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sur celui de la discussion et de l'examen. A ces troupes ralliées et chaque jour croissantes, il ne manque qu'un capitaine pour les commander ; sa voix ne se fait pas longtemps attendre. 11 a la prudence et la fougue ; son œil est étincelant et sa main pesante. Bossuet entraîne l'érudition d'un docteur et la dialectique d'un philosophe dans les élans d'une éloquence antique. Tous ses écrits de controverse ressemblent aux charges d'une indomptable cavalerie ; le poids de la masse est doublé par l'impétuosité de la course. Les Variations, les Avertissements aux protestants, les Réponses aux ministres Claude et Jurieu regagnent chaque jour quelques pieds du terrain perdu par la foi. L'armée catholique, débandée par un instant de faiblesse, mais reformée en bataillons serrés, débouche de toutes parts par les postes mal gardés et accable son vainqueur confiant et sans défense.
Leibnitz, dont le regard curieux suivait du fond de l'Allemagne tous ces mouvements, qui, des hauteurs où il savait se placer, dominait tous les incidents de ces combats de la pensée, ne restait point indifférent à un tel spectacle. Ses écrits, ses correspondances témoignent, à chaque instant, de la sympathie qu'il ressentait pour l'athlète illustre du catholicisme. On peut croire, sans peine, qu'il lui était pénible de se sentir représenté et soutenu dans ce débat par des gens de la
SDR LÀ RELIGION DE LE1BNITZ, M
Taleor de Claude ou de Jurieu. D'ailleurs, autour de lui, rentraînement était général. M. de Rommel reconnaît rimmense développement du prosélytisme catholique en Allemagne dans cette première phase du dix-septième siècle. 11 ne compte pas moins de quinze princes allemands convertis presque à la fois. Il est vrai qu'il a pour chacun quelque raison tirée des intrigues des Jésuites ou de quelques faiblesses domestiques. Leibnitz, dont aucun intrigant ne se serait joué aisément, avait le mérite de reconnaître la valeur de ses adversaires, et subissait, de jour en jour, d'une manière plus visible, Tascendant de la vérité. C'est à ce moment de sa vie, selon toute apparence, qu'il faut rapporter la composition du Systema.
Quand et comment se ralentit chez lui et autour de lui ce mouvement qui se propageait avec une si étonnante rapidité ? Quel fut le temps d'arrêt de cette heureuse réaction ? Les faits de l'histoire et les correspondances de Leibnitz à la main, nous le dirons sans détour. La réaction religieuse du dix-septième siècle s'arrête le jour où, aux conditions de liberté restreinte, mais réelle, qu'avaient établie, en France, la pacification de l'édit de Nantes et en Allemagne la paix de Westphalie, succéda chez les catholiques une tendance malheureuse à recourir, malgré leurs engagements positifs, à Tappui du pouvoir temporel, à appeler en
aille à leurs arguments les moyens malériels de con- Irainle, et surtout à identifier leur cause avec celle du pouvoir absolu d'un homme et d'un roi.
La première moitié du dix-septième siècle, en effet, a été dans une certaine mesure un temps de liberté de discussion. La tolérance accordée par Henri IV aux protestants en France avait réduit le combat des deux cultes aux armes spirituelles. Ils s'étaient mesurés l'un et l'autre, non plus par la force des bataillons sur les champs de bataille, mais d'après leur valeur intrinsèque, par leurs preuves et par leurs œuvres. Cette épreuve avait été merveilleusement favorable à la religion catholique. On dit d'ordinaire que c'est dans les temps d'oppression que la grandeur de la foi catholique apparaît. Nous ne voulons rien ôter assurément aux mérites et aux vertus des martyrs : mais nous oserons dire que la résistance courageuse aux tourments matériels est une vertu commune à la vérité et à l'erreur, au fanatisme et à la foi, et que presque toutes les sectes religieuses ou politiques en ont donné de grands exemples. Les hérétiques de tous les àg<*s ont eu leurs héros et leurs supplices» comme les chrétiens de la primitive Église. Mais ce qui est propre à l'Église catholique et ce qu'on ne saurait imiter, c'est cette puissante organisation qui maintient la ferveur et prévient le relâchement, même au sein de la paix,
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qui contient la division et indiscipline ; qui sait, en un mot, non-seulement détruire mais produire, nonseulement nier mais, agir, non-seulement résister mais gouverner. Cetle supériorité de TÉglise catholique n'éclate jamais mieux que dans les temps de liberté. Pendant que toutes les autres .^ectes, abandonnées à elles-mêmes, du moment oii elles ne sont plus liées entre elles par la communauté des périls, ni soutenues par l'ardeur delà lutte, se divisent, se disputent, languissent, tombent dans la tiédeur ou dans une exaltation mystique, l'Église catholique seule conserve, dans les temps de liberté, son unité, sa hiérarchie, son autorité modérée, son obéissance raisonnable^ sa ferveur prudente et son zèle suivant la sagesse. C'est ce spectacle qui avaiUpuissamment contribué à la réaction du dix-septième siècle. Les divisions du protestantisme vainqueui* en Angleterre, en Hollande et en Allemagne, comparées avec l'unité paisible de l'Église, dans les mêmes conditions , étaient l'un des plus puissants arguments de Bossuet , et un de ceux assurément qui agissaient le plus sur un esprit ami de Tordre et de la règle, comme celui de Leibnitz. On le voit à l'insistance avec laquelle le landgrave le presse de sortir de la confusion babylonique de la Réforme.
Le retour au système de persécution et de violence, dont la révocation de TEdit de Nantes fut le signal, ôta
à cet argument une partie de sa force. Devant Tintérêt inspiré par les calvinistes bannis de France, tous les protestants firent de nouveau cause commune, et le protestantisme , alarmé pour son existence , sembla retrouver son unité. Ces mêmes ministres qui, luttant contre Bossuetà armes égales, entre Charenton et Paris, n'arrivaient pas à la moitié de sa taille, placés tout d'un coup sur le piédestal de la persécution , suivis d'un cortège de fugitifs qui joignaient des vertus au malheur, se trouvèrent tout d'un coup, dans l'estime de l'Europe indifférente, presque au niveau de Louis XIV. L'effet de la révocation de l'Édit de Nantes, pour ramener / l'intérêt des hommes généreux en Europe sur le protestantisme pâlissant, fut aussi grand qu'immédiat. Sur Leibnitz surtout, il fut presque décisif. A partir de 1685, il n'est presque pas une de ses lettres qui n'en porte là trace. Ce ne sont pas seulement les sentiments naturels à une âme élevée qui se rattache involontairement à des coreligionnaires malheureux et qui craindrait d'être soupçonnée d'une apostasie intéressée, c'est une inquiétude personnelle et qu'il ne dissimule pas. Le spectacle de la persécution donné par le premier pays et par la nation prépondérante d'Europe, réveille chez lui les instincts jaloux d'indépendance du philosophe. La vue des protestants dispersés, des jansénistes justement condamnés par la
cour de Rome, mais mesquinement poursuivis par la police, plus tard de Fénelon même languissant en exil, malgré l'héroïsme de «on obéissance, le ramènent visiblement du côté de la 'Réforme, où il trouve, non pas plus de liberté véritable (il en convient luimême en plus d'un endroit), mais, à la faveur de la multiplicité des sectes, plus de facilité d'échapper à la main d'un maître.
Encore si ce maître eût été ce chef spirituel de la foi, dont Leibnitz avait toujours parlé avec tant de déférence et de respect ! Mais, il faut en convenir, le maître des consciences, on aurait dit, après la révocation de VÉdit de Nantes, que ce n'était pas un pontife mais un roi, qu'il ne s'appelait pas Innocent XI, mais Louis XIV. Louis XIV, dans le siècle auquel il a donné son nom, fixait les regards de toute l'Europe, et il avait fait du rétablissement de l'intolérance en quelque sorte son affaire personnelle. Il afïichait assez naïvement la prétention de régenter le catholicisme en le défendant. 11 avait fait et entretenait à dessein une sorte de confusion entre sa gloire et celle de Dieu ; il prenait les armes pour les assurer et les venger toutes deux. Les protestants et les jansénistes lui semblaient plutôt encore des rebelles que des hérétiques moins coupables de désobéir à la loi de Dieu que de ne pas professer la foi du Roi. L'ardeur d'amour-propre per-
sonnel qu*il portait dans toute controverse religieuse et qu'il accompagnait de sa hauteur et de son faste accoutumés, faisaient de lui, aux yeux de l'Europe, le représentant officiel du catholicisme, et malheureusement le clergé de France, par un éblouissement d'enthousiasme et une reconnaissance imprudente, avait autorisé cette assimilation. Peu de choses, suivant nous, ont fait plus de mal à la foi dans le monde que les hymnes d'adulation et les maximes (il faut dire le mot) de pure servitude que fit entendre le clergé français au pied du trône de Louis XIV. Peu de choses furent plus déplorables que cette éloquence sainte prescrivant du haut de la chaire, la Bible à la main, l'obéissance passive de tout un peuple. Nous savons, nous apprécions les excuses. Une race perdue dans la nuit des temps, formant comme une chaîne dont presque tous les anneaux étaient de grands souverains, et au milieu desquels brillait, comme un diamant d'une eau pure, l'héroïsme de saint Louis ; — un prince presque né sur le trône el dont l'enfance avait paru miraculeusement protégée par la main divine ; — l'éclat inattendu des armes et des lettres; — le concours dévoué, l'admiration passionnée de tout ce que la France comptait d'hommes de bien, de cœur et de talent, tout cet ensemble expliquait la sincérité de l'enthousiasme: et sans tous ces motifs réunis, Bossuet, tout Bossuet
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qu'il est, ne comparaîtrait pas «sans tache devant la postérité. Mais il n*en est pas moins vrai que la glorification excessive de Louis XIV par le clergé français porta à la réaction religieuse du dix-se{)tième siècle un coup fatal et définitif. Il vint un jour, en effet, où le nom de Louis XIV devint à charge à presque tous les cœurs honnêtes en Europe; où ce nom représenta une pénitence dépourvue d'humilité et suspecte d'hypocrisie, le faste excessif d'une cour entretenue aux dépens d'un peuple entier, l'enivrement d'une volonté orgueilleuse se plaisant dans l'incapacité et la bassesse de ses ministres; et ce jour-là, ce fut une révolution protestante, au delà de la Manche, qui donna le signal de la résistance des nations aux prétentions d'unemooarchie universelle, et de la protestation des vieilles libertés de l'Europe chrétienne contre des théories byzantines de despotisme illimité.
Ce serait méconnaître le caractère de l'esprit de Leibnitz que de contester l'influence que ces mouvements généraux de la politique européenne durent exercer sur ses convictions religieuses. L'inimitié de Louis XIV, qui respire dans toute sa correspondance, commune à tout bon Allemand à la fin du dix-septième siècle, défit en lui ce qu'avait été sur le point de faire l'admiration de Bossuet. La force matérielle des dragonnades effaça Tempreinte laissée par la force des
arguments. C'est à <»s oscillations, à ce flux, pour ainsi dire, et à ce reflux de son esprit, que nous avons voulu faire assister un instant nos lecteurs. Ils nous pardonneront nos longueurs, s'ils prennent comme nous un intérêt sincère à l'analyse morale d'un caractère éminent; si, comme nous aussi, ils pensent qu'en religion plus qu'en toute autre matière, les mêmes questions se reproduisant toujours et le cœur humain opposant aux mêmes appels de la grâce les mêmes résistances, Tétude du passé est une source précieuse de , lumières. 11 n'y a plus de Leibnitz dans notre siècle : Uieu ne les promet ni ne les donne à tous les âges. Mais nous avons encore autour de nous plus d'un esprit éclairé et d'un cœur généreux, que la grandeur touchante du catholicisme attire, que des préjugés retiennent et qui mêlent souvent des considérations élevées de philosophie et de politique humaine aux délibérations de leur conscience. Nous avons aussi à prendre notre humble part dans une réaction religieuse, aussi surprenante bien que moins brillante que celle du dix-septième siècle, et qui pourrait, si les mêmes fautes étaient commises, être par malheur aussi passagère. Il ne saurait être inutile de reconnaître, pour les éviter, sur quels écueils on peut échouer.
Décembre 1859.
P. S. Depuis la publication de cet article, qui ré-
monte déjà à six années, le monde savant doit au jeune et érudit éditeur des Œuvres complètes de Leibnitz la connaissance de beaucoup de lettres inédites échangées entre le philosophe allemand et le grand évéque français, au sujet de la réunion projetée des protestants à r Église. J'ai lu avec le plus grand soin toutes ces pièces dignes du plus haut intérêt, comme tout ce qui émane de tels hommes. Mais leur connaissance ne m'a point décidé à rien changer aux considérations qu'on vient de lire. Il resle évident pour moi, par les raisons mêmes que j'ai exposées, que toute cette correspondance est étrangère à la composition du Systema theologicum et à l'état d'esprit qui a inspiré cet opuscule. M. Foucher de Careil, dont l'avis a tant de poids en cette matière, n'en persiste pas moins à considérer le Systema comme ce qu'il nomme une pièce irénique^ c'est-à-dire destinée à contribuer à la pacification religieuse, et il annonce qu'il fera voir dans la suite de sa publication qu'elle n'est pas la seule de ce genre. Tout dépend, suivant moi, du sens exact que M. de Careil attache au mot irénique. S'il entend par là une véritable pièce de négociation, un factum diplomatique présenté au nom des protestants, dont Leibnitz était en quelque sorte le plénipotentiaire, on a vu pourquoi il nous est impossible de reconnaître un tel caractère dixx Systema. Si M. de Careil veut seulement dire que
Leibnitz, prévoyant le moment où il serait amené à rentrer dans le sein de l'Eglise catholique, avait préparé le Systema comme un manifeste de nature, par Tesprit conciliant dans lequel il est rédigé, à lever les scrupules de beaucoup de protestants et à les décider à faire ce grand pas avec lui, nous n'avons aucune objection à cette hypothèse. Mais Leibnitz, en procédant ainsi, eût fait véritablement acte de catholique. Expliquer aux hérétiques et aux incrédules les points qui les séparent de FÉglise dans un langage conciliant, et en atténuant le plus possible la dissidence, ce fut toujours le procédé en usage et en honneur chez les grands apologistes chrétiens. Le procédé contraire, fort de mode aujourd'hui, est de date récente, et ce n'est pas Rossuet qui en aurait donné le modèle à .Leibnitz.