SUR
L'intolérance; et la liberté religieuses
Novembre 1853.
Dans notre infortuné pays, où tout est toujours à recommencer, les discussions ne finissent jamais. Nous croyions que le temps était passé des débats sur l'intolérance et la liberté religieuses. Notre société tout entière vivant sur l'accord paisible des citoyens sans distinction de communion religieuse, et l'Église catholique plus qu'aucune autre ayant trouvé son compte à cette vie commune, la preuve nous semblait faite que l'autorité spirituelle n*était nullement incompatible avec la liberté civile des cultes, et que la soumission morale des
âmes faisait encore son chemin et son œuvre, sans la contrainte matérielle des corps. L'incrédulité le sentait comme nous. Elle voyait à regret que c'en était fait de ses déclamations sur Tintolérance, et qu'il lui fallait renoncer à une des armes oratoires dont elle s'était le mieux servie. Réduite à son fond personnel d'argumentation et de logique, elle se trouvait fort au dépourvu et la moindre clameur de persécution aurait beaucoup mieux fait son affaire.
Des écrivains catholiques, nous ne savons à quel propos, ni pour quel motif, ont trouvé bon de lui rendre le terrain qui manquait sous ses pas. Une polémique toute rétrospective, qui ne correspond à aucun fait nouveau et ne peut aboutir à aucun résultat pratique, une discussion historique sur la valeur .d'un des actes les plus généralement condamnés de la politique royale, leur ont servi de texte pour mettre au jour toule une théorie de persécution. Ils l'ont produite sur un ton railleur et avec une rigueur abstraite qui font voir assez, Dieu merci, combien l'application en est éloignée. A l'ardeur avec laquelle le gant, à peine jeté, a été relevé, on a pu s'apercevoir que ce champ de bataille convenait fort aux adversaires. Ces assertions imprudentes ont été discutées et réfutées sur-le-champ par plusieurs journaux philosophiques, tantôl avec Taccent d'une indignation sincère, tantôt avec l'empressement
affecté de l'huissier de la comédie, enregistrant les coups de bâton pour se les faire bien payer.
11 ne faut pas que Timprudence des uns et la vivacité des autres fassent ici illusion à personne. Tout ceci est du bruit, et rien de plus. C'est du passé dont on ne réussira pas à faire du présent. Ce sont des mots derrière lesquels il n'y a pas de choses. Il n'y a pas la moindre inquisition en germe, ni la plus petite flamme de bûcher à l'horizon. Les discussions et les paradoxes de journaux n'ont pas l'efficacité nécessaire pour changer la réalité des choses et la véritable situation des hommes. La vérité des faits la voici, telle qu'elle ressort de soixante années d'expériences;
Depuis 1 789, tous les actes éclatants d'intolérance en matière de religion ont été dirigés contre TÉglise catholique et soufferts par elle. Les catholiques en ont été les victimes et non les auteurs.
Toutes les grandes mesures de liberté religieuse, au contraire, ont été conquises au profit de l'Église catholique, par ses efforts et sur ses instances. De sorte que dans l'Europe nouvelle, la cause de la liberté religieuse est avant tout et surtout la cause de TEglise catholique.
Telle est la réalité. 11 suffit de jeter les yeux sur l'histoire de ces dernières années pour s'en convaincre. Il y a eu, dans l'Europe moderne, trois grandes perse-
cutions pour causes religieuses; toutes les trois ont eu r Église catholique pour objet. La première a commencé le lendemain même du jour où la philosophie du dix-huitième siècle est entrée, Tétendard levé, en possession du pouvoir. C'est deux mois après la déclaration des Droits de l'homme que TAssemblée constituante a entrepris de faire savoir aux populations, par autorité de justice, sous quelles formes et par quels organes il leur était permis d'adorer Dieu. Les populations et les prêtres, ayant trouvé celte fois, comme au temps de saint PieiTe, qu'il valait mieux obéir à Dieu qu'à des hommes, même à des philosophes constituants, une persécution s'est élevée, acharnée, violente, inquisilive, ne respectant ni le secret des familles, ni le domicile du citoyen. Son souvenir est encore écrit en traces de feu sur les débris des chaumières de Bretagne, en lettres de sang sur les parois de l'église des Carmes.
Tournez maintenant la page sanglante des révolulions. Voyez-vous ce vieillard arraché de son palais, et traîné, entre une escorte de soldats, à travers les monts glacés des Alpes, puis gardé à vue dans une prison royale sous la main de fer du conquérant du monde? Est-ce un chef d'école philosophique ou un réformateur prolestant? C'est le vicaire de Jésus-Christ, la clef de voûte de l'édifice catholique, c'est l'éminente personnification de l'Église, persécutée pour avoir
voulu défendre, contre une volonté sans frein, l'indépendance spirituelle du pouvoir des clefs. Voilà la vie* time auguste de Tintolérance d.u dix^neuvième siècle. Enfin, de nos jours, nous avons vu à nos portes une véritable guerre de religion. Dans cette lutte du Sunderbund, terrible prélude des grandes agitations de TEurope, où étaient les champions de Tintplérance, où étaient les défenseurs de la liberté religieuse? Des catholiques demandaient le droit de laisser en liberté Téducàtion de leurs enfants et la direction de leurs consciences à une congrégation respectée, qui était chez eux en possession d'une existence légale et d*une confiance universelle. Les radicaux protestants foulaient aux pieds, pour le plaisir dexpulser des moines sans défense, tous les droits de la souveraineté politique et de la liberté individuelle. De cette lutte, où le bon droit a été trahi par le sort des armes, un régime d'oppression est sorti et dure encore : régime le plus inique et le plus hypocrite qui se soit jamais joué de la conscience humaine; régime toujours menacé par Timpatience frémissante des peuples, toujours rétabli par le poids d'une violence croissante et qui appelle sur le radicalisme philosophique et révolutionnaire la justice du ciel et des hommes.
Nous avions donc raison de dire que, de nos jours, l'intolérance en matière de religion est la grande en-