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m'a fait, ni complètement incapable de remplir la tâche qu'il m'impose. J'ai, il est vrai, de nobles facultés qui aperçoivent et admirent la vérité; j'ai de généreux instincts qui me portent au bien ; j'ai des sentiments qui m'élèvent. Mais tout cela est mélangé à des mouvements honteux et bas, et comme à des vapeurs épaisses qui montent de la terre dont je suis sorti. Et ce qui manque à ce mélange de dons célestes et de qualités matérielles, à cette combinaison de chair et d'esprit, c'est précisément ce que Dieu, ce semble, aurait dû y mettre en en préparant les éléments; c'est l'ordre, c'est la proportion, c'est la règle. Rien n'est en ordre dans mon âme : tout est déréglé, tout déborde. Aucun de mes sentiments n'est en rapport ni avec son objet ni avec son but. Appelé à passer sur terre quelques courtes années au travers de biens périssables et de maux éphémères, et à jouir ensuite du bonheur sans fin de la contemplation divine, je devrais, semble-t-il, n'éprouver pour les choses qui passent et qui finissent qu'un goût passager et fini comme elles, et réserver pour la source qui coulera sans cesse toute la soif de mon âme. C'est le contraire que je trouve en moi : j'ai pour les biens de la terre une passion sans relâche^ souvent trompée, jamais éteinte; les choses éternelles ne m'inspirent que de rapides éclairs d'enthousiasme qui traversent une langueur habituelle. Mes instincts
ne semblent même, nulle part, mis en proportion exacte avec les conditions de ma vie, qu'ils ont pour tâche d'assurer. Ils devraient, dans leur cours modéré, pourvoir à la conservation de mon être et à la propagation de ma race : grossis comme des torrents un jour d'orage, ils dévastent le sol même qu'ils devraient nourrir. J'ai une volonté, sans doute, pour les contenir ; mais quelle reine débile et facilement découronnée! Dès que l'orage des passions s'élève, sa voix n'est plus entendue. A faire le mieux, elle ne peut contrôler et régir que mes actions. Tous mes sentiments, toute la partie spontanée de mon être lui échappe. Elle peut contraindre ma main à faire le bien: elle ne peut forcer mon cœur à l'aimer; et c'est précisément (chose étrange et déplorable), c'est cet amour qui me manque. OEuvre de Dieu, enfant du ciel, je devrais aimer ma patrie et mon père, et je n'éprouve pour eux ni regrets ni tendresse. Ah! si j'aimais mon devoir, que je l'accomplirais aisément I Mais il me fatigue, il me dégoûte» il me répugne; et, lassé moi-même de ces dégoûts, dépité de cette force d'inertie d'un cœur corrompu, vous ne voulez pas que je puisse me retremper à la source même de tout amour, et demande à Dieu de mettre un cœur nouveau dans ma poitrine : Cor mundum créa in me, Dem, et spiritum rectum innova in viscerihns meis !
^ ti BlLlfilOM IfMaUI.1^ - , Non, répond la religion de M. Simon: Ûe cette corniption trop rédle et trop sentie de votre cœur, de cette débililé trop visible de 11 volonté libre, je n'ai point- d'explication i vous donn»-. Ne me demanda ^c point un remède au mal dont j'ignore 1« cause. J'aime mieux prendra le parti héroique de le nier carrànrat. Vous me dites que vous ne soitei point vos forces k la hauteur des épreuves auxquelles dles SMit mises, et qu'un auxiliaire vous est nécessaire: je vous r^wnds que cela ne peut ètra, et que mes raisonnements sont là qui le -prouvent, et je vous 191886 dans cet embarras. Vous me demsudei un aide pour rester fidèle àla vertu dans les peines ou les entralnemrats de la vie : je n'en ai point à votre service. La mer est grosse, j'en conviens ; votre esquiTestUrai léger; la nuit a bien peu d'éioiles, les vagues qui s'agitent vous cachent la côte et le fanal. Faites voile, ramez, nagez comme vous pourrez. Dîcu vous attend au portî mais ne comptez pas qu'il envoie à votre rencontre un bâti* menl de secours pour vous sauver.
Nous marcherons donc seuls et sans autre consolation que noire vertu dans l'existence : seuls aussi nous arriverons, chargés du fardeau de nos fautes ou de nos mérites, à la porte de l'éternité. C'est donc là enfin que nous entrerons avec Dieu dans ce rapport direct si longtemps et si vainement cherché. Le premier entre-
tien qui nous esi permis avec lui sera le dialogue solennel du juge et de Taccusé. C'est au jugement dernier et sur son tribunal que nous apprendrons à connaître Dieu. Nous comparaîtrons devant lui pour rendre compte de nos actions. Aux méchants le châtiment, aux bons la récompense ; cela va sans dire. La répartition des biens et des maux sera mise enfin, ce jour-là, en proportion rigoureuse avec les vertus et les vices. La conscience sera soulagée et la justice sera vengée des prospérités passagères du crime et des épreuves imméritées de Tinnocence. M. Simon attend ce beau jour avec une noble confiance : il le décrit avec une pieuse et paisible émotion. A la pensée du jugement divin, nulle inquiétude ne traverse son âme. Oserons^nous lui demander sur quel fondement il appuie cette assurance, et confesser humblement que nous ne la partageons pas? Une question importante, et que M. Simon parait ne pas avoir aperçue, corrompt toute notre sécurité.
Qu'une immortalité bienheureuse soit promise à Thommedebien, nous n'en doutons nullement, et nous en félicitons sincèrement tous ceux qui, en mourant, peuvent se rendre le témoignage qu'ils ont rempli pleinement leur devoir ici-bas, et qu'ayant toujours bien fait, ils méritent d'être à toujours bien traités. Mais qu'arriverait-il si, par hasard, nous n'étions pas de ce
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nombre-là? si de notre méminre eéf^raent interrogée, si (le notre «m^ence sondée dans ses retraites cachéfis, s'^jlcvoit un l^oignage accusateur? ei les sombres olartés de la mort, éclairant d'.oO' jour nouveau la route, que nous ayons siUuiBée, ne itaas faisaient apercevoir qu'une jeunesse emportée par le toiirbillcNa dés sens, un fige mûr distrait par les cAculs de l'ambition, une vieillesse appesantie par'les smicis de lamaladieet les glaces de l'âge! peu depoisées pures et d'actions charitables, partout une powsuile égoi^ de jouissances, de réputaticm, d'intérêt? si, comptant, dans le bagage denos souvenirs et de nos saitimenls, tout ce que nous devons laisser de ce cAté de la tombe et tout ce que nous pouvons emporter sur l'autre rive, nous «pus trouvions à peu près dépouillés et les mains vides 1 Si cependant la vie nous échappe, et que nous n'ayons plus ni loisir ni force pour expier le mal fait et regagner le temps perdu, quelle ressource nousresterat-il? à quel espoir pourrons-nous encore nous rattacher? Notre conscience nous juge; elle pressent, d^à la condamnation divine : peut-elle encore la prévenir? Y a-t-il, dans la religion de M. Simon, des cris de miséricorde, y a-t-il des aveux, des larmes,'des brisements de cœur, des humiUalions volontaires, des confessions désespérées qui puissent fléchir le Dieu de justice?
Le Dieu de la Religion naturelle récompense la vertu, punit le vice : voilà qui va bien. Mais est-il sûr qu'il pardonne au repentir?
La demande, sans doute, vaut la peine qu'on la fasse et qu'on y réponde. Eh bien, on ne le croira pas plus aisément que nous ne l'avons cru nous-mème : nous avons feuilleté, à plusieurs reprises, le livre de M. Simon, nous l'avons relu et relu, nous en avons pesé toutes les phrases, et il nous a été impossible d'y trouver non-seulement une réponse formelle, mais la moindre allusion à cette formidable question. Dans ce livre tout entier, consacré à la démonstration de l'immortalité de l'àme, à la description de la destinée future de riiomme, il semble que M. Simon n'ait jamais présentes à la pensée que deux sorte$ de personnes : des coupables, dont il ne parle que pour les flétrir; des gens de bien éprouvés, dont il exalte les espérances. Mais des criminels repentants, il n'en est question nulle part. La pitié, le pardon, le repentir, sont absents, même de nom, du ciel de M. Simon. De justice» on nous en entretient toujours; de miséricorde, pas le mol. Je suis resté, j'en conviens, confondu de cet étrange oubli, et tenté de me demander avec quels hommes parfaits ou dépravés, au sein de quel concert de vertus ou dans quel abime de vices, dans quel paradis ou dans quel enfer avait donc vécu l'auteur de
là Religion nuftire/le. Devons^Bous eroite qu'il n'a ja* ïtiais trouvé sur sa routé que des justes sans tadieou des coupables désespérés? N'a-t4t jamais entendu par^ 1er d'une taroisiéinedasse d'êtres humains^ qii*on appelle les pédieurs pénitMest
Hélas ! nous eraignoifê biài que le i^èncë de M; Siition ne soit la pn^lente abst^tion d'un homme t^rHri>le qui ne irait point affliger soii^leeteur^ et qui »'a rira^eonsolaiit à lui ^re.' Gary à y regarder de près, il iu>us est inipos8iUe# concevoir ce que sa reUgion naturelle,* atee le petk non^re de {Hrineipés dont il Ta pourràe et dans l^queb ses mouveroenta isont enferfEiés, peut laisser d'éspêraûce^ au pécheur effrayée contrit que pénètrent le regi^t de ses faites et la terreur de leur diâtîment.
Posez, en effet ces trois principes :
l/homme a toutes les forces nécessaires pour faire le bien : il a été créé avec tous les moyens de l'accomplir, et n'a perdu sur la route aucune de ses armes : S'il fait le mal^ comme dit Rousseau, c'est qu'il le veut, et il est sans excuse.
Dieu est invariable dans ses voies, et gouverne le monde par des lois générales auxquelles il ne fait pas d'exception.
Une de ces lois, et la plus sainte de toutes, a attaché à toute infraction volontaire du devoir un châti-
ment mérité. Ce n'est point là seulement comme les lois physiques, un principe d'ordre et de bonne administration, destiné à maintenir la régularité de Tunivers et la perfection de Tœuvre divine. C'est une loi de justice qui s'impose à la conscience humaine bien avant d'être confirmée par l'observation. Elle est gravée dans notre cœur en des traits si forls, elle paraît empreinte d'un tel cachet de nécessité, que des philosophes ont pu dire, sans blasphémer, que, dans sa généralité, elle oblige Dieu lui-même, et qu'il n'est Dieu qu'à la condition d'être juste, ou, pour mieux parler, parce qu'il est la justice même.
Où trouver maintenant, dans cet enchaînement rigoureux de propositions, dans cette suite d'anneaux serrés, le moindre interstice par où l'idée de pardon puisse se glisser? Comment pardonner quand il n'y a point d'excuses à alléguer pour le coupable, et qu'il est interdit d'apporter à la justice îiucune dérogation ex ♦ ceptionnelle? Ces principes s'élèvent autour du pécheur comme l'enceinte de fer d'un cachot : au travers de leur étroite soudure, aucune lueur d'espérance ni de pardon ne peut passer. Redoutable conclusion I Le Dieu de la Religion naturelle est donc un Dieu qui ne pardonne pas. Pas plus au dernier jour de notre vie que pendant tout son cours, pas plus pour notre salut éternel que pour * notre bonheur présent, ou pour le
développement de notre vertu, il ne nous est permis de lui adresser notre humble prière. Dans le gouvernement du monde, il est enchpfaié par les lois physiques qu'il a posées lui-même; dans le règlement du sort définitif des hommes, il n'bst que Tinterprète strict etrexécuteur passif de la justice. Une froide abstraction s interposera donc toujours enti^e lui et nous ! Nous disions naguère quon pouvait aussi bien l'appeler la nature que la Providence; appelons-le aussi .la justice : le nom d'une idée abstraite est ce qui convient le mieux à cet être qui procède toujours par des règles prédéterminées, et chez qui nous ne saurions jamais apercevoir aucun sentiment, aucun intérêt, aucune émotion personnelle. Hommes, faibles hommes, consciences travaillées et troublées, cœurs souillés par les passions, femmes infortunées qu'égara la fougue d'une tendresse impétueuse; mères qui, laissées sur la rive, suivez d'un regard effrayé vos fils emportés au hasard sur la mer des passions; pères dont le front sillonné de rides rougit de leur déshonneur, malheureux ou coupables de tout rang et de tout âge, vous savez déjà que la religion de M. Simon est une religion sans prières pour la faiblesse; retenez en- 4MTC ceci pour ne pas l'oublier : la religion qu'on vous propose est une religion sans pardon pour le repentir.
Je sais bien qiie ce n'est point sous cet aspect impitoyable qu'on est accoutumé à se représenter le^Dieu de la religion naturelle. Les dévots ordinaires de cette religion prétendue (au nombre desquels nous ne comptons point le généreux adepte qu'elle trouve aujourd'hui par hasard) ont, au contraire, l'habitude de se faire une idée beaucoup plus riante de leur divinité. Il y a un Dieu de la religion naturelle, fort en renom dans les romans et même dans les chansons, dont la sévérité n'est pas le défaut, dont la compassion et même quelque chose de plus, la complaisance, paraît êlre le caractère principal. C'est un Dieu bénin et paternel qui, non-seulement prend en pitié les faiblesses humaines, mais, comme un bon père de comédie, regarde même en souriant les ébats du vice aimable. Il y a le Dieu des bonnes gens, déité d'humeur enjouée, qu'on invoque le verre en main, et qui fait mûrir les vendanges. Nous avons aussi le Dieu déclamatoire des amants,. celui aux yeux de qui la passion tient lieu de vertu, et dont tous les héros des romans modernes mêlent le nom à l'ivresse de leurs voluptés impures, aux élans de leurs amours adultères. La bonté de Dieu, la miséricorde de Dieu, spnt des lieux communs courants de religion à l'usage de ceux qui n'en ont guère ; on a retenu cela du catéchisme, et on le répète comme un axiome commode, dont on ôte tous les correctifs,
ZSÎ BS LA MLIGIOR RATURKLLt.
foutes les restrictions salutaires. On garde le pardon en ayant soin d'omettre la pénitence, et Ton arrive ainsi parfois à faire de Dieu trois fois samt le confident de nos passions, et. presque le complice de nos égarements. Mais je ferais tort à H. Simon si je supposais qu'il n'éprouve pas pour ces profanations du nom divin la même indignation que le chrétien le plus sévère. Moraliste pur et logiden rigoureux, il n'est point accessible à de telles complaisances. 11 sait comme noys que Dieu est bon, sans doute, mais qu'avant tout il est le bien lui-même : tout contact avec le mal répugne aa fond même de sa nature; il est tendre, ntiais il est pur ; et .rien de souillé ne peut subsister devant ses regards. Devant ée foyer ardent de sainteté, toute impureté fond comme la cire et s'évanouit comme la fumée. Cette pureté jalouse est commune au Dieu de M. Simon et au Dieu de l'Évangile. Seulement, tandis que le nôtre a payé d'un prix divin et sanglant le droit de faire miséricorde sans cesser d*être rigoureusement juste, la religion de M. Simon, qui ignore ces mystères de la toute-puissance et de l'amour, laisse son Dieu enfermé et comme paralysé dans sa justice! C'est un Dieu qui n'a pas le plus beau des attributs de la royauté : le droit de grâce *.
* Voir note E.
Tout homme qui n'aura pas accompli pleinement son devoir en cette vie ou pleinement expié le mal qu'il a fait, est donc condamné sans rémission au tribunal de M. Simon. Or, maintenant, M. Simon est lui-même l'auteur d'un traité sur le devoir qui fait partie du petit nombre de livres très-sérieux qui ont eu, de nos jours, un succès populaire; nous ajouterons même, malgré de graves lacunes, habilement signalées dans ce recueil même, que ce succès Ait mérité. Ce livre, d'une morale honnête et même rigoureuse, ne contient pourtant aucune maxime empreinte ni d un ascétisme austère ni d'une mystique exaltation de sainteté. Ce n'est point une morale d'exception faite pour quelques âmes d'élite, adressée à des stoïciens farouches ou à des moines contemplatifs. C'est une morale accessible, imposée même au commun des hommes ; c'est la morale de tout le monde, celle sans laquelle on n'est pas tenu pour un galant homme dans le cours ordinaire de la vie. Ce ne sont point des conseils, ce sont des préceptes.
Eh bien, je prierai volontiers M. Simon de relire avec soin son propre livre, puis d'en faire, non pas à lui-même (à Dieu ne plaise que je sois si indiscret!), mais aux plus gens de bien qu'il a pu rencontrer dans son existence, une application exempte de sévérité ou- •trée et d*humeur misanthropique, mais préservée aussi
de cette indulgence banale qui fait le fond des jugeméiits courants de ropinion sôdàle. Je le prierai, laissant de côté toute prévafitiofn* favorable, d'acamin^ toutes les vies dont il donnait le détail avec lafh>idè impartialité, mais aussi avec Fmexorâble rigueur du Juge ; de ne rien surfiiiit, mais de ne rien passer; de s'abstenir également de supposa et de pardonner le moindre tort. Puis, cette bâlàiK^àtàctëétaiblie, ce compte en paAie double biéii dressië, qu'il veuille bien se représenter combien son jugement est loin d'égaler en délicatÊSse morale et en perspiicaëité sévère celui de l^esaintr pùtir qm le isdelHr de Thomme est un livre ouvert; qu'il veuille bien considéri^ ^^ae> tandis 4^é son regard à lui s'arrête à Fi^parénce et comme à récorce des actions, rœfl de Dieu pénétre dans les re^ plis cachés de tous nos sentiments ; tju'il suffît qu'à l'acte le plus honnête se mêle le moindre mobile d'amour-propre, de vanité ou d'égoïsme, pour en corrompre à l'instant tout le mérite aux yeux de Dieu, comme la plus légère vapeur ternit l'éclat d'un or pur ; que Dieu sait, que Uicu voit non-seulement ce que nous avons fait et dit au grand jour, mais ce que nous avons voulu et rêvé dans l'ombre; qu'il a entendu toutes les paroles expirées sur nos lèvres, tous les désirs refoulés dans notre poitrine, tous les sanglots étouffés sous le chevet de nos lits. Puis, qu'il se représente, au grand*
jour du jugement, lout ce bas-fond de Tâme montant à la surface et montré à la lumière, Thomme apparais* sant nu devant Dieu, comme il ne s'est jamais fait voir, comme il rougirait de se montrer à ses semblables, et puis je m'en rapporte à lui pour me dire à combien d*ètres humains s'appliquent les espérances de récompenses méritées qu'il nous développe, pour combien la pure, la stricte justice, telle qu'on peut Taltendre du Dieu de la Religion naturelle, est un sujet de confiance et non d'effroi .
Non, ce n'est pas seulement le misanthrope chagrin, le disciple impitoyable de Calvin et Knox, le janséniste empressé de damner ses semblables, c est le spectacle du monde, c est l'aveu de la conscience, c'est l'histoire entière du genre humain qui crient : Toute chair est corrompue ; il n'y a pas de jUste, pas même un seul. C'est le chœur de l'humanité entière qui répète : Si iniquitates observaveriSf Domine j Domine, quis stistinebit? Mais ce Miserere douloureux, qui sort des entrailles de tout homme, qui s'échappe de ses lèvres glacées par la mort, ne monte point au trône du Dieu de la Religion naturelle. Son métier, à ce Dieu, est au contraire d'observer les péchés des hommes, et d'en dresser Tineffaçable registre. Les nuages où il est caché ne s'ouvrent que pour laisser passer la foudre et les éclairs. Étonnez-vous ensuite que l'humanité n'ait ni
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attrait ni empressement à son approche, qu'elle craigoe j^^u'auson.de sa voix, et qu'elle dise en tr^tnblant commç les Israélites à Moisè : < Que Dieu ne nous parle a pas, car nous mourrons ! » .
Nous polirons arrêter là cette longue étude. .H i/mMBjMm elkt, que lootre démonstration soit complèt^ et que nous ayons épuisé tous les moyens que M. Simon nous offrait pour mettre l'inteSig^nce et l'âme humaine ea communication avec Dieu. Tous œs moyens ont été successivement -convaincus d'uiie égale impuîssanoe* Le Diieu que sa raison nous déipontre nous igi|<H*ev le Dieu que son observation déco)ivre nous dédaigne , le Dieu que sji conscience attend j^ inressent nous condamne, dette Divinité Jndifiërep^ç ou impitoyable ne nous cponait que pour nous ù^ sentir sa. justice. Le problème vital que nous avions posé à M. Simon est donc définitivement résolu. Sa religion n'établit pas de rapport entre Thomme et Dieu, elle ne remplit pas la condition d'une religion véritable.
Qu'aurions-nous de plus à ajouter? Ce qui est vrai de chaque individu, dans un corps, peut s'affirmer nécessairement du corps entier. Si chaque homme, pris en soi, ne peut trouver, poyr son propre compte, aucune relation directe ou rassurante avec Dieu, à plus forte raison les hommes, pris en société et en
masse, sous forme de nation, de cité ou d'État, ne peuvent-ils entrer dans de telles relations. Si la prière €st interdite au fidèle de la religion naturelle, le culte, qui n'est que la prière commune et publique, disparait aussi du même coup. Le culte est là forme collective, l'expression extérieure, Timagé sensible des rapports de riiomme avec Dieu. L'ombre disparaît avec le corps ; où il n*y a point de réalité, il ne saurait y avoir d'image.
Aussi la quatrième partie du livre de M. Simon, qui traite spécialement du culte, se trouve par là même réfutée ou plutôt évanouie par avance. Et aussi bien, il faut le dire, il n« paraît y attacher lui-même qu'une assez légère importance. A part une courte discussion sur la prière, que l'ordre des idées nous a contraint de devancer, ce livre semble plutôt destiné à démontrer le genre de culte que la raison naturelle ne peut permettre que celui qui lui reste et qu elle autorise. Ce compte négatif est fait d'une façon concluante. M. Simon passe en revue, dans un examen scrupuleux, toutes les formes de culte qui lui paraissent incompatibles avec sa religion naturelle, et ces formes sont, à peu de chose près, toutes celles dont Tusage est connu ou imaginable. La religion naturelle ne peut, suivant lui, avoir ni sacrement ni signe extérieur qui serve de ralliement à ses sectateurs et d'ini-
ii.* 22
338 HE LA RELIGIOS NATUIIEI.LE.
tialion à lour croyance Ich. iv, g 2). Acte libre, soumission toul intérieure de la conscience, elle ne comporte aucun engagement verbal, et ne peut se revêtir d'aucun unil'orme. La religion naturelle n'a pas de prêtre : le sacerdoce suppose une autorité humaine, fondéesur une délégation divine. La religion naturelle ne recoimait pas de tels mandats. Elle n'a pas davantage de rites solennels ou de cérémonies. Ses fêtes religieuses seraient ridicules; elles ne pourraient avoir qu'un caractère politique et ofiJciel, elles ne s'accompliraient [ju'en vertu d'un décret de l'État ; la religion naturelle ne recounalt pas de telle mission à l'autorité civile. « Tout temple, dit textuellement M. Simon, qui n'appartient pas à une religion positive est vide, c'est le l'antliéon. » Que reste-t-il après tant de négations? Des bonnes œuvres, des aumânes, des conversations pieuses sur les grands sujets de philosophie, (^esl abuser évidemment des mots que de donner à de tels actes le nom de culte. A ce compte, tout serait culte, le soin de la famille, l'éducation des enfants, les devoirs publics du citoyen. Les vertus morales peuvent être la conséquence du sentiment religieux, elles n'en sont point l'expression directe. Habituellement . unies à une ferveur pieuse qui les produit et les échauffe, on les en voit pourtant parfois séparées. Des athées, des matérialistes, ont rempli parfois tous
ces devoirs dans leur pureté et leur rigueur. Il n'y a d'acte de culte, à parler rigoureusement, que celui qui contient un hommage direct adressé à la Divinité. En ce sens, de tous les actes de culte que M. Simon admet comme conciliables avec la religion naturelle, un seul nous parait mériter véritablement cette qualiticationi c'est le serment qui prend Dieu à témoin de l'accomplissement d'un devoir politique ou judiciaire. M. Simon a la religion du serment, et en a fait noblement preuve. Ce n'est pas nous assurément qui le blâmerons d'une telle susceptibilité, mais Une faudrait pourtant pas la pousser trop loin, ni arriver à celte conclusion un peu plaisante qu'un sectateur de la religion naturelle qui n'est ni membre d'un conseil général ni témoin en police correctionnelle n'a guère d'occasion de faire un acte de culte en sa vie.
Laissons donc en paix cette dernière partie du livre de M. Simon, dont lui-même, je le répète, a l'air de faire assez facilement bon marché. Un seul point nous y a paru digne d'attention, parce qu'il ouvre sur l'état réel des esprits auxquels M. Simon s'adresse, et sur les conséquences vraies de sa doctrine, un jour triste, mais clair, qui confirme tout ce que nous venons d'avancer, et qui peut notis servir, en terminant, à la fois à bien déterminer le carac^ tère et à prévoir la destinée de la religion naturelle.
310 DS LA ABUGIOR llÂTnAELL&
c Cest une question, dit M. Simon avec sa bonne Cm accoutumée, de sàfm à Ton peut et si Ton doit se mêler aux exercices d'un culte po^tif, lorsqu'on n a pas d'autres croyances que la rdigion naturdle... % pouvons-nous, <xwuue les j^osophes de l'antiquité» entrer dans les temples et prendre part aux prières, sans accepter entièrement le dogme? Je vois un temple ouvert : j*j entre sans savoir si c'est une ègJâsQ catholique ou un temple protestant J'y vois une congrégation recueillie; j'entends un ministre qui prèdie une morale saine : après le sermon, Tas^ semblée se lève et chante un cantique. Ne puis-je m'asseoûr à ces exercices et goût^ ainsi la douceur d'adorer Dieu publiquement, sans foire par cela seul acte d'adhésion à des doctrines dont les principes me sont daiUeurs inconnus? » (P. 437.) Puis, constatant combien il est habituel aux croyants de la religion naturelle d*avoir celte déférence pour les usages communs de leur pays, M. Simon parait assez embarrassé de la sentence qu'il en doit porter. II la condamne en principe pur, sauf à la justifier habituellement en pratique. D'une part, sa franchise naturelle répugne, avec une délicatesse que nous trouvons excessive, à tout acte qui pourrait faire supposer plus de foi que le cœur n'en éprouve; de Tautre, il est trop dur d'ordonner aux hommes de rompre, sans retour, avec les plus
touchants usages de leur enfance, de leur famille et de leur patrie. M. Simon glisse tristement et timidement sur ce cas de conscience.
D*où vient, au fond, cette mélancolique incertitude? d'où vient même, pensons-y bien, la question qu'on pose devant nous? Quoi! voilà une religion qu'on nous offre comme suffisante, et la première chose que le prédicateur de cette religion fait, c est de chercher quelque moyen licite d'aller prendre part au culte d'une autre ! Je crois que la religion naturelle est la seule au monde qui conçoive et qui ait raison de concevoir de tels désirs. Quel est le catholique ou le protestant qui sente le besoin de faire bénir ses enfants et son mariage dans la foi juive ou musulmane? D'où vient que la religion naturelle seule est poussée, comme par un secret et irrésistible penchant, à aller chercher les consolations et l'appui, à se revêtir pour ainsi dire du vêtement extériçur et de l'uniforme d'une religion positive? N'y a-t-il pas là un aveu (d'autant plus précieux qu'il s'échappe involontairement de sa bouche), que, trop pauvre de son propre fond, il faut qu'elle vive d'emprunt aux dépens d'autrui ? Cet aveu n'est que l'expression d'une dure, mais incontestable vérité. La religion naturelle ne peut, n'a jamais pu subsister seule. Depuis que le monde existe, celte prétendue religion de la nature ne s'est jamais montrée, et n'a ja-
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mais régné dans cet isolement; elle n'a jamais paru qu'unie et fondue dans une religion révélée ; semblable il ces plantes sans consistance et sans vie qui ne peuvent croître qu'attachées à quelque tronc aux fortes racines dont elles enserrent les rameaux et aspirent le suc. La forme épurée qu'on nous présente aujourd'hui de celte religion naturelle n'a pas plus qu'aucune autre de consistance propre et personnelle. Elle est l'enfant, elle est l'élève de la religion cliréLienne, enfant toujours faible et chétirqui ne se soutient que dans les bras de sa nourrice, et qui tombe dès qu'il a la velléité puérile et mutine de s'échapper pour courir seul. En donnant à cette pensée quelques développements nouveaux sous n ne autre l'orme, nous compléterons ceux que nous venons d'oITrir, et nous résoudrons, chemin faisant, quelques dillieuUés que nous avons pu susciter nous-méme dans l'esprit de nos lecteurs, et que nous regretterions d'y laisser.
Il est un fait singulier qui nous a toujours frappé dans l'histoire, et qui a toujours paru à nos yeux la preuve la plus manifeste de la nécessité de compléter,
par une révélation suniaturelle, les notions de la raison pure, et de la certitude divine de celle que le monde adore depuis dix-huit cents ans. Les grandes vérités philosophiques que M. Simon nous développe, et sur lesquelles il appuie tout Tédifice de la religion naturelle, l'existence de Dieu, la Providence, l'immortalité de l'âme, la sainte loi du devoir, ces vérités, nous lavons dit, et nous le répétons avec le concert des docteurs de rÉglise, sont des vérités rationnelles, c est-àdire des vérités que la raison, à elle seule, sans nul secours extérieur, peut découvrir et démontrer. Nulle révélation n*est nécessaire pour les établir : un enchaînement excellent de démonstration les déduit, une échelle solide de raisonnements s'y élève de degré en degré. Elles sont la possession propre, le patrimoine de l'intelligence humaine.
Et cependant, chose étonnante, ces vérités, qui se démontrent toutes seules, si on les abandonne à ellesmêmes, si on les laisse régner seules dans l'esprit, elles ne vont pas tarder a s'obscurcir, à s'affaiblir et à s'effacer. La raison capable de les découvrir ne semble pas capable de les conserver. A peine trouvées, elle les perd; à peine rencontrées, elle s'en écarte : elle semble réaliser à leur égard le fameux emblème des Danaïdes ou du fuseau de Pénélope. Depuis six mille ans que le monde dure, la philosophie passe son
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temps à les conquérir et à les égarer, à les élever ellemême et à les démolir : c'est toujours à recommencer* Je sais qu'on a tant parlé, tant abusé du polythéisme,* qu'il parait ridicule d'y revenir encore, qu'il serait urgent de s'en taire. N'en parlons donc pas trop, j'y t^th sens, mais à la condition qu'on ne nous forcera pour-' tant pas d'oublier le surprenant enseignement qui en découle. Quoi! il y a dans l'intelligence des vërités qui lui appartiennent en vertu de sa constitution propre : ces vérités ne sont rien moins que Funité de Dieu, sat sainteté, sa spiritualité, TimmortaUté future Ae notre âme : et, pendant quarante stëdes, tout ^ce^lliiier lit rai-^ son a fait de ces richesses intellectuelles a'^ de les
jeter au vent et de les disperser au hasard ! Des dieux multiples, charnels et impurs; pour toute immortalité,
je ne sais quelle mesquine répétition de travaux et de peines de la vie présente, voilà contre quelle monnaie vile la raison, pendant quarante siècles, a changé l'or pur de son héritage ! Il y a eu, je le sais, de nobles protestations, qui ont préservé de la prescription les droits de la vérité et dérouillé sfes nobles armes. Mais qu'il est étrange que le titre de gloire et la prérogative souvent périlleuse de quelques-uns aient été d'avoir dit tout haut ce que tout homme, par sa nature, est en état de savoir et de comprendre ! Rendons à Socrate et à Platon tous les hommages dont ils sont dignes; mais
convenons que si les vérités qu'ils ont annoncées sont, comme on n'en peut douter, des vérités de raison et de nature, il est étrange que tout être qui participe à la raison et à la nature humaine ne soit pas toujours et partout un Socrate et un Platon.
Et puis, voici le comble du prodige : il y a eu un jour qui a une date certaine dans le monde ; il y a un lieu qui a sa place marquée sur nos cartes de géographie : dans ce jour, dans ce lieu, un homme est venu au monde, puis il a vécu, et il est mort. Et, à dater de ce jour, toutes ces vérités premières, si sûrement démontrées, si facilement égarées par la raison, sont devenues fixes et certaines. A partir de ce lieu, elles se sont répandues comme portées par les nuages, et transmises avec la rapidité de l'étincelle électrique. Elles sont devenues ce qu'il semble qu*elles auraient dû toujours être, l'axiome de toute science, la règle inébranlable de toute vie. L'intelligence s'en est pénétrée tout entière ; la langue même populaire s'en est empreinte ; mille chants harmonieux et mille voix rustiques les ont portées vers le ciel.
De tous les prodiges qui ont suivi Tavénement du christianisme dans le monde, il n'en est aucun, à notre sens, qui semble plus incompréhensible. C'est une merveille qu'il n'est pas même nécessaire d'être croyant pour apprécier. 11 semble au contraire que,
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plus on est philosoplie, c'est-ù-dire plus on croît à la puissance e( aux droits de la raison, plus on doive bien mesurer l'étendue d'une telle merveille. Que si, en effet, avant le christianisme, il navail existé pour l'intelligence humaine aucune vérité philosophique certaine; si, comme l'ont soutenu imprudemment quelques sectaires, c'était l'Évangile qui eût apporté aux hommes, avec la faculté de connaître ftieu, l'objet divin de cette connaissance, le coup de théâtre serai) plus facilement explicable. Nais la raison existait, et la vérité lui était apparue ; Vaslre était sur l'horizon, et l'œil était déjà l'ait pour l'apercevoir. Seulement l'astre était sans l'ayon, et l'œil languissant s'entr'ouvrail à peine. Voilà ce qui ne s'explique pas. Quoi ! ù raison de l'homme! vous pouviez d^à connaître et l'unité de Dieu et sa sainteté, et vous avez attendu quarante siècles et la parole d'un Juif pour y rendre hommaije! Ce n'est qu'après tant de milliers d'années écoulées que vous avez dit, comme le patriarche, en regardant la pierre où vous aviez dormi si longtemps : Véritablement, le Seigneur était ici, et je ne le savais pas ! Qu'était-it donc et quel langage vous a-t-il tenu, ce Christ qui a véritablement rendu à la nature humaine ses titres? De quelles paroles s'est-il servi pour dire à rintelltgénce paralytique : Lève-loi et marche I
Nul, sans doule^ ne sondera jusqu'au fond un tel mystère. Pour le pénétrer tout entier, il faudrait être dans le secret de cette volonté toute-puissante que rien n'arrête et devant qui tout plie. Tout n'est pourtant pas au même degré inexplicable même dans les miracles de la main divine, et il n'est pas impossible de se rendre compte, en quelque manière, de la transformation opérée alors dans lesprit de l'homme par le christianisme, et de la force que la révélation chrétienne prête encore aujourd'hui aux vérités rationnelles. Si cette explication ne donne assurément pas sur tous les points une parfaite clarté, elle élève, du moing, et recule d'un degré notre ignorance. Nous avons déjà fait assez pressentir notre pensée pour n'avoir que peu de chose à ajouter afin d'être compris.
Nous avons vu, en elTet, à la suite de M. Simon, par un triste mais consciencieux examen, que ces grandes vérités rationnelles qui dominent notre intelligence et sur lesquelles essaye de se fonder la religion naturelle, — toutes celles, principalement, qui regardent la nature de Dieu, existent sans doute dans notre esprit à l'état d'incontestables démonstrations logiques; mais elles n'y existent qu'environnées de problèmes épineux, et souvent efi rayants, qui en troublent la possession. Aucun des attributs éminents que notre raison reconnaît en Dieu ne marche sans être accompagné d un de ces pro-
bIcmes,sanssouleverii(icdc ces questions. La perrcL'lion de Dieu enlraine son îminulabililé, el pourrait sembler ainsi exclure, en certaine mesure, sa providence. Celte providence, à son tour, est contredite par le spectacle de la soufTrance et du mal, qui paraissent se jouer insolemment sur le théâli-e du monde. l.a sainteté de Dieu semble condamner sa justice à demeurer impitoyable, et celte justice sans miséricorde nous glace de terreur et pénètre, comme le trandiant de lépéc, dans la moelle con-ompne de notre faible cœur. Ainsi toutes les vérités de la raison suscitent, dans la raison même, autant de perplexités qu'elles y répandent de lumières, et c'est ce qui expbque la peine qu'éprouve notre esprit à les garder après les avoir conçues. I) les aperçoit, mais elles l'intimident; leur éclat l'attire, leurs menaces- le repoussent; elles s'imposent à lui, mais elles l'accablent. Tour à tour épouvanté et séduit, il les fuit el les reclicrclie. Quand il les a laborieusement élevées, il s'aiTéte consterné devant elles, détourne sa face, et se met lui-même à l'oeuvre pour les renverser. Voilà pourquoi jamais, nulle part, on n'a vu la raison seule pai- .sibtement maîtresse de son bien, le cultivant à soo aise, le fécondant en sécurilé et loin des orages. C'est là aussi le secret des plus tristes aberrations du vulgaire : lassé de porter plus longtemps en lui-même ces vérités tumultueuses qui mettent le feu au palais même
qu elles habitent, le vulgaire aime mieux se forger des erreurs et des idoles faites à sa taille, qui le consolent un moment, le divertissent et l'enivrent.
Ces problèmes, attachés ainsi aux pas de toutes les principales vérités de la raison, et qui lui font comme un sinistre cortège, sont-ils désespérément insolubles? La raison, en s y exerçant avec ardeur, en s'y appliquant sans relâche, peut-elle, dès aujourd'hui, en dé- . couvrir, peut-elle, pour demain peut-être, en espérer la solution? De tels essais de solution ont clé faits à toute heure et sous toutes les formes depuis qu'il y a des hommes qui pensent. Ce qu'on appelle les systèmes
de philosophie n'est guère autre chose que la collection
des tentatives de ce genre. Oserions-nous porter sur tous une sentence sans distinction et sans rémission? Découragerions-nous ainsi, par un scepticisme railleur, la raison de faire incessamment le tour de son bien, et de travailler, sinon à en étendre les limites, au moins à eh rafTermir les bords? A Dieu ne plaise! Dieu nous garde de railler jamais l'effort honnête et sincère de la raison humaine ! Dieu nous garde de fonder aucune espérance pour la foi sur la fatigue et le dégoût de la pensée! Parmi ces systèmes, d'ailleurs, qui ne sont, comme nous l'avons dit, que des efforts pour résoudre les éternels problèmes de la raison, il en est qui se recommandent de l'autorité des maîtres chrétiens les
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plus illustres. Sur l'accord de rimmutabilîté de Dieu et de sa providenide, la scolastique, par exemple, pensait avoir tout expliqué. Saint Augustin et Leibnitz ont, diacun à leur manière, rendu un compte, qu'ils croient satisfaisant, de l'entrée du mal dans l'œuvi^e de Dieu. Nous ne serons point assez présomptueux pour récuser d'un trait de plume tant d'honnêtes génies et d'émi- ' hents hommes de bien, et, sans nofls croire obligé de jurer absolument par leurs paroles, nous reconnaissons que ce serait être bien difficile que de se déclarer par avance mal satisfait de ce qui les contente.
Mais d^ux choses iious paraissent pouvoir être af&^ mées sans trop d'audace sur toutes ces solutions. D'uîie part, elles ne résoudront jamais tout; elles n'éclairaront jamais toutes les difficultés : toujours et partout, jl restera quelque chose d*incompréhensible dans de telles questions ; quelque ombre obscurcira les bords de la vérité Si des explications rendaient compte de tout, elles changeraient la nature de l'esprit deThomme, lequel, étant borné, ne peut embrasser la totalité des notions qui tiennent par quelque coin à l'infini. Elles devanceraient pour nous Theure où notre intelligence sera dégagée de toute entrave corporelle et aura franchi ses limites terrestres. Nous ne sommes point ici dans le Heu d'entendre, dit quelque part admirablement ce Bossuet, qu'on ne peut se lasser de citer;
nous nenlendrons jamais lout. Nous avancerons sans doute dans le champ de Tintelligence, nous ne le parcourrons pas ici-bas tout entier.
En second lieu, ces solutions ne seront jamais ni faciles à comprendre ni propres à être admises et goûtées par le commun des esprits. Elles resteront d'ingénieuses argumentations faites pour des esprits d'élite, des hypothèses proposées par des savants à des curieux. . Tandis que le problème est clair, pressant, populaire, la réponse qu*y donne le système de philosophie sera toujours lente à exposer, laborieuse à entendre, sujette à discussion, à distinction, à contestation. Tout homme sera en état ou plutôt sera mis en demeure de se poser la question; peu de gens auront le temps et la force d*esprit nécessaires pour comprendre la réponse. Disons mieux : la question, c'est la nature qui la pose dans son langage que chacun entend ; la solution, c'est la science qui Toffre dans son idiome technique et relevé. Prenez, par exemple, le problème effrayant de Texistence du mal. Tout homme qui souffre demandera toujours à Dieu : maître puissant et bon ! pourquoi m'avez-vous créé pour souffrir? C'est le cri de la nature et de la douleur. Mais répondez, comme saint Augustin, que, le mal étant la condition du fini, et le signe de l'imperfection, la nature finie ne peut être exemple de tout mal; ou bien, comme Leibnitz, que,
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dsns les séries diverses des futurs contingents possibles. Dieu a choisi la meilleure, ou du moins la moins mauvaise : combien croyez-vous qu'il y ait de patients qui TOUS écoutent?
Ainsi, quoi que fasse l'intelligence humaine et quoi que découvre la science, il restera toujours autour des vérités de la raison un ensemble de problèmes redou- , taUes qui en rendront la possession inquiète, instable, insuffisante. La raison cheminera toujours à peu près dans l'état où se flgnrait être l'imagination malade d'un des plus grands hommes qni aient honoré le métier de penseur : sur une chaussée étroite et glissante, avec un abbne ouvert à ses côtés. C'en est assez pour qu'elle ne goûte pas un jour de paix véritable, et que presque chacun de ses pas soit marqué par quelque chute. C'en est assez pour qu'il lui faille, même pour être tranquille et maîtresse d'elle-même, l'appui d'un auxiliaire qui n'est pas elle. Elle est comme ces souverains toujours menacés par l'insurrection de leurs sujets, et qui, pour être paisiblement obéis chez eux, ont besoin d'avoir garnison du dehors.
D'où vient cette insufGsance de la raison, cette impuissance à la fois d'atteindre à ce qu'elle cherche et de garder ce qu'elle possède "J Ne serait-ce point qu'elle n'est pas telle aujourd'hui qu'elle a été créée primitivement, qu'elle est affaiblie et blessée, et qu'étreignant
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par conséquent avec moins de force la part de vérité qui lui est dévolue, elle a plus de peine à se défendre contre la part d'ignorance et d'obscurité à laquelle elle est condamnée? C'est ce que la Bible nous raconte, ce que la théologie nous développe, et ce que je n'ai point à examiner ici. Quelle que soit l'origine du fait, ce fait existe. La raison, pour conserver même les vérités rationnelles, a besoin d'un auxiliaire étranger qui lui prête appui.
Cet auxiliaire, c'est la religion révélée, c'est le christianisme qui le lui a fourni ^ : et voilà pourquoi depuis le christianisme les vérités rationnelles régnent paisiblement dans le monde; voilà pourquoi on peut être sûr de trouver chez une nation les vérités rationnelles d'autant plus affermies que la foi à la religion révélée y est plus vivante. Personne ne nous contestera cette vérité, qui a presque Pair d'une naïveté. Les hommes croient d'autant plus fermement à l'unité de Dieu, à la spiritualité, à Timmortalité de Tâme, qu'ils sont plus chrétiens. Au contraire, et ceci est encore d'expérience. évidente, c'est quand le christianisme s'ébranle que les vérités rationnelles commencent à être aussi mises en discussion. C'est par les fissures de la foi que les systèmes contraires aux vérités de la raison, le pan-
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