‹ Questions de religion et d'histoireChapitre 11 sur 17 · II · texte numérisé non relu

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vers et changeants comme notre nature; divers aussi sont les soins que nous réclamons. Pour snb^nir à île tek besoins, il &ut prendre aujourd'hui telle précalation et demain teUe autre : approcher Faliment de cet être qui a faim, fitire couler l'eau auprès de celui qui a joif, allumer le feu et Tëteindre. Frendre soin d'un être qui varie à toute minute, c'est nécessairement changer d'action, pour le suhrre dans ses rapides modfr fications. Dieu ne peut faire qu'une seule; suprême, sublime, mais toujours identique action^

- Ainsi s'avance l'impitoyable logique de M. Simon, ainsi se creuse sous ses pas Tabhne qui 'Sépare de nous le Dieu que sa raison seule lui découvre.

- Réciproquement, nous, faibles intelligences, comment pourrions-nous nous occuper de ce Dieu ? Pour se préoccuper d'un être, il faut non sans doute le pénétrer tout entier, ni le comprendre à fond ( que de choses nous aimons sans les bien comprendre I et qu'y-

a-t-il, à vrai dire, que nous comprenions tout à fait?), mais il faut pourtant en saisir quelque partie, s'en faire une idée, une image quelconque, même imparfaite, obscure et grossière. Pour aimer, pour chérir, pour adorer Dieu, il faut connaître au moins, comme dit le Psalmiste, le bord de ses voies, il faut apercevoir comme Moïse le pli de sa robe. Or, de bonne foi, ce Dieu qui ne change jamais de pensée, ni de senti-

DE LA RELIGION NATURELLE. Vtb

ment, ni cl*acte, ee Dieu qu aucune de ses œuvres ne peut manifester au dehors (car tout ce qui est autour de nouS) étant mobile, ne peut être l'expression de sa parfaite immutabilité), — ce Dieu existe-t-il, sous une forme appréciable, dans Tintelligence qui Fafiirme? Un être en dehors du temps et de Tespace, en dehors, par conséquent des conditions mêmes de Tétre telles que nous les connaissons, cela présente-t-îl à notre esprit une notion qu*il puisse soutenir un instant, vers laquelle il puisse lever même le regard d'une muette adoration? Tout jugement au fond contient une équation, c'est-à-dire une proportion : il faut un terme moyen qui unisse les deux extrêmes : il n'y en a point entre ce Dieu et nous. Nous ne pouvons donc former de lui aucun jugement. Sur cette impossibilité où nous sommes de comprendre Dieu, même par sa plus minime partie, de nous en faire même une confiise image, M. Simon est aussi affirmatif qu'on puisse être. 11 a un chapitre entier intutilë : Del'ineompréhen' sUnlité de Dieu. « Rien de ce qui convient à l'intelligence humaine, dit-il, ne peut convenir à la sienne

(p.87). » « C'est par un abuj^ manifeste que nous

"employons les mots d'être, de penser et de sentir, de ^vouloir tanitôt en parlant de Dieu, tantôt en parlant de nous-mêmes, nous voulons dire quMl est ta cause parfeite et inconnue de ce que nous appelons l'être,

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la pensée, l'amour et la volonté. » (P. 88 et 89.) Ainsi, Yoilà qui est bien entendu, de Taveu de H. Simon lui-même, le Dieu que sa logique nous démontre, oe n'est point le Dieu de la Genèse à Pimage duquel rtiomme fut fait, et dont l'homme, par conséquent, pourrait essayer de se &ire qudque idée en cherchant en lui-même cette noble ressemblance. C'est un Dieu incompréhensible de tout point, dont nous ne pouvons guère affirmer, en ce qui nous touche, qu'une seule chose, c'est que sa nature lui interdit de penser à nous. Dès lors la réciproque est légitime et naturelle : il faut s'attendre qu'elle ne tardera pas. L'homme oubliera vite \xn Dieu qui Tignore, et ainsi s'écroule des deux parts ce rapport de Dieu et de l'homme, sur lequel doit se fonder tout l'échafaudage d'une religion naturelle. La rigueur de cette conclusion surprendra, choquera même, je le sais, plus d'un lecteur. Pour des esprits formés à l'école de la. religion chrétienne, nourris de ses sucs généreux et de son lait maternel, et qui en gardent, malgré qu'ils en aient, même au sein de rindifTérence ou de l'incrédulité, les habitudes et les traditions, cette froide et im passive image dun Dieu solitaire se présente inattendue, inaccoutumée, insupportable. La Bible, qui nous a promenés, dès l'enfance, de TÉden au Calvaire, du buisson ardent à la crèche de Bethléem, a laissé dans nos ima-

ginations une impression de Dieu bien différente. Ses souvenirs touchants et vifs nous poursuivent partout, et nous sommes tout dépaysés quand il nous faut monter sur ces sommets dépouillés de la dialectique pour y contempler un Dieu abstrait et insensible couvert d*un manteau de glace. Mais M. Simon n'éprouve point de pareille surprise : ce n'est pas lui qui nous accusera d'abuser de la logique pour pousser ses raisonnements à aine extrémité absurde. Le problème que nous soulevons ici après lui, il le connaît, il en apprécie mieux que nous la redoutable portée. Le problème d'établir un rapport quelconque entre Dieu, qui est Vimmutabilité substantielle, et les êtres créés dont la mobilité est l'essence, le problème des relations de l'Être absolu et des êtres relatifs, de l'unité et de la diversité, ce problème, M. Simon, versé comme il lest dans toute l'histoire de la philosophie antique, en connaît mieux que nous l'étiquette ancienne, l'histoire fameuse et les fortunes singulières : il en a suivi, étudié toutes les phases. Il sait que nous ne lui donnons ici, dans une argumentation, très-superficielle, ni sa forme la plus rigoureuse, ni toute sa légitime extension. Il sait qu'il a fait pâlir les plus sublimes fronts de la sagesse antique, qu'il a donné naissance aux rêveries de l'école d'Élée, que Platon n'y échappait que par de poétiques inconséquences, Aristote par d*ingé-

nieox sophismes, Técole néoplatonicienne d'Alexandrie par les combinaisons d'une triniti arbitraire. Il sait que ce fut là toujours et de tout temps le fantôme de la métaphysique, la pierre d'achoppement de la philosophie spiritualiste. La théologie chrétienne ellemême ne Taborde qu'en tremblant, et TAnge de Técole en a tenté encore plus que réalisé la solution ^ Que si ce problème est embarrassant même pour établir sur de solides bases une ontologie destinée à nourrir les méditations de quelques penseurs, quel obstacle n'opposerait-il pas à la fondation d'une religion naturdle, c'est-à-dire d'un système de croyances adressées non à Télite, mais au commun des êtres libres, et qui prétend, non à exercer leur pensée, mais à s'emparer de leur cœur pour gouverner leur conduite 7 Si le Dieu de la logique décou-

^ D'après le système que nous comptons suivre dans cet écrit, nous posons ici ce problème tel qu^il est domié par la philosophie, sans indiquer la solution que les philosophes chrétiens lui ont donnée. L'essentiel pour nous est de montrer les difficultés que présente Fidée de Dieu obtenue par la raison seule; et, cette preuve faite, nous n'avons nul besoin d'étudier les moyens ingénieux par lesquels des esprits d*élite les ont résolues. Cependant, pour ne pas laisser dans Tintelhgence du lecteur des questions sans réponse qui pourraient la troubler, nous indiquerons en note les diverses solutions proposées sur le problème de Timmutabililé divine. — Voir la note Â, à la fin du traité.

rage ceux qui ne veulent que le contempler en silence, que serance de ceux qui voudraient T invoquer et le servir ? S'il est 'trop obscur pour être connu, que sejra-ce pour être aimé?

I^ous voici donc arrêté ^couri dans cette première rec^rdiè d'une religion' naturelle : le terrain nous manque brusquement sous les pas, et laisse entre Dieu et nou» u^ gou£fre béant que rien ne peut combler. M. Simon, je le sais, ne se décourage pas pour lai premier échec, et ses lecteurs feront comme lui. Quoi ! vont-ils dire, un Dieu immuable, étranger et indiffièrrat aux hommes et au monde, est-ce bien là le seul Dieu que la raisoo, que la conscience humaine aperçoivent? N'argumentons pas^ ne discutons pas ; laissons de côté la logique, avec ses pointes acérées et le dédale de ses sophismes. Ouvrez les yeux et regardez. Est-ce que le spectacle de la nature ne nous révèle pas, à lui seul, la Providence d'un Dieu aimable et sage qui gouverne le monde comme un bon roi et prend soin des hommes comiipie un bon père? Est-ce que vous ne voyez

aSO DE LA RELIGION NATURELLE.

pas partout la main, est-ce que vous ne suivez pas partout la trace de cette Providence? Depuis Nev^ton, qui entend Tharmonie des mouvements des mondes lumineux se balançant dans les airs, jusqu'à Hervey suivant, sous le tissu de nos organes, le fleuve de notre sang qui circule par d'imperceptibles canaux ; est* ce que toute la science humaine fait autre chose que de proclamer la merveilleuse organisation, les combinaisons pleines d'une inimie sagesse de la providence de Dieu? Est-ce que cet appel, cette invocation à la Providence n'est pas sur les lèvres du plus pelit enfant qui vient de naître? La providence de Dieu n'est-elle pas inscrite en traits ineffaçables et au fond du cœur de tout homme, et au frontispice de la nature? Vainement, par conséquent, peut-on dire, un raisonnement subtil voudrait nous obliger de croire que Dieu est impassible et indifférent ; la raison et les sens nous crient qu'il prend soin de la terre et de nous ; et, laissant murmurer la dialectique et gronder les sophistes, nous pouvons trouver dans ce sentiment impérieux et invincible la base solide qui nous est nécessaire pour fonder une religion naturelle.

Tel est, en effet, le parti que prend résolument M. Jules Simon dans son second livre. Le premier était intitulé D^ /a nafure de Dieu; le second a pour titre De la Providence. Le premier ne nous parlait que

d'un Dieu immuable et impassible, incompréhensible surtout pour nous, dont nous ne pouvions rien dire, rien affirmer, pour qui nos éloges même et nos actions de grâces étaient une dérogation à sa grandeur. Le second nous entretient, au contraire, d*un Dieu qui a créé le monde et qui le gouverne, qui conduit et règle tout ce qui s'y passe, qui compte les cheveux de notre tète et les battements de notre cœur. Comblés des bienfaits d*un tel Dieu, nous sommes invités à proclamer sa bonté et sa sagesse : la reconnaissance nous fait un devoir de Tadmiration.

Ne pensez pas que M. Simon veuille nous dissimuler ni se dissimuler à lui-même combien cette transition est brusque^ quelle différence sépare celte nouvelle image de Dieu puisée dans le spectacle de la nature et la notion de l'Etre infini et parfait, telle que tout à l'heure sa logique l'avait amené à le reconnaître. M. Simon ne se paye point d'apparences et dédaigne les équivoques. 11 expose lui-même la difficulté sans détour, et jamaTs peut-être, plus que dans cette sincère exposition, il n'a fait éclater la principale qualité de son caractère, qui est la franchise, et le principal mérite de son esprit, qui est la clarté.

« Notre pensée, dit M: Simon (p. S'iS et 224), est si faible quand elle s'applique à ces matières, qu'elle se contredit même dans les développements qu'elle donne

à i;idée |()e pprJNi,ionK Cai;, tafll^ m^ imineml it^n daod la pei*(?ctioa 4|^Q Ti^nilbë imq^otMle, ^ tonti&t ^Ik veut y. vaijP,itous le$ attriiwt3j|}e la Pr^fvjdeia^i^./la JKinté, ki pr^vpyaq«9» ji!aGlion Ua^a^^anle* Um Kim\t^ m^q^éii qu^ gprtQ 4em; fihilAi^Qi^fcÂe^ ç^pp^ni^, im^ Imj^M&k

ncMi^Tbfen/dci Ip^ioalêir^i^Ja c|if^c,i*yié;^vf^^^

peii^ps à Qîwi (^ip^tant 4^ Jrjdéeiâeilft peofeUml ab^olueiqD)C^.n»ii&i jiTAUfypiia m londr^e* fiotrerliisoii^ efc quand nous nous élevons à M^^ êi pmnasile nondô pojMPiPQWil d^idéparti>iiwd «jiThoQfi II Ami spéeulâtions 4'uiH^{ii»9t!mfitrJMÂffèis0nt«ki#ti!qfirà oni cbaoïinQ leu£ in(X)AMép»iQnt/)I^fpr^ièi?^ i^éfetode^^t^ à m

imperfeclioaet aïK^u^e linût^ çtl^ seconde à u» Dieu plus accessiible et plus humain, dont la majesté attire notre amojuf jsans, effrayer ,nQtre intelligence, et dont nops crQy<^i$en|Lir)4Urde8^ps de noiji^ la main paternelÏG^i. lie, Dpei^ immiiable de Ici, thétaphysique m peut pfsn^er, qy! à^ lui-même;^ U/i ne peut aimer (fue Mr mêmej8on,]açtion^seiUrfn%ne en bd-mêmei. S% peim au monde ^ s'il raimej s*U le produit^ ^ s il ie gouverne, le temp^^*:V^e$pacet^ et, par .conséquent y iimperfectiony pénètrent en M; il dégénère^, de son unité absolue...: la petitesse ^u mmde ^baisse Dieu et Vamoindrit. Au

contiaire, le Dieu du sens commun aime le

monde, s'en occupe, le gouverne ; il répiuad par des bienfaits à nos prières, il peut donc en être touché : nous avons, dans notre bassesse, quelque action sur cette grandeur infinie. Ainsi son immutabilité n est pas entière ; son éternité, que le monde traverse, n'est pas indi visible r*. Que résoudre dans un tel an^^ tagonisme? Faut-il renoncer à la notion de la perfection, qui entraine inévitablement Timmutabilité? ou à la notion de la Providence, qui rend l'immutabilité impossible? ».

11 est difficile de mieux poser une difficulté et de VHr border de front plus résolùmenl. finis, la question posée, voici à peu près comment M. Simon. raisonne pour s'en tirer: ? i ;

L'immutabilitédivine résulte, par une conséquencjd nécessaire, de la notion même d*un être infini et pan^ fait; mais la Providence divine résulte, par une conséquence tout aussi inécessairp, duspectâtcle même de la nature. U est impossible de jdter les yeux autour de soi sur le monde créé ou de les reporter en soi-même dans sa conscience sans apercevoir partout. la trace d une volonté sage, puissante et bienveillante^ L'ordre merveilleux du moifide atteste partout une organisation savante: qui ne peut avoir qu'un Dieu pour auteur et ne peut être maintenue que pariUAe maindivinei

Les àeux racontent la gloire de Dieu, àe sorte que, si l'immulalHlitë de Dieu est logiquement certaine, sa Providence est manifestement évidente. L'une a pour elle la nécessite impérieuse du raisonnement, l'autre le témoignage tout aussi impérieux des sens. L'une s'empare de l'esprit qui discute, l'autre éclate A l'aâl qui regarde. Entre deux vérités aussi Inen démontrées, aussi solidement appuyées l'une que l'autre, il n'y a ni choix ni sacnâce k Taire. 11 faut les affirmer toutes deux, en osant avouer qu'on ignore le mode de leur condlialion.llya, d'ailleurs, ime chose qui accorde tout. Dieu est incompréhensible; nous ne sommes pas forcés de pénétrer le se<Tet'de sa nature. Ne mutilons pas ses attributs.

Ainsi parle M. Simon. Parler ainsi, on en conviendra, ce n'est pas résoudre la difficulté ; c'est, au contraire, l'accepter pleinement et s'y résigner avec sou- ' mission.

Les amis deJM. Simon,' j'en suis sûr, trouveront fort & dire i ce mode de procéder, qui n'est, en efTet, mentionné dans aucun traité de logique, i^s amateurs de la If^que pure, les gens qui ne connaissent d'autre certitude que k nécessité mathématique, n'approuveront certainement pas qu'on mette ainsi le témoignage toujours vague du sens commun et des sens sur la même ligne queleraisonnement par A plus B. Les adorateurs

exclusifs du sens commun, au contraire^ les esprits prétendus positifs et pratiques, qui ne veulent rien admettre que ce qu'ils comprennent parfaitement, ne goûteront pas davantage cette manière de se retrancher derrière rincompréhensibililédivineetla faiblesse humaine pour se dispenser d'expliquer ce qu'on affirme. Us y verront un état d'intelligence qui sent la foi plus que la raison et qui leur paraîtra peu digne de cette indépendance de l'esprit humain, la première conquête à leur gré des temps modernes.

Nous laisserons M. Simon se démêler dans les reproches qui lui seront sûrement adressés par des gens qu'il connaît bien et qui ont certainement déjà donné lieu, j'en jurerais sans le savoir, à plus d'un débat intime et domestique. Pour notre part, nous le dirons bans détour, il est peu de pages de M. Simon qui nous aient inspiré de lui une plus haute estime que celles que nous venons de citer. Nous y trouvons un mélange rare de la fermeté d'esprit du philosophe et de cette modestie qui, elle aussi, est une preuve de force. Sur des vérités aussi hautes que celles dont traite la métaphysique, et où il est plus naturel à l'homme d'ignorer que desavoir, lorsque l'esprit humain est parvenu, par des voies différentes, à la connaissance de deux propositions qui lui paraissent également certaines, mais qui ne lui semblent pas aisément concilia-

986 MEMMKmÂMOn inâlfUEML».

blesy e est une eùodmtB qui nous senriile à la fob niile -et sensée que d^affirmer hardiment les vérités connues et de conf(^9a^bunlMe^lent qu'on %nore le secr^ de les faire accorder. H tant b^ncoup mieu^ déposer dans le sein de Dieu le noble aveu de oette ignorance que de torturer ou de mutiler les vérités, pour les réduire à la taille de noire intdligenoe* C'est ce queBosauet afqpelle qud^e paifti; datis mn magnifique laligage|>tenir /brl^tne»! lt»4^uic hèutideladi0bm;..ttaïB s'inquiéter de sslrair oà el ooihiiiaiit ces àniléauKse jdgnent. G'esttVacte dnn esprit bienfait qui aie senliment de sesdroitset de ses limites^ qiii joint au culte '^ela vérité là mesure dé sa prôprçfaliblessëjGniee gem'e, •suivenitt nooéi la réser ve< est- plii^ioèrftbire que la témè* rite; sur la- pente l^iafpide^ et laiidtfalectJHiiie,la; force da temps d'arrêt est phis rare tfnecdle de l'élan.

Seulement) pour être entièrement de bonne foi avec -H. Simon^ nous devrons l'avertir que notre approbation ici n'est pas tout à fait désintéressée ; le procédé qu*il emploie pour aflfirmeir à la fois l'immutabilité de Dieu et sa providence, ce procédé qui consiste à énoncer deux vérités qui peuvent sembler contradictoires, sans se croire obligé de les concilier, et en s'en remettant àDieu et à l'avenir pour découvrir le moyen inconnu de leur accord, ce procédé, disons-nous, nous avons, nous chrétiens, des raisons toutes particulières etper-

sonnellesdy adhérer avec empressement. C'est un acte d'humilité intellectuelle que nous pratiquons tous les jours en récitant dans nos prières le symbole de notre foi. Ce que nous appelons un mystère, et à ce titre ce que nous embrassons avec amour et répétons les yeux baissés, c'est précisément l'affirmation simultanée de deux vérités, appuyées toutes deux sur une autorité, irréfragable à nos ^eux, mais dont l'accord est diflicile et

dont la conciliation complète nous échappe. La Trinité, l'Incarnation, ne sont que des propositions de ce genre, affirmées par nous avec ce même mélange de ^rtitude et de réserve, de conviction et d'humilité. -J'ose assurer à M. Simon qu'elles ne présentent rien de plus difficile à confesser, qu'elles ne pèsent pas sur . l'esprit du chrétien d'un poids plus lourd, ne l'oppriment et nele dépriment pas plus que la singulière assertionqu'il offre aujourd'hui lui-même à la croyance ées sectateurs de la religion naturelle. Un Dieu triple et un Homme-Dieu ne sont pas assurément plus contradictoires qu'ufn Dieu immuable qui gouverne le monde, c'est-dire un Dieu immuable qui se meut. C'est là un mystère de religion naturelle qui égale, «'il ne dépasse pas, tous lés mystères de la religion révélée. C est un. mystère de raison qui vaut tpus les mystères de foi. Nous consentons bien volontiers à ne pas chercher querelle à M. Simon sur une difficulté

qu'il n'a pas créée et qiril a le mérîle de ne pas éluder. C'est à une condition cependant, cest que le drcât qu'il s'attribue, il ne nous le contestera pas, un peu plus tard, à son tour : c'est que, après avoir imposé à ses disciples une croyance véritablement mystérieuse, il s'engagera à ne pas opposer plus tard aux mystères du christianisme une exception préalable hautaine et une fin de non-recevoir dédaigneuse. Autrement il y a dans l'Evangile une certaine parabole sur la paille et sur ta poutre dont nous^ serions affligés mais obligés de le faire souvenir.

Cette réserve faite pour valoir ce que de raison en temps opportun, suivons M. Jules Simon sur le nou- . veau terf^ain où il se place. Laissons de côté, avec lui, le Dieu immuable de sa logique ; ne pensons qu*à la Providence qui gouverne la nature. Oublions le Dieu qui confond l'intelligence; ne pensons qu'au Dieu qui parle aux sens et au cœur. Serons-nous plus heureux en dirigeant notre recherche de ce côté? La Providence, telle que M. Simon la décrit et l'admire, va-l-elle nous rournir l'élément indispensable d'une religion, et n'oublions pas quelle est cette condition : c'est un rapport direct et facile entre l'homme et Dieu, fondé sur un échange naturel d'amour et de reconnaissance? Ne nous lassons pas de le redire, il faut que Dieu s'occupe de la destinée de l'homme et se rende maître à "-sa pen-

sée. Voyons si la Providence de M. Simon a rempli cette condition.

M. Simon n'a pas de peine, sur la trace de tous les grands maîtres de la réflexion et de l'art, à décrire, par des traits touchants, Faction bienfaisante de la Providence dans la nature. Toute la poésie, toute Téloquencc humaine, se déploient, depuis des siècles, sur ce grand sujet sans parvenir à Tèpuiser; et, disons-le, la nature, dans un cantique éternel, se célèbre ellemême mieux qu aucun poète ne l'a su chanter :

Tout l'Univers est plein de sa magnificence,

H donne aux fleurs leur aimable peinture, 11 fait naître et mûrir les fruits, Il leur dispense avec mesure,

Et la chaleur du jour et la fraîcheur des nuits.

Ce sont là des vers incomparables ; mais regardez la campagne un soir d'été; et de ces moissons dorées, que caresse un souffle léger, du murmure des eaux, de cette verdure parée des perles de la rosée, du concert de tant de forces actives et paisibles, du sein de ce repos fécond de la terre, va s'élever nn hymne d'adoration qu'aucune mélodie humaine ne peut égaler.

La plume ne saurait décrire, le pinceau ne saurait rendre les ressorts, infinis dans leur délicatesse, de

cette sagesse proyidentielle. Toutefois M. Simon trouve dans le spectacle de la nature un trait qui le frappe particulièrement et qui est à ses yeux le caractère principal de sa divinité et de sa grandeur. C'est la constante, luniforme régularité de ses lois. La course régulière des astres dans les cîeux, le retour régulier des saisons sur la terre, Tuniformité des lois physiques qui régissent les corps, le développement réglé des principes organiques qui les animeiit, toutes ces traces, en un mot, d'un plan fixe et bien ordonné ; ce sont, suivant lui, là les meilleures, les plus irréfragables preuves qui attestent que la nature est F œuvre d'un auteur intelligent et suprême. La confiance dans la régularité de ces lois naturelles fait le fond de toute vie humaine ; leur recherche fait l'objet de toute science. Dieu, a-l-on dit, par une noble expression, a ordonné une fois et obéit toujours : Semeljussit^ semperparet. Ce pourrait être aussi la devise du chapitre que M. Simon a intitulé : Dieu gouverne le monde par des lois générales. Cette régularité parfaite des lois naturelles lui parait non-seulement la preuve évidente, mais la condition nécessaire d'une action divine. L'homme retouche ses œuvres parce qu'elles sont imparfaites; il essaye, il tâtonne, il répare. L'accident détruit ses calculs, l'imprévu dérange ses prévisions. Mais une puissance infinie, qui a pu tout disposer à

DE LA RELIGION NATUBBLLI. S9l

son gré, une sagesse inûnie qui a pu tout prévoir, puisque toat ee qui arrive émane d'elle, ont dû faire une fois pour toutes un plan fixe et inranable dont rim sie peut contrarier le développement ; ce plan embrasse tout, comprend toiit, suffit à tout; tout y est prévu et pourvu par un petit nombre de lois générales. « Dieu, dit M. Simon, que nous aimons toujours à citer (p. 266), n*est pas a^mme un ouvrier malhabile qui &il divers essais avant de trouver la forme juste; il n*est pas comme le peintre qui^ d'abord, dispose sa toile, broie ses couleurs, esquisse son dessin, puis Tarréteet dispose enfin les ombres et les couleurs. U est dair que sa pensée saisit du premier coup ce qui est le mieux, et que dans le même temps sa puissance l'exécute. H ne se peut que cet ouvrier s'y prenne à deux fois et qu'un ouvrage sorti de telles mains ait be* soin d'être réparé.

Tel est le raisonnement de M. Simon, et il en conclut que Dieu, une fois ces lois générales établies, n exerce plus dans le gouvernement du monde aucune intervention spéciale et directe. La readûne montée va d'elle-même sur l'impulsion qui lui est donnée. C^te conclusion est-elle juste ? est-elle nécessaire? Le spe^ tade même du monde la justifie4<^le complètement ? Le sentiment impérieux de rbumaolté ue proteste-i-il pas que la Providence est quelque chose de plus n^^mi

législateur suprême et que son action paternelle se fait sentir de plus près et par des soins plus affectueux aux créatures qui tiennent de lui Texistence. C'est sur quoi nous aurions plus d'une réserve à faire, mais ce que nous n'avons pas à discuter. Nous suivons encore une fois M. Simon sans lui contester ses principes, ne cherchant qu'à en faire sortir les conséquences qui en découlent naturellement. Et c*est à ce titre que nous lui exposerons ici la difficulté qui se pose involontairement dans notre esprit et qu'il connaît d'ailleurs aussi bien que nous.

Dans ce monde si bien ordonné, — où tout, depuis le cèdre jusqu'à Therbe, depuis Tinsecte qui boit la rosée jusqu'à la baleine qui soulève les vagues d'un coup de sa nageoire, a sa place et sa nourriture préparées, subsiste pourtant une grande, une déplorable singularité. Dans ce monde, chef-d'œuvre d'ordre; dans ce monde, œuvre d'un être tout-puissant, qui n'a de limites que sa propre sagesse et ne suit d'autres inspirations que celles de sa propre bonté, il y a pourtant des êtres qui souffrent! La souffrance habite et parcourt ce théâtre de la bienveillance et des prédilections divines. Il y a ici-bas, et en grand nombre et tous les jours, des désirs qui ne sont pas satisfaits, des destinées qui s'écoulent dans la torture des privations ou dans le malaise d'un insupportable vide. Le mal, la

douleur, ont une entrée large et facile dans Tœuvre de Dieu I Presqu'à tous les degrés de la création, le mal présente sa face hideuse. Au fond des forêts qu'aucun œil humain n'a pénétré, le chant joyeux de Toiseau est interrompu par le cri aigu de Tanimal innocent que le lion égorge pour s assouvir. Le sol n'est pas seulement abreuvé par la source qui le rafraîchit ou la rosée qui le féconde. Des ruisseaux de sang et de larmes viennent partout y répandre leurs flots stériles et brûlants comme la lave.

Cette présence du mal et de la douleur dans Tœuvre d un Dieu de bonté est un des plus grands problèmes que la réflexion soulève dans la pensée qui médite. Depuis des siècles, c^est Tépouvante, le scandale, la torture des philosophes. Ici encore, M. Simon le sait bien, nous n'inventons rien, nous n'aggravons rien. Nous ne sommes que l'écho des longs gémissements de tous les âges. Les aventures de ce problème sont fameuses dans les annales de l'esprit humain. Que de génies se sont épuisés à le résoudre, et, pour justifier Dieu contre la plainte et le murmure des êtres souflrants, ont sacrifié, les uns son unité, comme Manès, les autres sa toute-puissance, comme Leibnitz ! D'autres enfin, comme Zenon sous son Portique, le visage contracté et les muscles tendus, ont nié la douleur pour se dispenser de l'expliquer. Vains efforts ! la douleur conti-

tM HB la BSU€I01I hatursllb.

mie à traien le monde n comne mystérieuse; sous Taocablemèot qu*dle cause, le ooammii des êtres, appesanti oonimeresdafe de la g^Kbe, a pcmlu presque la force de s*en étonner I Seul, le chrétien, pour qui les récits de la Genèse ont soulevé un coin du voile, contenu encore cet abime, sinmi sans aurprise, au BKMus sans tireur ^.

H. Simon pose lui-même encore id la difiBcuUé et la discute, suifani son procédé, sans la résoudre {p. 184- ' 222). Il repousse, sans presque la discuter, l'hypothèse la i^us plausiUe qu'on ait présentée pour la simplifier, celle d'un désordre survenu <dmis la création par la rébellion d'une volonté libre : il trouve ce jsystèroe de la eluUe^ comme il l'appeUe, dénué de toitf^ fondement philosophique. Nous ne le suivrons pas dans ce déve* loppement; nous ne voulons considérer le problème que dans Tintérôt qui nous préoccupe en ce moment, c*est-à'dire pour les conséquences qui en résultent dans la recherche d'une religion naturelle.

De cette souffrance, en effet, qui n'épargne aucune partie de la création vivante, V homme assurément n'est point exempt. Privilégié de la création, son privilège s'étend au mal comme au bien. Nul être ici-bas, on peut le dire, ne jouit et ne souffre autant que lui. A

' Voir, sur le problème de Forigine du mal et les solutions qu'en donneiit \es philosophes chrétiens, la note B.

DB Ik RELIGION NATURELLE. 295

conditions môme égales, d'ailleurs, il a deux facultés qui multiplient pour lui toutes les impressions, bonnes ou mauvaises, deux échos intérieurs qui répètent tous les sops, deux miroirs qui reflètent tout, les images, la mémoire et la prévoyance. L'animal souffre, mais, aussitôt guéri, il oublie sa souffrance; mourant, il ne sait pas emciore qu'il va quitter la vie. Tout entier au moment présent, il en supporte, mais il n'en exagère pas les souffrances ; ^1 en savoure les éphémères voluptés, il ne voit point poindre et croître le mal devant lui. L'homme, au contraire, quand il a souffert, obsédé du souvenir de ses. maux, ne goûte qu'avec méfiance les instants fugitifs ^q soulagement et de relâche qui lui sont accordés. La prévision du mal le désole autant que le mal lui-même; et à peine a-t-il ouvert les yeux, que l'inévitable mort projette son ombre sur la fleur à peine éclose de sa vie. Sa raison double ainsi pour lui la part de souffrances qu'une mystérieuse disposition lui a préparées.

Et maintenant l'homme qui souffre, l'homme que la douleur atteint sous une de ses innombrables faces, qu'elle étreint sous une de ses serres, a-t-il, dans le système de M. Simon, une raison suffisante de croire que Dieu ait souci de ses maux, entende ses gémissements et se mette en peine de le soulager? L'homme qui souffre est-il en droit de penser que la providence

M LA mELICIOS SATrftELLB.

de Dîeo s'oecope de sa soufCranoe? (Tesl toujours la même question, et, bien qu'un peu transformée, elle n a rien perdu de sa généralité et de son importance. Car lliorome qui souffire, c est tout homme sans distinction; un peu plus tôt, un peu plus tard, tout homme est condamné à souffrir. La souffrance, qui le reçoit aux portes mêmes de la Tie, raccompagne très-souvent dans le cours du voyage, et, en tout cas, l'attend inévitablement à son terme. D n'est personne, par conséquent, qui n'ait intérêt à savoir si Dieu s'occupe de nos souffrances.

Osons le dire : à cette question ainsi posée, si M. Simon est conséquent avec lui-même, si la providence de Dieu est bien telle et seulement telle qu'il la décrit, si elle procède bien réellement et exclusivement d'après les régies qu'il a établies, — si le plan de la Providence a été arrêté une fois pour toutes, et si aucun désordre ne s'y est glissé par le crime et l'abus d'une volonté étrangère, — il faut répondre négativement. Non, en nous en tenant aux lumières qui résultent, pour M. Simon, du spectacle de la nature observé par sa raison, nous n'avons aucun motif suRisant d'affirmer que la providence de Dieu ait souci des souffrances de l'homme.

De deux choses Tune, en effet : puisque cette provi- . dence a tout réglé, tout prévu par un plan général que

rien n'est venu altérer, et dans lequel il ne s'est plus réservé à lui-même le droit d'intervenir, puisqu'elle gouverne tout par un petit nombre de lois fixes qui embrassent tous les cas particuliers, ou bien le mal que nous souffrons esl entré dans la volonté divine, dans ce plan primitif et invariable, et alors il a été non-seulement permis, mais prévu et arrêté d'avance; ou bien ce m^l est trop peu de chose, il tient trop peu de place dans Tordre général du monde, il dépare par de trop imperceptibles défauts la beauté de Tunivers, pour que Dieu ait daigné un instant y arrêter ses regards. Nos douleurs sont ou ordonnées ou inaperçues. Dans ce cas. Dieu ne pense point à nous ; il nous a, au début de la création, condamnés ou négligés ; mais notre sort, décidé ou dédaigné, ne doit plus arrêter aujourd'hui sa pensée.

M. Simon ne peut se refuser à cette conséquence, à moins d*une nouvelle dérogation aux lois de sa propre logique, qui , cette fois , n'aurait pas de raison suffisante. Car ici ce que le raisonnement déduit, le spectacle du cours ordinaire de la nature, superficiellement observée, parait souvent, il faut le dire, non le contester, mais plutôt au contraire le confirmer. La nature, en effet, est admirable dans ses précautions multipliées et délicates pour les besoins généraux et ordinaires de notre espèce; mais, dès qu'il

S98 . Dl(|Jk RELIGION S ÀTURVLLB.

s'agit des besmns spéciaux d*où naissent les souffiranoes de rindivida, œlte même nature parait ordinairemmt froide, inattenti¥e, jaidifférefUe. Autant elle, semble s*être préoccupée de s-assurer, par des dispositians d'une merfeiUeuse sagesse , que la race humaine se maintiaidra, se propagen sur la terre i des conditions totéraUes elm^e douces, autant elle parait s'être • peu souciée que tel on tel des êtres dont cette race est ecMnposée^ souffre, languisse et s'éteigne dans une stérile et douloureuse obscurité. Pleine de soin pour Thumamté en général, on dirait qu'elle n'a pas un regard pour l'homme en particulier. Dés qu'une des lois universeUes que sa bonté prévoyante a établies est trompée par quelque accident dans son ap|diçation.. l'être ainsi défaussé n'a plus ni recours auprés.4*eUe ni ressources eu lui-même.

Un enfant, par exemple, vient au monde ; la nature, par une loi générale et touchante, a pourvu à son existence ; elle a fait couler le lait dans les mamelles de sa mère , et la tendresse à flots non moins pressés dans son cœur; elle a mis au plus intime de Tâme du père un sentiment doux et fort comme la mort , qui lui fait consacrer à la défense de son jeune en&nt toute Ténergie d'un âge mûr, toute la vigueur de muscles aguerris. Incomparables dispositions ! Qui pouiTait contempler sans s'attendrir tant

d'amour et tant de courage mis au service d'un être chétif et nu? Mais que le père vienne à périr dans le cours des travaux périlleux qui doivent lui gagner le salaire du jour, que la mère ne puisse survivre aux douleurs et aux joies de renFantement, voilà Tenfant dépourvu de tous les soins que la nature lui a préparés : qu'est-ce que cette nature va faire pour lui'' Rien, plus rien ; son amour el son attention semblent épuisées, le pauvre être va périr sur la glèbe où on le dépose. Une loi générale avait assuré son existence ; une loi générale le condamne aujourd'hui à la terminer.

Il faut, en eflet, avoir le courage de l'avouer, ces lois uniformes et générales de la nature, qui sont, aux yeux de M. Simon, la grande démonstration de h Pro^ vidence ; ces lois générales, dis-je , souvent bienfaisantes pour l'homme, sont presque aussi souvent meurtrières. Elles le tuent aussi souvent qu'elles le sauvent, (^'est par elles que nous naissons, c'est par elles que nous périssons. Elles assurent la perpétuité de la race, elles dévouent l'individu à la mort. De là vient ce phénomène, qu'elles sont pour chacun de nous un objet d'effroi presque autant que de consolation; nous vivons à la fois dans leur confiance et dans leur terreur. Les lois de la gravitation font rouler au-dessus de nos têtes l'astre qui donne à la terre la fécondité dont je dois me nourrir ; mais que je sois placé sur une

3lt IB Là ftSLIGION KATCBSLLB.

haute montagne et que le roc s'écroule sous mes pieds, et ces mêmes lois de la gravitation vont briser ma tète au fimd de Tablme. La vitalité de l'air atmosphérique renouvdle de minute en minute mon sang dans mes veines ; mais, si la moindre lésion est vmue altérar le tissu qui tapisse les conduits intérieurs de ma poitrine, cet oxygène va verser comme autant de gouttes aiflammées qui mettent le feu dans tout mon être. Ah ! sans doute, nous le disions tout à l'heure, quand l'ftme est paisible, la vie heureuse, le sol couvert de fleurs, l'air plein de parfums, les lois générales de la nature apparaissfflt comme l'œuvre d'une puissance amie. Mais ces malheureux qui, Tautre jour, entassés sur le toit d'un réduit chancelant, entendaient, au milieu du silmoe d'une nuit sans étoiles, tomber les eaux du dd et monter les eaux de la terre, comment pense-t-on que leur apparaissait cette grande loi physique qui leur portait la mort en cherchant le niveau du liquide? Qu'il est fort, mais qu'il est terrible, ce pas régulier et méthodique des lois naturelles ! On dirait une des grandes machines de la science moderne ; entrez-vous dans son mouvement, elle vous emporte ; tombez-vous sur la route, elle vous écrase, broyant avec vous vos destinées, vos espérances et vos amours.

Cette machine irrésistible, c'est la Providence de M. Simon. Cet être invisible qui procède toujours par

règles générales et irrévocables, qui marche à son but et exécute son plan sans se laisser détourner un instant ni par les gémissements ni par les soufTrances de l'homme; cet être, à dire le vrai, apparaît beaucoup plus à Tesprit comme une sorte de déification des forcef> de la nature, comme un nom collectif donné à une réunion d* idées abstraites que comme un Dieu vivant et bon, avec qui des rapports directs puissent être familiers et fréquents. Les philosophes du siècle dernier, attentifs à ne pas se compromettre, disaient simplement la nature^ oe qui ne les empêchait pas de s'attendrir et de déclamer même beaucoup sur elle. M. Simon emploie un nom plus touchant et plus vrai, mais au fond c est la même idée. La nature, devenue pour lui la Providence, n'a rien perdu de son impitoyable unifor^fiité.

' Ici encore, par conséquent, le premier élément d'une religion naturelle nous manque, puisque ce Dieu ainsi conçu ne peut ni ne doit s'occuper de nos besoins particuliers et de nos souffrances personnelles ; et nous, de notre côté, quelles relations nous est-il permis d'entretenir avec un tel Dieu? En vérité, nous aurons plus tôt fait de dire quelles relations nous sont interdites ; nous verrons assez, par ce qui reste, à quoi se réduit encore ici le fonds de sentiments sur lequel on pourra bâtir une religion naturelle.

802 DE Ll KELIGIOU NATURELLE.

. Entre la ProTÎdenoe, oomme H. Simon la décrit, et rhomme, ne peut subsister aucun des rapports qui résultent de demandes adressées et de grâces obtenues. Du moment ou Dieu ne s'occupe que des besoins généraux et ordinaires de notre race et non de nos besoins accidentels et particuliers ; du moment où l'individu est embrassé tout entier avec ses misères, ses désirs et ses faiblesses, dans un plan invariable, dont aucun article ne peut être changé ; du moment où tous nos maux ont été ou décidés sans retour ou négligés à dessein, il serait superflu à Thomme de rien demander, vu qu'il est sans espoir de rien obtenir. La part de biens à laquelle il peut prétendre, il la possède eo vertu des lois générales du monde. La part de maux qui lui est échue en partage, ces mêmes lois générales lui font un devoir de la subir. II n*a . pas besoin de prier pour garder l'une, il serait superflu d'intercéder pour éviter l'autre. Entre le Dieu de M. Simon et l'homme il n'y a nul rapport ni de prière ni de bienfait.

Point de prière, voilà qui est étrange ; car, dans la langue et dans les idées communes, la prière, c'est l'élément essentiel d'une religion. Demandez au passant ce qu'on fait dans cette église : C'est la maison de Dieu, dit-il ; on y prie. Dans l'acception vulgaire du mot, la prière est Tacle dont la religion est le sentiment ; la

DE LA RELIGION NATURELLE. vO>

prière est à la religion ce que la respiration csl à la vie. Point de prière, voilà qui est dur ; car la prière n est pas seulement le fond de toute religion, on pourrait dire qu'elle est le fond de toute âme humaine. S'il y a un besoin au monde qui survive à toute contradiction, qui fasse violence à toute obstination invétérée, et trêve à toute distraction étourdissante, c'est le besoin, c'est le sentiment de la prière. Oubliez Dieu, ce n'est que trop aisé ; oubliez-vous vous-même, cela n'est pas impossible; oubliez l'univers entier sousTempire d'une passion entraînante. Mais qu'il survienne un danger, que la mort se. dresse devant vous, et la prière va s'échapper de voire bouche. Nul instinct physique n'est plus puissant ni plus rapide que cet instinct moral. * L'homme'précipité dans une chute inattendue lève ses yeux vers le ciel en même temps qu'il étend ses mains devant lui. Si un dernier bégayement agite les lèvres .décolorées d'un mourant, celui qui le veille entendra balbutier ces mots entrecoupés : Mon Dieu, sauvezmoi ! El celte mère qui serre contre sa poitrine son enfant agile des convulsions de la "rnorl, elle suit sa respiration sifflante, la rapide décomposition de ses trails : son âme entière a passé dans celle de son enfant, mais la prière veille encore à côté de l'amour et de la douleur. L'instinct de la prière est lié à taules les fibres du cœur maternel.

Venez, si vous l'osez, Farracher h sa mère !

La religion de M. Simon est tenue d'avoir ce courage. Avec la Providence comme il la conçoit, la prière ne peut être qu'une illusion qui outrage la gi*andeur des desseins de Dieu. Un bon disciple de sa religion naturelle doit extirper ce penchant des entrailles mêmes de l'homme. Nulle opération n'est plus douloureuse, nulle aussi n'est plus nécessaire. Le chirurgien doit l'accomplir sans frémir. Ni M. Simon, ni avant lui le plus éloquent interprète de la religion naturelle, n'ont reculé devant ce pénible devoir, et le formidable scalpel n'a pas tremblé dans leurs mains. .

« Je médite, disait déjà Rousseau par l'organe de son vicaire savoyard, je médite sur l'ordre de l'univers, non pour l'expliquer par de vains systèmes, mais pour l'admirer sans cesse, pour adorer le sage auteur qui s'y fait sentir. Je converse avec lui, je pénètre toutes mes facultés de sa divine essence : je m'attendris à ses bienfaits, je le bénis de ses dons, mais je ne le prie pas ; que lui demanderais-je? qu'il changeât pour moi le cours des choses? qu'il fit des miracles en ma faveur? Moi qui dois aimer par-dessus tout l'ordre établi par sa sagesse et maintenu par sa providence, voudrais -je que cet ordre filt troublé pour moi?

Non, ce vœu téméraire mériterait plutôt d'être puni . qu'exaucé. »

Sur la trace d'un si grand maître, M. Simon, quoiqu'il laisse percer un peu plus de regret, ne peut hésiter. « C'est en travaillant, dit-il, et non en formant des vœux, que nous pouvons réussir. En courant dans une plaine, je sens tout à coup que la terre me manque et que je suis précipité : mon Dieu ! secours^ moi. C'est le cri que la nature m'inspire. Mais eonyment Dieu me sauvera-t-il? sera-ce par un miracle, en suspendant l'action des lois sur la pesanteur ? Non, cette espérance ne traverse même pas mon esprit. Jfe demande à Dieu de me faire trouver une branche secourable au lieu de me laisser rouler jusqu'à l'abîme. Mais celte branche, elle est là, dans la direction de mon corps : si elle y était avant ma prière, j'ai prié en vain : si elle n'y était pas et que Dieu l'y mette, ce miracle n*est pas moins étonnant que de suspendre les lois de la pesanteur. Ainsi ma prière, si elle est sérieuse, est la demande formelle d'un miracle. C'est tju'aufond elle n'est que l'instinct irréfléchi d'im être faible qui se sent périr. » (P. 379-380.)

Ainsi n'en doutons plus : des rapports de l'homme avec la Providence qu'on nous offre, il faut retrancher complètement la prière. Hommes, faibles hommes, pauvres, malades, proscrits, vous tous dont l'inquié-

tude et Tespérance précipitent les battements du cœur, retenez bien ceci pour ne pas l'oublier : la religion qu'on vous propose est une religion sans prière* !

Avec la prière et du même coup tombent nécessairement k reconnaissance et l'action de grâces. M. Si* mon fait de vains efforts pour sauver au moins cette forme de la prière. La justice et la logique s'y opposent. Point de Bienfait, point de remerclments. Échappé d'un péril imminent, si je crois que Dieu m'en a tiré, j'irai avec ardeur aux pieds de son autel lui offrir ma gratitude. Mais, si j'ai été sauvé uniquement par Faction régulière des lois de la pesanteur, si l'action divine a été à la fois et indifférente à mon péril et étrangère à mon salut, de quoi l'irai-je remercier? Dieu lui-même se rirait de mes vœux et de l'importance que je me donne en croyant qu'il a daigné prendre part à mes traverses.

Jlaisf au moins, je puis admirer la majesté de ses œuvres, la prudence de ses combinaisons, la sage ordonnance du plan du monde. Et cette admiration ne sera pas dépourvue, il est vrai, de toute reconnaissance; car, en ma qualité d'habitant du monde, celte organisation me profite, et tout le bien qui m'arrive en est le résultat. Voila, j'en conviens, les sentiments que

* Voir, sur refficacité de la prière, et sa conciliation possible

M. Simon a le droit d'exiger de moi à Tégardde sa Providence. Il s'est occupé de psychologie, je m'adresse à lui de bonne foi : peut-il me demander, au nom de cette idée abstraite qui exige une vue d'ensemble sur l'ordre général de l'univers, quelque chose qui ressemble à la vivacité d'une ferveur religieuse? Croire que Dieu a fait, au début de la création, une sorte de charte constitutionnelle, en vertu de laquelle je reçois, pour quelques moments, une vie qui n'est pas exempte de jouissances, mais qui est traversée par des souffrances inévitables et assombrie par la certitude de la perdre; admirer la sagesse qui se manifeste dans la généralité des œuvres divines, malgré un très-difficile problème que je ne puis résoudre et dont je suis directement victime, cela suffit-il pour faire naître en moi le vrai sentiment de la piété ? Ce sentiment, il faut l'appeler par son nom, c'est l'amour de Dieu. Le Dieu de M. Simon, je dois le respecter sans doute, l'admirer, lui obéir; mais en conscience, puis-je l'aimer? Un fils aime son père; mais le Dieu de M. Simon n'est pa^ un père dans le sein duquel je puisse verser mes peines et remettre le souci de ma destinée. Un sujet

avec la prescience divine, la note C. Je n'ai pas besoin de répéter ici pourquoi je n'interromps pas Targumentation dâ M. Simon pour mentionner les objections qu'on peut lui faire.

aime son roi, cela est plus rare, cela se voit cependant; mais le Dieu de M. Simon n'est pas même un roi, qui, après avoir administré un empire par de bonnes lois et de bons préfets, se montre parfois souriant à son peuple, et a encore des heures d'audience, où la victime dune injustice peut venir se plaindre, où le coupable, même justement condamné, peut encore demander grâce, où Ton peut obtenir remise d'une peine encourue ou d'une loi trop sévère. Le Dieu dont on. m'entretient est un bon législateur, qui, dans des temps bien éloignés de nous, a fait de sages institutions, à Tombre desquelles je puis vivre tolérablement heureux, en travaillant beaucoup, et en supposant qu'il ne m' arrive point d'accident. Je puis avoir pour sa mémoire, à un haut et vif degré, la nature du sentiment qu'on peut perler à l'auteur des histitiites et du Code civil. Bien habile qui allumerait à ce foyer languissant la flamme d'une religion !

* Nous avançons péniblement dans celte longue étude; mais vainement marchons-nous : nous ne nous rapprochons pas du trône de la majesté divine. Dieu reste toujours caché à nos regards, soit derrière les nuages de la métaphysique, soit derrière le voile splendide de la nature. Nul rapport direct, nulle communication intime, nul dialogue personnel si on ose ainsi parler, ne

"établit entre nous et lui. Nulle vraie religion ne rend naissance sur ce sol aride cultivé par la raison eule. Rien n'est décourageant, nous le sentons, <iomme cette lente et stérile recherche. 11 nous en coûte ^e laisser notre lecteur sous cette impression de désappointement et de vide. Nous eussions aimé, avant cSe terminer, à opposer à cette froide image d'une Providence abstraite, les traits familiers et chéris du Dieu de TEvangile, qui entend la prière du pauvre, et dont la sagesse se révèle aux petits enfants. 11 nous eût été doux de réchauffer au soleil de la foi nos membres et nos cœurs glacés par cette longue station dans une atmosphère décolorée de la raison pure. C'est une consolation qui ne nous est pas encore permise. Nous n'en avons point encore fini avec Targumentation de M. Simon. Il nous faut étudier encore quels rapports il nous promet d'entretenir avec Dieu dans une destinée future, et sous quelle forme extérieure il nous permet de traduire dès ici-bas les sentiments que son Dieu nous inspire. U Immortalité et le Ctilte font le sujet de ses deux derniers livres. Ce sera pour nous aussi Toccasion de nouveaux développements.

310 DE Là RELIGIO!i 5ATCRELLE.

Rappelons d'abord quel point nous a conduits, ou plutôt dans quel vide nous a laissés la recherche que nous avons entreprise à la suite de M. Jules Simon. Voulant fonder une religion tout entière, à Taide des seules notions que la raison fournit, nous avons dû faire pas* ser par la lUière d'un rigoureux examen l'idée rationnelle de Dieu, telle que, suivant cet éloquent interprète de la r3ison, Fintelligence humaine, par ses seules forces , peut le concevoir. Pour aborder cette idée divine, nous sommes d'abord remontés jusqu'aux sources mêmes de la métaphysique, jusqu'aux régions inconnues et sereines où habite , dans la majesté de son repos. l'Etre suprême, absolu et infini. Puis nous avons interrogé le spectacle de la nature, pour y admirer la sagesse providentielle de son auteur. Nous avons beaucoup appris, sans doute, mais peu profilé de celte double tentative. Ki le Dieu de la métaphysique ni le Dieu de la nature, interprétés par M. Simon, ne nous ont semblé propres à devenir l'objet d'une religion véritable dans le sens rigoureux du mot et dans toute l'étendue de la pensée qu'il renferme.

DE IK RELIGION NATUlfELLE. 311

c Dieu métaphysique, dans son immuable grandeur, au-dessus de toute intelligence, et par là même de oute adoration possible. Le Dieu de la nature, dont la rovidence a créé et gouverne le monde, est un maître ^'une infinie sagesse, mais d'une inflexible rigueur «[u aucune souflrance ne peut émouvoir et qu'aucune prière ne peut fléchir. I/un est une asbtraction inaccessible, Vautre une inébranlable volonté. Ni d'une ni d'autre part, sous aucune de ces formes diverses, ne peut s'établir entre Dieu et nous ce rapport direct et personnel qui constitue, comme nous l'avons dit, la véritable essence d'une religion. Et cette définition, nous l'avons vu aussi, n'est point une imagination arbitraire, c'est celle du bon sens et de l'usage ; c'est celle de la langue elle-même, qui appelle toute la religion un //m, le lien de Dieu et de l'homme, du ciel et de la terre.

Mais, dans toute argumentation, nous n'avons considéré pourtant les rapports de Thomme avec Dieu que tels qu'ils peuvent être dans son état actuel, cl tant qu'il demeure sur la terre qui est le théâtre de sa vie mortelle. On peut dire, et on dira certainement, que c'est là un point de vue étroit et matériel qui fait tort à la dignité humaine. I/homme n'est borné ni à celte vie ni à cetle terre. Une autre destinée rattcnd, une autre demeure lui est réservée. Les soufl'ranccs dont nous nous plaignons ne sont que les traverses d'un

Si2 DE LA^BELIGION NATURELLE.

voyage. Au delà des limites de celte, existence doit commencer pour lui la vie véritable, celle qui remplit toutes les conditions de son être, et qui ne doit pas plus laisser de vide qu'elle ne doit reconnaître de terme. De Tattente d'une vie future, des espérances qu'elle nous permet de concevoir, des épreuves qui nous sont imposées pour la conquérir, peuvent découler des rapports d'un ordre tout nouveau, qui doivent un jour nous rapprocher de Dieu, dont une enveloppe matérielle nous sépare encore aujourd'hui. L'immortalité doit mettre, dans un court délai, notre âme en contact direct avec Dieu , et, dès à présent, les sentiments qu'elle nous inspire, les perspectives qu'elle nous ouvre, ne peuvent-ils pas former un des meilleurs et des plus solides éléments d'une religion naturelle?

M. Simon le pense apparemment, car il consacre le troisième livre de son ouvrage à une démonstration éloquente, cent fois essayée, mais jamais peut-être avec autant de précision et de chaleur, de l'immortalité promise à rùmc humaine. Nous n'hésitons pas à placer ces pages au nombre des plus éloquentes qui soient sorties de sa plume : la chaleureuse générosilt'î de son ;\me semble y avoir passé tout entière. Après Platon, api^^s Rousseau, et surtout après l'Évangile, M. Simon tit>ave encore moveu d'émouvoir son lecteur

sur l'espoir dune autre >ie. Ce ne sont pas seulement

les vieux arguments d'un matérialiste suranné qu'il ^orase avec une argumentation dédaigneuse ; ce serait peu de chose : pour un maître élevé à Técole de Royer- CoJlard et des Cousin, un tel ennemi n'est plus à crain- <ire. Mais M. Simon s'en est pris très-r^solûment à un adversaire plus jeune, et d'autant plus redoutable pour lui qu'il est venu au monde assez prés des lieux où lui-même a fait ses premières armes philosophiques. VJne bonne partie de son raisonnement est dirigée à l'adresse des sectes panthéistes ; il combat très-nettement ces systèmes qui font rentrer l'âme humaine, au sortir du corps, dans le sein de je ne sais quelle substance absolue et infinie qu'ils décorent du nom de Dieu. C'est là ce que M. Simon appelle une immortalité dérisoire^ et jamais expression ne fut plus juste et plus poignante. Promettre à l'homme, en eflet, pour toute consolation, dans le déchirement de la mort, la perspective d'aller s'abîmer tout entier au fond du gouffre silencieux d'un être immense et sans nom , et d'y engloutir, sans retour, sa personnalité, ses affections et ses souvenirs, — lui annoncer qu'il se survivra, mais sans se reconnaître lui-même, comme l'atome imperceptible d'un grand tout, comme la goutte d'eau d'un vaste océan, c'est se moquer assurément, — et je ne crois pas que jamais raillerie plus amère se soit jouée des douleurs et des désirs du

pauvre cœur humain. Que m'importe, en effet, d'exister encore, si ce n'est plus moi qui existe, mais un autre, quelque grand, quelque divin, que cet autre puisse être qui vit en moi et pour moi ? Qu'est-ce que l'existence sans le souvenir et la conscience? Quelle dif- ' férence entre retourner à la matière , ou rentrer, oublié et s oubliant soi-même, dans le giron d*une substance commune, qui ne peut recevoir de moi ni déperdition ni accroissement? J'avoue, comme M. Simon, qu'en ces termes l'immortalité prétendue me serait tout à fait indifférente. Le Dieu-toul ne me parait pas essentiellement distinct de la matière, et le retour à Dieu me semble un synonyme adouci du retour au néant. L'immortalité dont M. Simon nous parle et qu'il nous démontre est bien différente. C'est l'immortalité de la personne humaine tout entière, avec la plénitude de ses facultés, la responsabilité de ses fautes, la persistance de ses sentiments. Disons le mot : c'est la vraie résurrection chrétienne ; c'est l'homme appelé à connaître Dieu tout entier, mais sans perdre son existence distincte et personnelle ; c'est Dieu vu face à face . dans le miroir de l'âme. Jamais la saine philosophie n'a tenu un plus noble langage. Ne recherchons pas de trop près si c'est bien sa langue propre qu'elle parle, si les idées qu'elle exprime lui appartiennent toutes bien légitimement , et si nous n'y retrouverions jpas , nous

chrétiens , quelques acccnls emprunlés à Tidiome de notre patrie. Ces sons chers et familiers ne déparent pas une mâle éloquence, et sont pour nos oreilles un charme de plus.

Mais l'argumentation nous presse, et nous n'avons pas le temps de nous arrêter sur ces beaux détails du livre de M. Simon. Il faut en revenir à notre éternelle, à notre impitoyable question. De cette immortalité promise et démontrée, quels rapports résultent entre l'homme et Dieu ? Ce que nous avons cherché vainement dans la vie présente, la vie future va-t-elle nous le fournir? Les espérances que la raison nou^ fait concevoir pour Tavenir de notre âme vont-elles jusqu'à nous mettre dans cette familiarité touchante, avec la Divinité nécessaire à toute pensée religieuse? La réponse qu'on peut faire à cette question dépend essentiellement des conditions qu'on assigne à la vie future, et de la définition qu'on en donne.

Ici encore, M. Simon parle comme le genre humain et comme l'Évangile. L'âme de l'homme est immortelle, sans doute, et sa destinée se prolonge au delà de ce monde ; mais cette destinée nouvelle sera heureuse ou malheureuse juste en proportion de l'exactitude que chacun aura mise à remplir ici*bas la tâche assignée, les devoirs imposés à la vie terrestre. Pour avoir droit à ime immortalité bienheureuse, il faut pro-

Ma DE LA RELIGION NATURELLE.

duire, au jour de la mort, le témoignage d'une conscience pure et d'une existence passée dans la vertu. La vie présente est ainsi la préparation de la vie future ; c'est le théâtre ouvert pour la conquérir. Cette conquête n'est point sans peines, sans larmes et sans sueur. Le devoir n'est point un maître facile à servir ; le sentier étroit du bien n'est exempt ni d'épines ni de précipices. Tout se réunit, au contraire, pour &ire de l'accomplissement du devoir par l'homme de bien une tâche rude et laborieuse. Du dehors ou du dedans, des circonstances extérieures ou de son propre caractère, il voit naître des difficultés ou des obstacles. Ce sont des passions qui l'entraînent : il doit les dompter ; ce sont des périls qui le menacent : il doit les braver; te sont des souiTrances qui l'accablent : il doit les subir. Considérées à ce point de vue élevé, ces mêmes souffrances dont la vie est pleine, et dont l'apparition faisait naguère le scandale de notre esprit, deviennent les épreuves de notre courage. On Ta dit cent fois, et M. Simon n'en a que plus de mérite à le redire sous des formes et avec une émotion nouvelles, la vie présente de l'homme n'est qu'un combat, et l'immortalité bienheureuse de la vie future en est le prix.

Maintenant, dans ce combat que l'homme doit soutenir par obéissance à la loi morale et en vue d'im

l)onheur sans fin, Thomme, suivant le système de H. Simon, a-t-il droit de compter sur Taide de Dieu? Dieu est le témoin, sans doute, de cette bataille généreuse, et l'antiquité disait déjà qu'il n'y a point de spectacle plus digne de ses regards : Spectaculum dignum ad quod respiciat Dem, vir bonus cum- mala fortuna compositus. ]\Iais doit-il en être l'auxiliaire? Il nous voit, il nous suit. Doit-il nous assister? Quand, sous la tentation qui nous entraine ou sous le malheur qui nous opprime, nous sentons ployer nos forces morales, avpns-nous le droit de demander au Dieu de M. Simon le courage qui résiste et la patience qui supporte? 11 ne peut rien, nous en sommes convenu, pour éloigner le calice de nos lèvres; ce serait un miracle, et toute demande de cette nature nous est interdite. Mais peut-il au moins nous inspirer la force de dire en soupirant : Que sa volonté soit faite 1

Sur ce point, il y a partage entre les docteurs ordinaires de la loi naturelle, et une grande incertitude semble régner dans l'esprit même de M. Simon. Évidemment M. Simon aimerait assez à établir, entre Dieu et l'âme vertueuse qui se débat contre les passions elle mauvais. sort, un dialogue intérieur et spirituel, un éehange de supplications et d'encouragements pareils à ce que nous dépeignent les livres mystiques de la foi

chrëlienne. L'idée d'une grâce divine s*ajoutanl à la force, pu plutôt à la faiblesse humaine, pour la mettre en mesure de tenir tête plus énergiquement aux périls et aux séductions de la vie, lui sourit beaucoup, et cette forme toute morale et comme épurée de la prière trouverait aisément grâce devant ses yeux. A plusieurs reprises il s'abandonne, avec plus d'entrainement que^e ^ prudence, à l'aspiration d'un noble cœur qui a besoin ^^ d'épancher ses peines et de renouveler ses forces dam le sein de la Divinité : « Nous pouvons, dit-il à la suil d'un passage que nous avons déjà cité, nous pou — vous demander (à Dieu) la force, la résignation^ 1^ vertu ; le bien de Tânie, non le bien du corps ; ce qim i est de notre destinée, et non ce qui touche à notre épreuve. Voilà la vraie prière, la seule permise. Ainsi nous ne dirons pas : Mon Dieu, fais-moi gagner mon procès; mais : Mon Dieu, fais que le procès soit gagné par celui qui a la cause juste, et, si je dois perdre, fais que je supporte ce malheur en honnête homme. » (P. 382.) Et ailleurs il ajoute, dans un très-beau mouvement d'éloquence : « A quoi nous rattacher, à qui recourir, quand le monde nous manque?... A qui se fier, quand notre amour est repoussé, quand noire vertu est calomniée, quand notre honneur est llétri? Vers qui crier contre le dédain impitoyable, contVe les cœurs fermés qui rejettent le sacrifice? Quelque

hose en nous nous excite à lever les yeux au ciel et à

ippeler Dieu à notre aide. » (P. 372.) Voilà des pa-

:x^)le8 assez significatives et assez claires, et d'on il sem-

Idlerait résulter que M. Simon nous permet d*invoquer,

^ans le combat de la vie, Tappui moral de la grâce

^vine. Mais tout d'un coup, comme s*il sentait qu'il a

mis le pied sur un terrain glissant qui ne le porte pas,

il ajoute, en changeant de ton, que la prière ainsi

comprise n'est pourtant au fond qu'un ferme propos de

faire le bien, et une aspiration vers Dieu.

On dirait qu'il a entendu dans le lointain la voix austère du grand prêtre de la religion naturelle qui le gourmande et qui l'arrache à ses écarts mystiques pour le ramener aux pieds des autels dépouillés de la logique. « Je ne demande pas à Dieu, dit sévèrement Rousseau, le pouvoir de bien faire. Pourquoi lui demander ce qu'il m'a donné? Ne m'a-t-il pas donné la conscience pour aimer le bien, la raison pour le connaître, la liberté pour le choisir? Si je fais le mal, je n'ai point d'excuse ; je le fais parce que je le veux ; lui demander de changer ma volonté, c'est lui demander ce qu'il me demande; c^est vouloir qu'il fasse mon œuvre et que j'en recueille le salaire. »

A notre^ avis, Rousseau, à son point de vue, a raison, et M. Simon lui-même, en y réfléchissant, se gardera de lui rien contester. D'après les don-

nées quil a admises, Tâine humaine doit être aujourd'hui exactement dans Téta où elle fut créée autrefois par la main de Dieu lui-même. Nul déchet, nul afTaiblissement, n'est survenu en elle depuis le jour où, pour la première fois, le soufQe divin vint animer la parcelle de boue dont fut formé le premier homme. Les notions de la raison seule ne nous donnent pas lieu d'afijrmer qu'un affaiblissement originel et héréditaire soit venu amoindrir le rapport primitif de nos qualités différentes. Tout enfant qui vient au monde reçoit donc une âme parfaite dans ses limites et dans son espèce ; pleinement appropriée, par conséquent, à la destinée qui lui est réservée, toute préparée pour la tâche qu'elle doit remplir.

De plus, d'après les données que M. Simon puise dans sa raison, le bonheur auquel Tâme humaine est destinée au delà de cette vie mortelle, et vers lequel elle doit tendre, n'est point une béatitude surnaturelle dont elle ne puisse jouir qu'en étant élevée au dessus d'elle-même et transformée dans son essence. C'est un bonheur, au contraire, approprié à sa nature, conforme à ses besoins, et qui doit être conquis par un effort proportionné à ses forces. Tout est en équilibre et en parfait rapport pour elle : les facultés reçues, l'obstacle à surmonter, le but à atteindre. Dès lors quel droit aurait-elle d'altendre, et quel besoin

d*obtenir un appui étranger, un supplément aux forces dont elle dispose par elle-même? Pourquoi demander, quand on a tout ce qui suffit? Pourquoi une armée, mise en campagne avec une pleine fourniture d'hommes et de munitions, se retournerait-elle à la première vue de Tennemi pour demander du renfort à son général? Pourquoi un ouvrier jeune et valide, pour soulever un poids de dimension moyenne, proportionné à la vigueur de ses épaules carrées, irait-il prier son maitre de mettre la main au levier avec lui? En tout cas, s'il fait cette prière superflue, le maître, n'ayant rien promis, a les meilleures raisons du monde pour tout refuser *.

Tout cela, dans les données de M. Simon, nous semble rigoureux et incontestable. Il n'y a, il est vrai, qu'un malheur, c'est que l'expérience intime de tout homme sincère ne s'accorde guère avec cette régularité théorique. En effet, va dire plus d'un lecteur surpris, je ne sens point en moi-même cette harmonie paisible des facultés, cet équilibre des épreuves et des forces qui devrait caractériser la perfection de l'œuvre divine. Quand j'examine le fond de mon âme, je ne me trouvepoint, assurément, tout à fait indigne du Dieu qui

' Voir, sur les conditions nécessaires pour justifier ptiilosophiquement la grâce di\ine, note D.

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