‹ Questions diplomatiques de l'année 1904Chapitre 12 sur 73 · I. — Du QUAI d'Orsay a l'avenue d'Eylau · texte numérisé non relu

I. — Du QUAI d'Orsay a l'avenue d'Eylau

Il y a des questions qui nont pas de chance. Soit qu'elles s'ouvrent à de mauvais moments, un jour de première ou de grand prix, soit qu'elles durent trop et qu'en durant elles écartent d'elles la mobilité de l'attention publique, elles s'acheminent vers leur solution dans une indifférence croissante. Quand on les rencontre, on dit du bout des lèvres : « Ah ! c'est vous ! » et l'on passe sans se retourner. C'est à peu près l'impression que le public a ressentie, lorsque le 1*'"'' janvier 1904 l'agence Havas lui a, pour ses étrennes, donné d'excellentes nouvelles du traité franco-siamois.

Ce traité eut cependant son heure de célébrité. M. Delcassé l'avait conclu parce que tous nos agents au Siam s'accordaient à affirmer que la situation, telle que l'avait faite le traité de 1893, n'était plus tenable. C'étaient de perpétuels conflits, des incidents de frontière, des froissements de toute sorte. Les deux gouvernements avaient donc essayé de substituer à ce régime de piqûres d'épingles un régime de confiance, et, à la suite de longues négociations, M. Delcassé et Phya Suriya, ministre de Siam à Paris, avaient, le 7 octobre 1902, signé une convention.

Ce que fut l'accueil fait à celle convention, on s'en souvient encore. Les « milieux coloniaux » déclarèrent, que c'était la perte de Tlndo-Chine et que le Siam nous avait « roulés ». Bien qu'on fût habitué à voir les coloniaux demander le plus pour avoir le moins, on estima cependant à la Chambre, que nous aurions pu — territorialement, économiquement, politiquement — exiger davantage. Le gouverneur général dé l'Indo-Chine suggéra, d'autre part, l'idée de concessions de chemins de fer utiles au commerce de notre colonie. Et, devant ces propositions — qui ne s'étaient pas produites antérieurement — comme aussi devant le mouvement d'opinion qui s'était dessiné, le ministre des affaires étrangères, obéissant à la loi du régime parlementaire, annonça qu'il allait négocier un accord complémentaire. C'est à cet accord qu'on a travaillé durant l'année 1903.

Donc chaque semaine, souvent plus d'une fois la semaine, on voyait descendre de voiture tantôt devant le perron d'honneur, tantôt sous la voûte sévère aux aigres courants d'air qui sépare les deux cours de l'hôtel du quai d'Orsay, le ministre de Siam à Taris et l'un de ses collaborateurs.

Phya Suriya Nuvatr, qui représente le Siam à Paris depuis le 8 avril 1897 a, dans les bureaux du quai d'Orsay, le renom d'un redoutable négociateur. Ferme et souple à la fois, il excelle à tâter le fer de l'adversaire, à profiter de l'occasion, à saisir le moment propice pour se porter en avant. Ce petit homme, d'allure jeune et robuste, dont les yeux brillent, comme deux points de feu, dans le bronze de son teint, sous le reflet noir de ses cheveux, n'abandonne rien au hasard. 11 défend avec une énergie, à laquelle tout le monde rend lîommage, les intérêts de son pays. Et c'est une besogne difficile que de l'amener aux concessions.

Quand il s'agissait de fixer les points essentiels de la négociation , le Phya allait directement chez M. Delcassé, et c'est à Tescrime méridionale du ministre qu'il opposait ses parades asiatiques. Pourles pourparlers préliminaires, il montait au troisième étage; il entrait dans le large bureau du coin où M. Armand Nisard, durant de longues années, avait fait, le plus subtilement du monde, la sourde oreille , et où, après lui, iM . "Gogordan * obtenait, par d'autres moyens, des résultats pareils. Au lieu d'une barbe blanche nuancée de quelques poils noirs, on apercevait, en entrant, une barbe noire éclairée de quelques poils blancs. A part cela, c'était toujours, sous la 'bonne grâce traditionnelle de l'accueil, la même méthode de discussion serrée, insinuante et prenante.

Ayant beaucoup causé avec M. Cogordan, Phya Suriya a pu, le jeudi 31 décembre, descendre sur le coup de huit heures du soir, chez M. Delcassé et le lendemain une petite note brève, un peu inattendue, nous apprenait qu'on avait arrêté les bases d'un accord complémentaire. En quoi consistait cet accord ?

Les diplomates ne sont pas bavards, au Siam pas plus qu'ailleurs. Et quand je franchis le seuil de riiôtel de l'avenue d'Eylau — tout blanc dans sa pierre neuve et sur qui veille, au-dessus de la porte cochère, la placidité de l'éléphant siamois — je pensais bien qu'allait se dresser devant moi le spectre du secret professionnel. La bonne grâce de Phya Suriya sut cependant atténuer en ma faveur la sévérité de cette apparition redoutée.

— Je ne puis vous donner, me dit-il, que des renseignements généraux. Les points particuliers que

1. Emporté par un mal soudain, M. Cogordan est mort le 21 mars 1904. Il a été remplacé par M. Georges Louis.

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l'accord devra régler — et ils sont nombreux — iiont pas encore fait l'objet d'une rédaction définitive : ma discrétion, à cet égard, est donc deux fois naturelle. Mais il est exact que, comme l'a annoncé la note lïavas, les bases de l'accord sont, dans l'ensemble, arrêtées. Et il n'est pas moins exact que, du côté siamois, nous avons le désir sincère d'arriver à un arrangement.

» Nul, d'ailleurs, je pense, ne pourra contester que mon gouvernement n'ait donné des preuves évidentes de cette sincérité. Vous vous souvenez des incidents qui ont suivi la signature et la publication du traité de 1902. Le parti colonial a mené alors une campagne ardente, agressive, non seulement contre le Siam, mais aussi contre le ministre français des affaires étrangères. Cette campagne, il faut l'avouer, n'était pas faite pour nous inspirer confiance : et quand, après plusieurs mois passés, il est devenu certain, d'une part, que la convention de 1902 ne serait pas ratifiée telle quelle; d'autre part, que M. Delcassé posait des conditions nouvelles analogues aux desiderata du parti colonial, nous avions le droit de nous sentir inquiets.

» C'est sur ces bases nouvelles que, depuis plusieurs mois," malgré une répugnance bien naturelle, nous négocions. A l'origine, elles étaient, du moins certaines d'entre elles, profondément blessantes pour mon pays. Les pourparlers ont eu pour objet d'arriver à une moyenne. Sur certains points l'accord s'est assez rapidement établi. Sur d'autres, au contraire, la difficulté de s'entendre s'est prolongée. Enfin le 31 décembre dernier, il nous a paru des deux parts que cette difficulté était, d'une façon générale, résolue. Toutefois, je devais, avant de signer, consulter mon gouvernement et comme je n'avais plus le temps de le

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Hiire avant l'expiration du délai, c'est pour rendre possible celte consultation qu'une prorogation nouvelle jusqu'au 15 février a été décidée. A l'heure où nous Hummes, je ne puis donc, en toute vérité, vous donner il indication ferme ni dans un sens ni dans Taulre. ïVi.!st à Bangkok, et là seulement, qu'on sait la tournure que prendra lalTaire.

— Cet accord, monsieur le ministre, tel qu'il s'est, dans ses grandes lignes, établi, diflfère-t-il sensibleiiK^nt du traité de 1902? Et de quelle sorte sont ces (lilTérences?

— Les différences sont nombreuses. Elles portent, à piMi près, sur toutes les clauses. Il en est d'économiques. Il en est de territoriales. Nous avons fait à nuire désir d'enlente de gros sacrifices. Je vous parlais Luut à l'heure d'une moyenne. Cette moyenne, il s'agissait de la prendre entre le traité de 190:2 et les prétentions des coloniaux. Eh bien! on a fait la part large à uL*s prétentions.

^ Mais, je vous le répète, il y a des choses blesîsîinles, humiliantes, que nous ne pouvions pas accep- Irr, Songez d'ailleurs qu'un traité qui laisserait chez l'un des contractants des griefs profonds, préparerait (|('S conflits nouveaux au lieu d'apaiser les anciens. Vos coloniaux, qui ne sont jamais conlenls, ne s'en rendent pas assez compte. Et c'est ce qui, de son début à son terme, a rendu si délicate cette négociation.

w Je souhaite, pour ma part, que les six semaines qui commencent nous permettent d'arriver à un résuljal amiable. Je pense que, dans quelques jours, j'aurai rrvu des instructions. Il ne resterait alors qu'à trouver \i\ formule de l'accord. Vous saurez le 15 février si nous y avons réussi. Pour le moment, je ne puis vous en dire plus. »

Phya Suriya avait dit cela avec une volonté visible de rester impartial et froid, avec cependant un frémissement contenu de toute sa personne : car cette négociation est sa chose ; il en a vécu toutes les phases ; dans le combat qu'il soutient pour le bien de son pays, il est résolu a ne rompre que pied à pied; ot Ton no peut se défendre pour cette courageuse obstination d'un sentiment d'estime et de sympathie.

Ce sentiment, on le ressentait aussi au quai d'Orsay. Mais la politique n'avait pas le droit d'en tenir compte. Et le seul souci de notre diplomatie était d'amener le Siam à accepter les conditions posées. Ces conditions, comme me le disait Phya Suriya, s'inspiraient des critiques dirigées par le parti colonial contre le traité de 1902. Elles n'étaient pas la contradiction de ce traité. Elles en étaient le complément. Entre les coloniaux et les diplomates, la divergence portait sur une question de mesure. Les diplomates, de bonne grâce, se sont faits les interprètes des coloniaux. Ceux-ci voulaient qu'on demandât plus. On a tenu compte de leur désir, non pas certes de ce que désirent certains coloniaux d'Indo-Chine qui réclament en toute occasion le maximum — et quelque chose en plus, — mais de ce que souhaitaient les représentants métropolitains les plus modérés de ce parti ardent et jeune.

— Gela n'a pas été facile, m'a dit M. Cogordan, pas facile du tout. Les Siamois résistaient, se défendaient comme de beaux diables. Us avaient cru que le traité de 1902 marquerait la limite des concessions exigées. Le nouveau traité les entraînera plus loin, sensiblement.

J'arrête ici mon interlocuteur et je lui dis :

— C'est donc bien un nouveau traité qu'il s'agit de négocier> ^t non pas seulement un accord complémen-

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hi)vv, une convention annexe au traité de 1902?

— Ce sera certainement un traité nouveau, qui se subsiitueraà ce4ui du 7 octobre au lieu de le compléter. h' ne vois guère, en effet, comment il serait matérielleuieiiL possible de rédiger l'accord actuel sous forme clHiiinexe au précédent. Ce serait obscur, illogique, iiiiinstrueux. Nous aurions là un nid à difficultés. Non, ,1 « nup sûr, il faudra un texte nouveau.

- Kt ce texte, dites-vous, différera sensiblement de I iMicitsn. Sur quels points?

- Sur beaucoup de points dont vous pouvez deviner lu plupart en vous reportant à ce qui a été publié l'an tli^niier. Il y a des clauses économiques visant des r iMjmins de fer, plusieurs chemins de fer.

— Celui de Savanaket?

— Celui-là et d'autres aussi. Il y a des clauses poliliques et territoriales. Il en est qui visent la question «li^s protégés français au Siam. Celle enfin de Louang- Piabang sera définitivement tranchée en notre faveur. C est donc, par rapport au dernier traité, un progrès rer! ai Q et important. Mais tout cela, je vous le répète, il a pas encore pris corps. Tout cela n'est pas rédigé. Ost à quoi pendant les six semaines qui restent, nous ni h ms travailler.

rf Car, notez-le, la prorogation consentie le 31 décembre n'est que de six semaines. Les précédentes étaient sensiblement plus longues. Mais cette fois-ci la situation n'était point la même. Dans les derniers jours de déi:«îmbre, je crois qu'en haut lieu le vent n'était pas à In prorogation. On voulait, d'une façon ou de l'autre, avoir pour la fin de l'année un résultat. Et la note qui îi paru à ce moment dans le Temps exprimait exactelïienl cet état d'esprit, tel du moins qu'il me fut connu, ('(^pendant, le 31 décembre, Phya Suriya, qui déjà avait

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fait des concessions, nous a donné satisfaction sur d'autres points importants en ajoutant qu'une prorogation de quelques semaines lui était nécessaire pour consulter son gouvernement. Fallait- il se refusera ce délai nouveau? Ce n'eût pas été s'inspirer des sentiments conciliants qui nous ont toujours animés et que nous souhaitons, en ce moment mémo, voir prévaloir en Extrême-Orient. La prorogation a donc été consentie, mais pour six semaines seulement.

— Et sous quelle forme?

— Sous la forme d'un petit « protocole » très court et très simple, dont voici, en substance, les termes :

» M. le minisire de Siam ayant acceplé les hases (ïim accord complémenlaire telles que les a posées le gouvernement de la République, la Convention du 7 octobre 1902 est prorogée jusqu'au 15 février 1904.

)) Très sincèrement, je crois que, comme le dit ce protocole, on est d'accord sur les « bases » de l'arrangement. Il nous reste à mettre cet arrangement sur le papier, à l'ordonner, à le codifier. Six semaines, pour un tel travail, ne seront pas trop. Mais le 15 février, j'ai la conviction que nous tiendrons le résultat. Car le Siam comprend que, désormais, nous ne céderons rien. Il comprend aussi l'intérêt qu'il y a pour lui à traiter. Et il sait enfin que telle diversion, qui naguère fut pos- Mble, ne le serait plus aujourd'hui. »

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