‹ Questions de religion et d'histoireChapitre 14 sur 17 · II. Î · texte numérisé non relu

II. Î

leur, chrétien sans le vouloir et sans s'en douter. L'un et Tautre sont comme des grammairiens érudits qui feraient la gageure de choisir dans notre langage tous les termes issus d'une étymologie romaine, et de ne se servir que de ceux-1^ seuls. A chaque instant, pour les usages courants de la vie, il faudrait recourir è quelque mot d'une origine plus barbare. Eh bien, notre intelligence à tous est composée aujourd'hui de raison et de foi, comme nos langues de latin^ de germain et de celtique, et nous ne pouvons pas plus nous empêcher de parler chrétien que de parler français. Et si les savants parlent ainsi, eux dont le métier est d*étudier Torigine des idées et la portée des x termes, quel doit être le langage de ceux- qui n'y regardent pas de si près, et qui causent tout droit comme ils pensent! Je me suis do#né souvent le plaisir silencieux de rele- . ver, dans des conversations courantes, tout ce qui reste de christianisme incohérent et confus dans le langage d'honnêtes gens qui se croient fort éloignés et se trouveraient fort humiliés d'être chrétiens tout à fait. Chacun prend du christianisme ce qui lui plaît pour lui-même, et souvent ce qui Taccommode pour son prochain. Celui-ci garde le pardon, mais ne veut pas de l'expiation ; l'autre affirme la corruption humaine, qui n'est que trop claire, mais repousse le péché originel, qui seul l'explique. Tous acceptent le dévoue-

ment du sacerdoce et rejettent son autorité. Le christianisme est le fond commun d'idées religieuses où chacun taille à sa fantaisie. Voilà la religion naturelle commune ; rien n'est moins philosophique : c'est un christianisme délavé et étendu d'eau ; c'est un mannequin de christianisme sans consistance, sans nerfs et sans os, et Rousseau, il faut l'avouer, n'a pas mal choisi l'interprète d'un tel culte en lui donnant pour ministre un prêtre que Tinconséquence sauve à peine du sacrilège, qui n'observe pas les vœux qu'il a &its et célèbre des mystères qu'il ne croit pas.

Vous ne pourriez donc pas consommer d'une manière radicale et complète cette séparation désirée de la raison et de la foi en matière religieuse ; vous ne le pourriez pas si vous le vouliez ; mais il y a plus : j'ajoute que vous ne le voudriez pas si vous le pouviez. Je pose hardiment la question : Parmi ceux qui pensent que la raison peut aujourd'hui faire ses affaires à elle seule et n'a plus besoin de l'appui de la religion révélée, combien y en a-t-il qui, si on leur proposait de supprimer demain la religion chrétienne de la face du monde, oseraient tenter une pareille épreuve? Combien y en a-t-il qui pensent sérieusement que, si les nations civilisées cessaient demain d'être chrétiennes, elles continueraient à croire en Dieu , \ espérer une autre vie et à pratiquer la morale? Je parle à des déis-

tes, à' des hommes d*une pureté de doctrine morale irréprochable, qui veulent assurément que le genre humain continue à croire en Dieu, et à faire le bien. Eh bien, vous êtes les maîtres; voici la clef des églises : fermez-les; voici le catéchisme chrétien : brûlez-le. Si la raison en est venue à ce point de pouvoir se passer de tout cela et rester élevée et pure, tout cela doit vous paraître superflu. Allez donc : faites. Qui vous arrête, et d*où vient que vous pâlissez ?

Serait-ce que ce n est pas ainsi que vous l'entendez, et que vous voulez bien que la raison soit seule maîtresse pour vous et dans votre propre intelligence, mais que vous ne voulez pas qu'elle reste seule dans le monde et pour tout le monde? Auriez-vous conçu l'espoir de faire un compromis de bon accord entre la religion naturelle et la religion révélée, en vertu duquel chacun garderait une pariaela société, pour la posséder en paix? Les conditions de ce partafge seraient à peu près celles-ci : La religion naturelle serait la religion des esprits élevés, des gens cultivés, du petit nombre d'hommes en état de lire un livre de philosophie et suffisamment moraux pour se conduire seuls. La religion révélée servirait de règle aux gens sans éducation et sans lumière, et de consolation aux êtres faibles, chez qui le sentiment parle plus haut que l'intelligence. Dans la famille, la religion naturelle serait la religion du père et du jeune homme

émancipé : la religion révélée serait la pieuse croyance des femmes, des filles, la tutelle provisoire des fils en éducation. Dans la nation, là religion naturelle serait le guide des législateurs et des savants ; la religion révélée serait le frein des masses populaires.

Nous touchons ici un point trés-délicat, et nous serions affligé d'être mal compris. Respecter les convictions religieuses dominantes dans un pays, même quand (tn ne les partage pas, c'est une trés-louable disposition, et ce peut être, pour des hommes publics, par exemple, un devoir civique du premier ordre. Qui serait assez insensé pour accuser d* hypocrisie ceux qui mettent à Taccomplir une réserve scrupuleuse ? U est aussi un état d'esprit infiniment respectable, et que nous serions au désespoir de blesser par aucune parole imprudente. C'est celui qui consiste à estimer les vertus chrétiennes et les sentiments qui en sont la source, et non-seulement à ne pas combattre, mais à voir avec plaisir répandre autour de soi des croyances dont on goûte la pureté, dont on admire l'élévation, dont on apprécie l'eflicacité sainte, mais dont on regrette de ne pas avoir acquis pour soi-même une conviction personnelle. 11 n'y a là ni contradiction ni même inconséquence, et une telle situation d'âme, essentiellement passagère et provisoire, peut naître d^un mélange très^ délicat de scrupules et d'incertitudes sincères, dont

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chacun n*est comptable qu'à sa consôence. Mais autre chose sont des réserves d'une nature toute personnelle et dans laquelle aucune curiosité impertinente n'a le droit de pénétrer, autre chose serait un système raisonné en vertu duquel on accepterait et on réclamerait même la religion révélée pour autrui, en s'attribuant, à soi-même et aux gens de sa condition* intellectuelle, la dignité et Tindépendance de la religion naturelle. Rien ne nous autorise à prêter un tel calcul à M. Simon, dont tout le livre respire la sincérité. Mais on ne nous contestera pas qu'il a été fait et même professé assez haut plus d'une fois. La plupart des lecteurs de M. Simon tireront même, je le crains bien, de son œuvre quelque conclusion de ce genre ; car c'est ainsi assez ordinairement qu'on entend et qu'on pratique la religion naturelle. Dès lors, il nous est permis de nous adresser, en terminant, aux docteurs trop nombreux qui rêvent cet équilibre idéal de philosophie et de religion, et de leur dire que, de toutes les impossibilités, ils poursuivent la plus grande, et que, de toutes lés chimères, ils se sont forgé la plus creuse.

Nous concevons ce qu'aurait d'attrayant et de commode une transaction de cette nature entre la raison et la foi : elle ne gène ni ne dérange rien ; elle n'apporte aucun joug à la conscience, ni aucun trouble dans les États ; elle laisse tout en place et en paix au

dedans et au dehors. Mais, pour qu'elle tùl possible, trois conditions seraient nécessaires. Il faudrait que les esprits éclairés, qui pensent être assez forts pour vivre de raison, se contentassent d'une religion natur relie discrète et paisible, qui ne fit pas trop de bruit, ne soulevât pa^ trop de questions, afin de ne pas scandaliser les faibles et de ne pas troubler les croyances populaires. Il faudrait que la religion révélée, de son côté, se contentât de la part qu'on lui fait, et, sans troubler les grands esprits dans leur indépendance, s'estimât heureuse de faire le catéchisme aux enfants, de distribuer les sacrements aux femmes et de célébrer des offices pour le peuple. Il faudrait enfin que le& simples fussent assez simples, les faibles assez modestes, pour croire et obéir en paix, pendant que d'autres penseront librement au-dessus de leurs têtes. Or aucune de ces trois choses n'arrivera; à la transaction proposée il ne manque qu'une condition essentielle, c'est le consentement de toutes les parties contractantes.

Les esprits qui se croient éclairés et qui raisonnent ne resteront jamais longtemps enfermés dans les i limites étroites qu'on trace à la religion naturelle. Ce qu'il y a d'imparfait, d'insuffisant dans cette ébauche de religion, leur cause bientôt un malaise qui les force à en sortir. Les ménagements délicats d'ailleurs que

cette religion s'impose, pour pouvoir subsister à côté de la foi révélée sans trop la heurter, leur paraissent bienlAt contraires à la franchise d'allures dont la pensée libre a besoin. Libres on les a faits et voulus, libres ils seront ; toute liberté entraine beaucoup de bruits et quelques écarts; ils soulèveront toutes les questions; ils agiteront tous les problèmes un peu au hasard ; ils les traiteront à laventure, ils les résoudront souvent à rencontre de la prudence et sans respect pour les conditions de la paix conclue. Le résultat est assez vi* sible autour de nous. Parmi les élèves de cette noble école spiritualiste qui a honoré la philosophie de notre âge en revendiquant les droits de Tesprit sur la matière, combien aujourd'hui signeraient le symbole de M. Simon ? Ne pourrait-on pas nommer ceux qui, pris de vertige en sondant la nature de Dieu, se sont laissés choir dans Tabîme du panthéisme ; ceux qui, au contraire, brusquement effrayés, ont reculé jusqu'aux limites du matérialisme ; ceux qui s'abandonnent à une fatalité presque musulmane? Ne pourrait-on pas dire sur la cime de quel rocher ou sur la pente de quel gouffre se sont égarées toutes les espérances du troupeau, malgré les cris des pâtres alarmés?

La religion révélée, de son côté, on peut y compter, ne sera ni plus discrète ni moins exigeante. A tort ou à raison, cette religion se croit une mission dans le

monde : c'est de conquérir Tesprit humain tout entier, sans distinction de grands ou de petits. Forte de ce mandat qu'elle a passablement bien rempli depuis dixhuit siècles, elle ne respectera point la frontière qu'on lui pose, et ne se contentera pas de la part qu'on lui assigne. En lui abandonnant les pauvres d'esprit et de condition, on lui laisse sans doute sa tâche de prèdi-* lection, car elle est venue surtout pour ceux qui souffrent et s'humilient ; mais elle pourrait bien aussi prétendre que tout homme est pauvre à ses yeux, même les plus riches d'entendement et de science, et, sans délaisser ni l'éducation populaire ni la consolation des affligés, elle trouvera encore le temps nécessaire pour venir chercher la plus haute philosophie sur son terrain, et se jouer même doucement de l'orgueil de tout homme qui prétend se passer de la parole de Dieu. Philosophie, sociétés modernes, il faut que vous nous le laissiez dire : la religion chrétienne, malgré le langage que quelques imprudents lui prêtent, n'excommunie point votre esprit général^ n'étoufle point vos aspirations généreuses, n'enchaîne point votre liberté légitime ; mais elle pense avoir droit sur vous ; elle vous attend si vous venez ; si vous ne venez pas, elle vous cherche ; si elle est patiente comme une mère, elle est fière comme une reine ; elle n'acceptera point le métier que vous lui proposez trop souvent, celui de

servante de votre maison et de nourrice mercenaire de vos enfants.

Les masses populaires enfin,^t les esprits simples, le peuple des rues, des campagnes et des intelligences, ne se méprendront point sur le dédain secret, mais profond, qui préside à ce partage de l'espèce humaine; et, à moins qu'ils rie soient plus saints et plus humbles qu'il n'est permis de Tespérer, cette blessure de vanité troublera bèaticoup le calme de leur foi. Le seul fait de savoir qu'il y a au-dessus de leurs têtes des gens supérieurs en éducation et qui n'ont pas la même foi qu'eux, est un germe de doute qui fructifiera rapidement. Quand la liberté de la pensée paraît l'apanage de la science, les plus ignorants cessent de croire, s*imaginant que c'est autant de chemin fait pour être savant ; chez nous surtout, et de nos jours, cela n'est que trop vrai et trop évidemment démontré. Il y a eu des temps, en effet, où, dans tous les temples et dans toutes les écoles, on avait une vérité pour les initiés et une vérité pour les profanes ; ou le père discutait de philosophie dans les gymnases, pendant que sa chaste épouse filait le lin au pied de ses dieux lares. Mais ces temps sont passés, et ce n'est pas notre génération qui les verra renaître. Ils sont passés depuis le jour où le Fils du charpentier a prêché, sous les palmiers et sous le sycomore, à la femme de Samarie et aux pê-

cheurs de Génëzareth. Rêver aujourd'hui encore des distinctions de ce genre, «'est reculer de dix-huit siècles-eii fait de démocratie, et j'ai été plus d'une fois siïrpris,'àu delà de toute expression, d'apercevoir cette prétention à peine déguisée chez des esprits qui, de tous les progrès de la société moderne, apprécient principalement la tendance vers l'égalité absolue de tous les hommes. A qui pense-t-on faire illusion, avec des ménagements qui ne trompent personne, ni l'enfant qui grandit, ni l'ouvrier et le paysan qui savent lire dans nos regards? Ils disent très-haut derrière nous que ce qui est bon pour nous est bon pour eux, que la vérité n'a pas deux visages, et que si ce n'est pas à nous à croire comme eux, c'est à eux à penser comme nous. Us ont raison : de tous les droits de l'homme dont on a tant parlé, le premier, le plus sacré, ce n'est* pas le chimérique droit au travail, ce n'est pas le droit aux emplois qui est juste mais subalterne; c'est le droit à la vérité, à la vérité tout entière, sans addition et sans restriction. Les chrétiens sont habitués à honorer ce droit chez tout être marqué du sceau du baptême. Philosophes, auriez-vous moins 4e confiance dans la force de la vérité ? Amis souvent passionnés d'une égalité légitime, auriez-vous moins de respect pour les droits de la conscience humaine? Si le livre de M. Simon donne occasion à quelques esprits

de méditer ces considérations, qui sont de saison plus que jamais, nous ne regretterons pas sa publication, pas plus qu'il ne nous reprochera lui-même, j'en suis sûr, la franchise de notre langage et la liberté de notre examen.

Note A.

La question que soulève rimmutabilité divine, — la difficulté de concilier Tidée d*un Dieu immuable avec celle d'un Dieu libre, prenant soin des actes des hommes, écoutant leurs prières, gouvernant le monde, en un mot, avec ridée tout aussi certaine d'une providence, — après avoir joué le grand rôle dans toute la philosophie antique,^ a dû être examinée avec soin par les philosophes chrétiens; et il n'est guère, en effet, de théologie dogmatique où elle ne soit posée. On peut dire aussi qu'il n'en .est aucune où elle soit résolue d'une façon tout à fait -suffisante et affirmative. Avec la modération qui convient à des chrétiens,

c'est-à-dire à des hommes à qui il ne coûte rieii de reconnaître qo*ib ignorent, et qui, sans méconnaître aucun des droits légitimes de la raison, n*attaident pourtant pas d>lle la solution de toutes leurs questions, quelques théologiens éminents ont proposé des solutions généralement admises dans les écoles ; d'autres ont préféré confesser absolument leur ignorance.

« L'éternité proprement dite, dit Bergier (Dictionnaire « de théologie^ article hnwmtdbUité) , emporte essentielle-

« ment Timmutabilité A la vérité, notre esprit borné ne

« conçoit point conmient Dieu peut être tout à la fois libre « de faire ce qu'il yeut, et cependant immuable. Nous ne « pouvons aYoir de la liberté de Dieu qu'une idée ana- « logue à notre propre liberté, et cellen^i ne peut s'exercer « sans qu'il nous survienne un changement; c'est pour cela K même que l'Ecriture sainte nous parle des actions de « Dieu comme de celles de l'homme, semble lui attribuer « des affections humaines, de nouYelies connaissances, de « nouvelles volonlès, du repentir, » etc.

Et ailleurs (article Dieu), il ajoute : « Dieu est immuable, « et celte immutabilité n'est, dans le fond, que la nécessité (( d'être éternellement ce qu'il est..... Comriient concilier « cette perfection de Dieu avec ses actions 'libres? Noiis n'en « savons rien. »

« Comment, dit le P: Perrone {Prxlectiones theologicx, « éd. Ralisb., 1854, vol. IV, p. m), comment concilier « l'immutabilité de Dieu avec sa souveraine liberté? C'est « ici ce que vous pourriez appeler rénîgmé sacrée [hoc sa- « crum plane xnigma recte vocavetis) que les théologiens (( les plus illustres se sont déclarés incapables de résoudre.

« Nous rapporterons cependant ce qui nous parait conduire « de la façon la plus vraisemblable à sa solution. »

JLe P. Perrone développe alors la solution proposée par saint Thomas, et adoptée à sa suite par toute l'école scolastique, et dont il est très-difficile de donner une idée par une exposition sommaire ; elle consiste à considérer \ éternité comme un tout indivisible et simple qui.renferme en soi virtuellement tous les temps et tous les objets qui sont dans le temps, etc. Ainsi le changement, qui atteint les objets en leur qualité de contingents et successifs, n'atteint pas la connaissance que Dieu en a du sein de son éternité. 11 les voit à la fois par un acte simple et iipmanent dans les divers états quils ont parcourus, qu'ils parcourent et qu'ib, parcourront.^ Le passé, le présent et Tavenir sont tout à la fois devant ses yeux. Placé hors du temps, il voit le successif sans y prendre part.

Cette explication porte l'empreinte du génie profond de saint Thomas ; mais pour un esprit peu versé dans la philosophie, elle est peut-être aussi difficile à saisir que le problème. Nous avons donc le droit de compter le problème de rimmutabilité divine au nombre de ceux quT rendent ridée de Dieu difficile à saisir pour la raison, et qui exigent pai^ conséquent que, pour tranquilliser et éclaircir Tintelligence humaine, un secours étranger lui soit accordé.

NoT^ B.

La question de l'origine du mal est aussi une des plus anciennes de la religion et de la philosophie, ou, pour mieux

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