‹ Questions diplomatiques de l'année 1904Chapitre 16 sur 73 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L' a affaire marocaine^ » est entrée en 190i dans une phase nouvelle, sinon décisive. En Europe, l'accord anglo-français et l'accord franco-espagnol ont eu pour objet de dégager devant nous le terrain diplomatique et de clore le régime de rivalités chroniques entre les

1. Les antécédents africains de l'affaire marocaine ont été résumés de la façon la plus lumineuse dans une étudo de M. Paul Bourde à laquelle j'emprunto le passage suivant : « De 4845 à 1890, notre effort au Maroc avait tendu uniquement à y maintenir le sfalii quo. Mais, vers la fin de cette période, il devint manifeste que l'atermoiement n'était plus de Sv^iison. Nos concurrents en commerce et en influence — et l'Angleterre avait, toujours été le plus redoutable — faisaient des progrès alarmants. Des aventuriers étrangers étaient en grand crédit à la cour ctiérifienne, et le jeune sultan était inquiétant par son esprit aventureux. Nous devions donc ou nous attendre à quel- (|ue surprise qui compromettrait irrémédiablement notre prépondérance, ou nous décider enfin à la revendiquer.

» L'orientation de notre diplomatie au Maroc a donc-été complètement modifiée, il y a cinq ans. Et dès lors son but a été double. D'une part, il fallait que la situation privilégiée à laquelle nous prétendons, prit corps d'une façon positive dans le pays même. D'autre part, il fallait la faire reconnaître par les puissances qui étaient en posture de la contrecarrer.

M Envoyé le 30 janvier 1900 à Tanger, M. Uevoil inaugura, avec un bonheur immédiat, une conduite toute nouvelle. Au lieu de continuer à tourmenter le Maghzen de demandes d'indemnités à propos du moindre incident de frontière, il s'appliqua à lui démontrer que les deux pays avaient des intérêts communs, et qu'au lieu de ne se connaître que par ces sortes de notes d'huis-

L AFFAIRE DU MAROC Sm

légations européennes aussi bien à Tanger qu'à Fez. Au Maroc même, diverses mesures ont mis en train, avec une rapidité insuffisante, il est vrai, la politique de «pénétration pacifique», que le Parlement a approuvée de son vote.

I. — L'emprunt et les douanes L'oprNioN DE M. Regnault, consul général,

CHARGÉ DU contrôle

Dès que Tarrangement avec l'Angleterre (8 avril 1904) a été signé, des négociations ont commencé avec le Maghzen au sujet d'un emprunt garanti par les douanes.

Il est de protocole au Maroc que, lorsqu'un fonctionnaire mentionne dans un document officiel le trésor

sier qu'ils passaient leur temps à se présenter l'un à l'autre, ils feraient bien mieux de s'entendre pour pacifier cette frontière. Ce langage de raison fut compris. L'année suivante, une ambassade marocaine conduite par le ministre des affaires étrangères fut envoyée à Paris, et les pourparlers échangés entre les deux gouvernements aboutirent à un protocole que M. Delcassé et Si Sliman Abd-el-Kerim signèrent le 20 juillet 1901. Plus tard, le 20 avril et le 7 mai 1902, M. Revoil, devenu gouverneur général de l'Algérie, compléta cette première convention pardeux accords passés avec Guebbas, le représentant extraordinaire que lo sultan avait envoyé à, Alger pour surveiller l'exécution de l'arrangement.

)) Par cette série d'actes, la frontière franco-marocaine au-dessous du Teniet el Sassi se trouva délimitée; l'ouverture de marctiés communs des deux côtés de la froniière, réglée ; les conditions de commerce qui pourrait y être fait, définies ; les rapports des autorités françaises et marocaines mis sur le pied d'une sorte de collaboration amicale, et la création de forces de police marocaines dirigées par des officiers français, décidée. C'est là ce qu'on a appelé la politique d'entente avec le Maghzen.

» Quant aux antécédents européens, on sait qu'en décembre i90d l'Italie s'était engagée à nous laisser les mains libres au Maroc à condition que pareille liberté lui fût par nous assurée à Tripoli. »

58 POLITIQUR FRANÇAISE

impérial, il fasse suivre cette mention de l'invocation : « Que Dieu le remplisse ! » Il écrit par exemple : « Le trésor de Sa Majesté, — que Dieu le remplisse! — » Ou bien encore : « Notre ministre du trésor— que Dieu le tienne plein! — .... » Cet usage, respectable et louchant, ne paraît pas malheureusement avoir produit l'effet qu'on en attendait. Le Irésor de Sa Majesté, à l'inverse de la nature, n*a point horreur du vide. Et sa situation, qui n'a jamais été brillante, était au printemps de 1904, particulièrement fâcheuse.

Le sultan du Maroc avait déjà fait, quinze mois plus tôt, appel au crédit. Il avait à ce moment contracté trois emprunts, dont le total représente approximativement vingt millions. Le premier de ces emprunts était un emprunt français, le second un emprunt anglais, le troisième un emprunt espagnol. Ces trois opérations étaient des opérations privées, consenties par les banques étrangères sans garantie spéciale. L'emprunt français, d'une valeur de sept millions et demi, fut pris par la Banque de Paris, qui en repassa une parlie à diverses autres banques — Crédit Lyonnais, Banque de l'Indo-Chine, notamment — mais qui n'essaya pas d'en placer les titres dans le public. Depuis, cet état de choses ne s'est pas modifié, si bien qu'en mars 1904, l'amortissement des trois emprunts n'était pas commencé et que le service des arrérages devenait de plus en plus difficile.

Cette difficulté était si grande que, pour payer le dernier coupon, le sultan avait dû se servir des pièces d'or et d'argent qu'il venait de faire frapper à la Monnaie de Paris et qui, en arrivant à Tanger, avaient été mises sous séquestre parce que le prix n'en avait pas été acquitté. Mais cette ressource n'était pas durable. Et d'autre part, les besoins, loin de diminuer, augmentaient. Le Maghzen

l'affaire du MAROC IVJ

a donc cherché à se procurer de Targent. Ses agents officieux, — Fun d'eux, Si-Bennîs, est bien connu à Tanger, — se sont mis en rapport avec des financiers. Et les négociations ont été entamées ^

L'emprunt ayant été signé le 28 juin-, l'organisation du contrôle des douanes fut aussitôt assurée. M. Regnault, consul général de France à Genève, fut mis à la disposition du syndicat des porteurs français de la Dette marocaine et chargé de représenter à Tanger les intérêts de ce syndicat. M. Regnault, en cette qualité, devenait le chef d'un service autonome, dont les principaux éléments appartiennent, les uns au service du contrôle tunisien, les autres au service consulaire français. Ils sont, ainsi que M. Regnault lui-même, considérés comme en mission et rétribués directement par le syndit^at des porteurs. Ces fonctionnaires sont :

MM. Luret, contrôleur civil, détaché à la section d'État du gouvernement tunisien.

Jessé Curély, élève consul attaché à la direction des consulats au ministère des affaires étrangères.

Berti, contrôleur civil suppléant à Sfax.

Vadala, élève interprète, diplômé de TEcole des langues orientales vivantes.

A ces quatre personnes ont été adjoints des fonctionnaires des douanes tunisiennes, désignés par M. Pichon, résident général de France à Tunis.

A la fin du mois de juillet, M. Regnault avait achevé l'organisation de ce contrôle. Le succès de cette première partie de sa tâche lui permit de venir à Paris,

4. Ces négociations ont été menées à Tanger par M. Zangarussiano, représentant de la Banque de Paris, mort depuis, le 2 novembre 1904.

2. On a regretté avec juste raison, que les conditions en fussent très onéreuses pour le sultan.

60 POMTIQrE FRAXÇAISR

OÙ il me fournit sur sa mission les renseignements suivants :

— C'est, m'a-t-il dit, par Tanger que nous avons commencé. Ma fonction consistait d'abord à établir le contact entre le contrôle français et les douanes marocaines ; puis, ce contact une fois établi, à organiser le contrôle et le prélèvement nécessaires. C'était une. opération nettement définie. J'ai donné mes soins à ne pas la compliquer et à obtenir, sans heurt, un résultat.

» Dès ma nomination, le gouvernement marocain a désigné, pour traiter avec moi les questions de ma compétence, un commissaire impérial. Ce commissaire, El- Hadj-Ezzougari, devait être l'intermédiaire entre les fonctionnaires des douanes marocaines et le représentant des porteurs français. Je n'ai eu qu'à me louer de la façon dont il a compris son rôle.

» La douane de Tanger est un long couloir, dans lequel les ouménas (personnages marocains appartenant à l'aristocratie bourgeoise et chargés de l'administration dos douanes) examinent, assis à la turque sur le sol, les marchandises qu'on déballe devant eux. Annoncé par El-Hadj-Ezzougari, présenté par notre consul, j\ii expliqué à ce divan l'objet de ma mission. Et, le soir même, un de mes collaborateurs opérait sur les recettes de la journée le prélèvement de 60 p. 100 que stipule le contrat de l'emprunt. En un après-midi, j'avais donc organisé à Tanger- le contrôle. Et je pouvais, visant plus loin, m'occuper des autres ports.

» Pour ce faire, j'ai afiFrété un petit vapeur de la Compagnie Paquet, la Moselle, Avec une douzaine de collaborateurs, je m'y suis embarqué. En même temps que nous, partait le secrétaire du commissaire marocain. Ce secrétaire, El-Aouari, emportait dans une

petite caisse les instructions cliéritiennes relatives aux douanes. C'est lui qui devait, à chacune de nos escales, faire part de notre arrivée aux autorités locales.

» A Tetouan, premier arrêt, nous avons débarqué en touristes. Sans le moindre uniforme, sans épée, en tenue de promenade, nous sommes allés de Marine, port de Tetouan, jusqu'à la ville, résidence du gouverneur. Là comme ailleurs — et ce, il faut le noter, en vertu même des instructions du Maghzen, — c'est le consul de France qui m'a présenté. L'entrevue a été très cordiale. Après les politesses d'usage et les tasses de thé qui sont de protocole, nous avons parlé de la question des douanes. Et reconduits au port sur les mules, superbement harnachées, du gouverneur, nous avons installé l'agent du contrôle dans la maison qui lui était indiquée comme résidence. Sur notre passage, se pressait un grand concours de peuple que la simplicité pacifique de notre allure paraissait surprendre et charmer tout ensemble. Le soir, nous regagnions la 3f ose lie.

» Après Tetouan, nous avons visité tour à tour les autres ports marocains où devait fonctionner notre contrôle. A Larache, à Rabat, à Mazagan, à Safi, à Casablanca, à Mogador, nous avons procédé de façon identique. L'accès de ces ports, même en été, n'est pas facile à cause de la « barre » qui les ferme. Nous avons pu cependant débarquer en pirogue. Et partout j'ai constaté chez les habitants le même sentiment : l'étonnement et la satisfaction de voir sortir de la Moselle, qu'ils supposaient sans doute chargée de zouaves ou de turcos, des « civils » d'aspect inoffensif, qui, au lieu de prendre militairement possession de la douane, se contentaient de débarquer un fonctionnaire isolé.

qu'on installait dans la maison désignée par le gouverneur.

» Un démenti formel a déjà fait justice des télégrammes tendancieux qui annonçaient des troubles produits par rétablissement du contrôle. 11 n'y a pas eu, en effet, l'ombre d'un incident. Et nous avons trouvé toujours le calme le plus parfait. Partout, les ouménas nous ont accueilli amicalement. Partout, notre agent a été accrédité le plus facilement du monde. A Casablanca, l'interprétation du contrat, d'ailleurs assez compliqué, a donné lieu à quelques discussions extrêmement courtoises. Mais l'accord s'est rapidement établi. La meilleure preuve en est qu'en moins de quinze jours notre tournée était achevée et que je rentrais à Tanger ayant laissé dans chaque port un représentant.

» L'impression que j'ai rapportée de cette rapide croisière est, en somme, satisfaisante. Les habitants accueilleraient avec défaveur une action militaire. Ils sont, au contraire, favorables à l'intervention pacifique et amicale que j'avais mission d'organiseï*. Quant au sultan, qui a déjà reçu sur les fonds du nouvel emprunta millions, il avait donné en temps utile toutes les instructions pour que nous fussions traités en amis. Et l'accueil le plus cordial nous a été réservé par les fonctionnaires. Je puis donc dire que ce début, qui était pour nous l'inconnu, permet de bien augurer de l'avenir. Je retournerai d'ici peu à Tanger, où je m'installerai à poste fixe à la tête du service central. Une vingtaine de personnes auront suffi à constituer le contrôle. Et, bien que nous ayons droit à quatre agents par port, j'estime que deux suffiront, au moins dans l'état actuel des choses. »

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