révélation. Les croyances que M. Simon propose comme 'les bases de sa religion naturelle sont Texistence de Dieu, sa bonté providentielle, la spiritualité, l'immortalité de noire àme, les récompenses du bien, le châtiment du crime dans une vie future : toutes vérités qui, non-seulement n'ont rien de contraire à la religion révélée, mais sont inhérentes à Tidée d'une religion quelconque. Une telle religion naturelle n'est point l'ennemie, elle prétend même être l'alliée utile de la religion révélée contre leurs ennemis communs, le matérialisme, le panthéisme, les rêveries ou les jouissances des doctrines i-enouvelées de Parménide et d'Épicure. On ne vous demande, nous dit-on, pour prix d'un tel auxiliaire, que le partage bénévole du domaine de la religion. N'y
a-t-ii p^^ un excessif esprit dlntolérance el de contention, un défaut à la fois de chai'itë chrétienne' et de modératipa philosophique, à vouloir vous l'approprier tout entier?
,Si cette question nous était posée par quelque appréciateur sincère de la Religion naturelle^ ce serait à la franchise de M.; Simon lui*mèmey à la connaissance claire et fine de la nature du christianisme dont il a fait preuve dans plusieurs de ses écrits, que nous en appellerions pour nous justifier. Quiconque a étudié tapt SQ\i peu le dogme chrétien, même sans y adhérer, concevra et conviendra sans peine qu'un partage du genre de ce^lui qu on lui propose n'est pas acceptable pour lui. Que dit, en effet, le christianisme; quel est le fond, la base, la substance de toute sa doctrine ? Quel est FEvangile, c'est-à-dire la nouvelle qu'il annonce au monde? C'est que, par l'effet d'un affaiblissement originel et héréditaire, l'homme — tout homme sans dt^tlnotio^ '«^.avi^t perdu la force de remplir et même àt (^maître pleineiAent son devoir sur Cette teiTe et d*a9$u£èr le salut de son flraei^près ^sa mort, et, qu'il périssait ainsi san^ ressource $i Dieu n'était .y^|i^ ,S9|is ta forme humaine lui ronvrif les sources de If^.n^tu, du pai'don et de la vie. C'est là le christia^ nisme tout entier : il n'y a de chrétienç que ceux qui signent^ ce. symbole. Dès lors, peut-on être chrétien et
admettre qu'à côté de l'Évangile et pn detiors de Jésus- Christ il y ait un . autre état religieux, où l'homme puisse vivre à l'abri de périls, sous l'œil d'un Dieu protecteur, dans l'accomplissement de la loi morale, dans la paix de la conscience, dans lespérance d'une autre vie? Un chrétien peut-il penser qu'il lui soit loisible, à son gré et sans autre inconvénient, de se servir ou de se passer de la vérité chrétienne? Evidemment, étant ce qu'il est, croyant ce qu'il croit, imposant ce qu'il impose, si le christianisme n'est pas nécessaire, il est faux: s'il n'est pas indispensable, il est mensonger : et c'est de lui que l'on peut dire que, s'il n'est pas tout, il n'est rien. Tout partage est pour lui une abdication. r
A coup sûr, en dehors du christianisme , il y a des âmes qui cherchent le vrai sans le trouver, ou qui ne le trouvent que dans une faible et imparfaite mesure. A ces âmes. Dieu tient compte de ce qu'elles savent etdece qu'elles ignorent, de l^r désir et de leur impuissance, de leur dévouement à la' vérité qu'elles embrassent et de leur inspiration veris la vérité qui leur échappe. Mais cet état intérieur n'est connu que du regard divin, et l'excuse qui peut naître de l'ignorance n'affaiblit point les droits de la vérité connue. Des âmes religieuses égarées en dehors du christianisme, des idées religieuses incomplètes, il peut y en
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avoir; une religion véritable, ou le christianisnie est un rêve, ou lui seul peut porter ce grand nom. On appellera cela, si Ton veut, de Tîntolérance : sous cette appellation calomnieuse, tout esprit équitable reconnaîtra cette juste estime de la vérité, source unique des grands dévouements qu'elle inspire. C'est parce que la vérité est impérieuse qu'on lui obéit; c'est parce qu'elle est jalouse qu'on meurt pour elle. S'il y avait un autre nom que celui du Christ donné aux hommes pour être sauvés, ni le maiiyr ne proclamerait ce nom sacré devant le Préteur au pied du bûcher en flammes, ni le missionnaire ne traverserait l'Océan pour aller sur une plage inhospitalière le murmurer à l'oreille du sauvage mourant.
M. Simon se propose de fonder sur les données de la raison seule, en dehors de toute révélation, indépendamment de toute autorité, une religion complète, suffisante pour tous les besoins de Thomme, consolante pour son âme, rassurante pour son avenir.
Entre lui et tout chrétien s'engage donc nécessairement lé débat suivant. Y a-t-il, peut-il y avoir une
autre religion proprement dite que la religion révélée? ^ En dehors de la révélation, la raison livrée, à ses proprès découvertes, la nature humaine ne puisant que dans son propre fond et ne s'appuyant que sur ses seules forces , peuvent- elles enfanter un ordre «de croyances qui n^érite pleinement, et dans toute Téten-. due du terme, le nom de religion? m.àe là tout de suite cette autre question : Que faut-il pour constituer une religion? m i
Que de réponses on pourrait faire à cette demande? combien de définitions on pourrait donner du sens et de ridée de religion? Toutes seraient justes, et toutes seraient fausses, toutes seraient arbitraires et toutes seraient insuffisantes. Nous aimons mieux, pour beaucoup de causes, n'en prendre aucune à notre compte personnel. Nous trouvons tout avantage, surtout pour la clarté de la discussion, à laisser parler M. Simon lui-même : avec la netteté habituelle de son esprit, il a mis le doigt quelque part sur l'idée qui se présente, non sans doute comme le résumé complet, mais comme le trait principal de ce que les langues humaines entendent, d'ordinaire, sous le nom de religion. « Ce qui importe, dit-il au début de la seconde partie de son livre (p. 139), à l'homme par-dessus tout, c'est de savoir si Dieu s'occupe de lui. Ce n'est pçis seulement pour donner un fondement à la métaphysique que
nous avom besoin de Dieu, c'est pour donner une espérance et une consolation à la vie. »
Tenons-nous-en là : nous sommes dans le vrai et dans le vif de la question. La certitude que Dieu s'occupe de rtiomme et par suite le devoir pour l'homme, à son tour, de, s'occuper de Dieu, en un mot, un rapport direct et personnel entre Dieu et l'homme : voilà, au plus bas mot, ce que toute religion est tenue de nous fournir pour mériter le nom qu'elle porte et rempUr l'attente qu'elle inspire. C'est la condition essentielle, je dirais, si j'osais, c'est le minimum des conditions d'une religion. A moins que cela, il n'y a pas de religion. Ce peu de mots nous donnent déjà beaucoup de lumières.
Il en résulte tout de suite, en effet, que, pour constituer une religion naturelle, il faut toute autre chose qu'une simple démonstration métaphysique de l'existeqce de Dieu, de l'immortalité de 1 âme ou de la sainteté du devoir. Qu'il existe un Dieu suprême et créateur, que nous portions en nous-mêmes un principe pensant distinct du corps qui nous enveloppe, que ce principe aspire à une existence immortelle, que nous soyons tenus de régler nos actions d'après une règle morale supérieure à la simple satisfaction de nos jouissance et à la poursuite de nos intérêts, ce sont là des idées élevées et pures, qu'en dehors de toute
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révélation et sans aucun secours étranger T intelligence peut atteindre. Elles forment comme le fond même de notre raison, comme le noble apanage dont son créateur Ta douée, et, bien que cette raison dans ses égarements les laisse trop souvent obscurcir ou échapper, dans ses moments lucides elle les découvre avec certitude, dans ses bons jours elle les embrasse ayec chaleur. Nous n'avons jamais cessé, nous ne cesserons jamais de reconnaître cette puissance de la raison seule; nous saisissons avec plaisir toute occasion de la proclamer de nouveau, et, s'il nous prenait fantaisie de la contester, la main prudente de TÊglise se poserait à rinstant sur notre bouche.
Mais, si la définition de M. Simon est vraie, ces notions, à elles seules, et prises en elles-mêmes, ne suffisent point à former une religion. Pour qu'elles passent de l'état de simples idées philosophiques à celui de croyances religieuses, un complément leur est nécessaires. II faut qu'entre ce Dieu une fois reconnu par la raison et cette âme distinguée de la matière s'établisse, comme nous venons de le dire, un rapport direct et personnel. Il faut que ce Dieu prenne soin de cette âme et que cette âme s'élève à Dieu. Ce n'est point assez de nous faire voir qu'il y a un Dieu, il faut me faire sentir que ce Dieu songe à moi. Ce n'est point assez (le me dire que j'ai une âme, il faut donner à
mon âme le moyen de s'approcher de Dieu. Il faut que Dieu devienne le premier de mes dévoilas, le mobile et le principe de tous les autres. Dieu, Tâme, le devoir, ce sont des pierres éparses que la philosophie taille et nous livre : si Ton en veut faire un édifice à l'abri duquel nous puissions placer notre tète, il faut trouver un ciment qui les unisse.
Nous croyons parler ici avec le concert unanime de tous les peuples, avec la véritable étymologie des mots, avec le bon sens du genre humain. Le rapport direct et vivant de Thomme et de Dieu, c'est là ce qui distingue aux yeux du vulgaire, dans sa pensée tantôt confuse et tantôt claire, mais au fond toujours juste, la religion de la philosophie, la spéculation du penseur de la piété du croyant. Le philosophe mesure le ciel, observe la terre : l'homme religieux dresse l'échelle de Jacob, pour passer facilement de Tun à l'autre.
Dès lors le problème de la religion naturelle se transforme à la lois et se complique. Pour savoir si la religion naturelle est possible, ou du moins suffisante, il né s'agit pas seulement dq^faire voir que la force de la raison et le spectacle de la nature suffisent à démontrer l'existence de Dieu. Nul débat ne s'engage, nul doute ne s'élève à ce sujet. Mais il s'agit de nous convaincre qu'entre la notion do Dieu, telle que la raison la découvre, et l'état de notre âme, tel que la raison
suffit pour l'observer et le décrire, peuvent s'établir aisément ces rapports habituels et directs, ces liens inr timeset étroits qui sont Tessence el comme le fond même de l'idée de loute religion.
Si^e rapport est possible et suffisant, il y a vraiment une religion naturelle, et, suivant toute apparence, il n y en a pas d'autre.
Sinon^ si ce lien n'existe pas, si entre le Dieu de la raison et l'homme naturet s'ouvre toujours, en fait sinon en droit, un abime qu'aucune spéculation ne peut combler, il n'y a point, à parler rigoureusement, de religion naturelle, ou du moins une telle religion ne remplit pas suffisamment les conditioirs du grand nom qu'elle porte. H y a une philosophie plus ou moins savante qui peut prendre rang quelque part dans le catalogue de nos connaissances à côté des hautes mathématiques; mais de religion véritable et pratique agissant sur le cœur et gouvernant les actes, la raison seule n'en fournit pas, el qui veut en trouver une doit la puiser à quelque autre source.
Il est évident, par conséquent, que la discussion roule tout entière sur la nature de l'idée de Dieu telle que la raison peut la concevoir. Si le Dieu que la raison conçoit est un Dieu facilement accessible, dont l'homme puisse s'approcher aisément, avec qui les rapports de confiance et d'intimité s'établissent sans peine, M. Si-
mon est bien près d'élre dans le vrai, et son entreprise a grand'chance de réussir. Mais si, comme nous pensons pouvoir le démontrer, Tidée de Dieu nous est livrée par la raison, sous une forme grande et majestueuse, il est vrai, mais obscure et abstraite; si elle est environnée de tant de problèmes épineux, que rimagination humaine, après avoir essayé de les sonder, recule et se détourne avec terreur; si cette idée, considérée dans son rapport avec notre des^ tinée. personnelle et future, est pour nous, faibles humainsetpécheuis,un objet beaucoup pliis d'effroi que de consolation; alors la tentative que M. Simon entreprend, l'essai de fonder sur celte idée seule une religion tout entière, paraîtra ce qu'elle est réellement, impossible et chimérique. Pour éclaircir les obscurités dont cette idée rationnelle ^e Dieu est environnée, — pour dissiper les menaces redoutables dont elle est armée, — une autre autorité que la raison sera nécessaire, et lefficacité de la religion naturelle croulera par la base. Nous sommes donc amené de toute nécessité à dis- <nitar de près et à la rigueur la nature de l'idée de Dieu telle que la raison seule le conçoit; et pour amener à fin cette, discussion sans nous lancer dans d'interminables recherches philosophiques, nous prendrons encore un mo)^en très-simple. Nous suivrons M. Simon paç à pas, acceptant toutes ses idées sans les conlestci:,
entrant dans ses raisonnements sans en examiner les principes. Plusieurs de ces idées ne sont pas celles des principaux docteurs chrétiens. Sur bien des points, l'enseignement de TËglise est plus libéral en faveur de la raison que M. Simon lui-même, et lui reconnaît plus de moyens d'approcher de Dieu, plus de facilités à entrer en relation avec lui, que M. Simon ne lui en' accorde. Il n'importe : nous ne discuterons pas ces détails : Tidée rationnelle de Dieu sera pour nous, durant ce débat, celle-là seule que M. Simon nous décrit. La raison de M.' Simon sera pour nous la raison parfaite et absolue de Thomme.
Ce serait, en tout état de cause, notre droit d'employer ce procédé ad hominemy et de suivre ainsi notre estimable adversaire sur son propre terrain. Mais ici nous y sommes plus que jamais autorisé. De quoi s'agit-il en effet, entre M. Simon et noiis? Est-ce de discuter la vérité de tel ou tel système de philosophie en particulier? Est-ce de savoir même ce que peut faire, à quelle hauteur peut s'élever la raison de l'homme, quand elle est développée, nourrie, poussée à toute sa puissance logique, dans une école de penseui*s et surtout quand elle est éclairée et échauffée par le souvenir d'une éducation chrétienne? Nullement. Il ne s'agit point de faire ici un système pour des savants : il s'agit de faire une rehgion pour tout le monde. I^a raison,
par conséquent, sur laquelle une telle religion peut êlre fondée, doit être non une. raison savante et raffinée, mais la raison de lout le monde, la raison des gens qui n'ont ni le loisir, ni le goût de la réflexion, qui n ont pas de temps à perdre pour résoudre des difficultés, qui vivent très-vile et pensent très-peu, en un mot le sens commun de Thumanilé. Or prendre la raison de M. Simon pour le modèle et Téchantillon de ce sens commun, ce n'est pas, je pense, faire tort à rtiumanité; cest M. Simon plutôt qui aurait droit de se plaindre. Les difficultés qui Tont arrêté, on a droit d'affirmer que tout autre y viendrait échouer plus vite et plus rudement encore. Si lui-môme, Thomme de la raison par excellence, la cultivant avec une confiance exclusive et un unique amour, n'a pas su en tirer la solution de certains problèmes, la délivrance de certains doutes, comment nous flatter que nous, simples hommes, mis à la même épreuve, nous pourrions nous en mieux tirer? Ses erreurs (s'il en a commis) ne seront donc, qu'une preuve de plus de la faiblesse inévitable de la raison humaine, même chez ses plus éclatants interprètes. Si elles ne sont pas (comme on Ta dit de celles de Leibnitz) les titres de gloire du genre humain, elles s'élèveront du moins comme les signaux dressés pour indiquer les précipices qui bordent la voie rationnelle où il voudrait nous engager après lui.
Commençons donc hardiment, avec M. Simon, à examiner la nature de Dieu. Il consacre un livre entier à ce sujet. Malheureusement, si nous nous en tenions à ce livre, la question serait vite résolue, la religion naturelle serait détruite du premier coup, et il n y aurait nul espoir raisonnable de la rétablir.
M . Simon, en effet, passe en revue, dans ce premier livre, à peu près toutes les preuves connues de l'existence de Dieu, toutes celles qui ouvrent les traités ordinaires de la philosophie spiritualiste et qui commencent aussi habituellement tous les cours de théologie, toutes celles qui ont fait fortune dans le monde, depuis saint Anselme jusqu'à Descartes, et depuis Cicéron jusqu'à Fénelon et Rousseau. 11 les examine, il les discute, il les critique à peu près toutes. Après quelques hésitation il en choisit une qui pourrait bien avoir quelques-ims des défauts qu'il reproche à celle des autres, et qui, à vrai dire, ne nous parait que Tune d'entre elles assez légèrement modifiée. Après ce détour, dans lequel noire sujet ne nous contraint nullement et ne nous permettrait pas même de le suivre, il arrive pourtant jusqu'en face de l'idée de Dieu, et cette grande idée se dresse à l'instant devant lui avec ses caractères écrasants et majestueux, dans sa splendeur à la fois lumineuse et éblouissante.
Dieu est infini : à vrai dire il est l'infini lui-même;
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c'est principalement par Tidée et la conception de Tinfini que ridée de Dieu nous arrive. Dieu est unique : comment y aurait-il deux infinis? Dieu est parfait .: qu est-ce qui pourrait retrancher quelque chose d'un être unique et infini ?
Unique, infini, parfait, ces trois qualités entraînent avec elles une conséquence nécessaire, c'est que Dieu est immuable. Dieu ne peut être sujet à nul changement. Dans quel sens et poiu* quel but chàngerait-ilén effet? Serait-ce pour croître? il est infini et ne saurait grandir. Serait-ce pour décroître? en cessant d'être infini, il cesserait d'être. Serait-ce pour devenir meilleur? qu'est-ce que la perfection peut acquérir? Serait-ce pour déchoir? quel blasphème! Il n'y a ni plus ni moins dans l'infini, ni mieux ni pire dans la perfection suprême. Du sommet où Dieu est placé il ne saurait se mouvoir sans descendre. Nul changement par conséquent, si petit, si léger, si fiigitif qu'on le suppose, n'est concevable dans le Dieu 'suprême, faisant, pensant, sentant ce qu'il est possible de mieux faire, de mieux penser et de mieux sentir, il doit faire, penser et sentir toujours la même chose» La veille, chez lui, doit ressembler exactement au lendemain. Parlons mieux, il n'y a en Dieu ni lendemain ni veille, il n'y a qu'un jour immobile et serein qui s'appelle l'éternité.
31. Simon ne conteste ni n'arfaiblit aucune de ces conséquences; il les accepte toutes de grand cœur, on pourrait même dire que son argumentation ingénieuse les exagère et les aggrave. En Uieu, suivant lui, nonseulement il n y a point d'ombre de changement, mais d n'y a ni succession de temps ni rapport d'espace. Dieu est en dehors du temps qui compose notre vie, comme de Tespace qui renferme. Il n*a rien de commun avec la nature créée et finie; les heures qui comptent notre existence ne coulent point pour lui. 11 n'habite point les vastes régions où la création se déroule. U est concentré tout entier dans un acte absolu et immuable qui ne se passe en aucun temps et ne s'accomplit en aucun heu.
Mais alors, peut-on demander à 31. Simon, les choses étant ainsi, nous donnent-elles lieu d'être certains que Dieu s'occupe de nous? A notre tour, pouvons-nous trouver dans une telle idée le moyen facile et pratique de nous préoccuper de lui ?
Si Dieu est immuable, immuable dans sa pensée, tout aussi bien que dans ses actes, que sommes-nous, nous pauvres êtres, nés hier el destinés à mourir demain? nous qui, dans ce peu d'heures que nous vivons, n'avons un instahl cessé de grandir ou de décroître; nous dont rexislence est un fleuve qui court, comme disait dans sa langue gracieuse la poésie phi-
losophique des Grecs, un devenir incessant, comme s'exprime, dans son idiome abstrait et lourd, l'ontologie germanique? Que sommes-nous, avec nos membres qui s'affaiblissent, nos sens qui s'émoussent, nos humeurs qui s'altèrent, nos larmes qui se tarissent,nos joies qui s'épuisent, nos passions qui s'allument et s'éteignent? Que sommes-nous, nous qu'un rayon de soleil, qu'une goutte de pluie, qu'un nuage qui passe, font éclore ou sécher, briller ou ternir? Que sommesnous, nous que le matin ne retrouve jamais tels que le soir nous a laissés, nous qui passons, aussi rapidement que la lumière, des premières lueurs de l'aurore aux feux du couchant? Si Dieu est la perfection immobile, nous sommes, nous, le mouvement et l'imperfection par essence .
Dès lors, M. Simon ne peut se dissimuler combien il est difficile de comprendre que Dieu, tel qu'il le conçoit, puisse s'occuper de nous. Penser à nous, c'est penser à un objet qui change sans cesse, c'est changer par conséquent soi-même de pensée. La pensée ne peut être immuable quand son objet est mobile. Dieu no peut avoir qu'une seule, suprême, sublime, toujours identique pensée, éternelleet absolue comme luimême.
Naûs comprenons encore moins comment ce Dieu prend soin de nous. Nos besoins, nos désirs, sont di-