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II. — La mission marocaine. Les projets du marquis

DE SeGONZAC

A la môme époque, le comité du Maroc, constitué sous la présidence du prince d'Arenberg, décida de confier à une mission spéciale dirigée par le marquis de Segonzac le soin de préciser les notions existantes sur le Maroc physique et économique.

C'est à un spahi ordonnance qu'il eut sous ses ordres en Tunisie, que le marquis de Segonzac dut ridée première de voyager au Maroc. Ce spahi était d'origine marocaine. Les récits qu'il faisait de ce pays fermé et magnifique ■ sollicitèrent l'explorateur qui sommeillait dans l'officier. M. de Segonzac résolut d'aller contrôler ces histoires de bivouac, où il pressentait que la France, tôt ou tard, serait intéressée.

Dans trois voyages successifs, dont il a publié le récit, M. de Segonzac reprit la tradition des découvreurs d'autrefois. Ce n'est pas au Blad-el-Maghzen, au Maroc déjà connu, qu'il s'attarda. Et, avec un bonheur qu'appelait son audace, il pénétra, seul, déguisé, dans les provinces marocaines, où, si l'on n'est musulman ou israélite, on risque, une fois reconnu, de payer de sa vie l'indiscrétion que Ton a commise en s'y aventurant.

Ce succès a désigné le marquis de Segonzac au choix du comité qui, à la suite de la déclaration francoanglaise du 8 avril 1904, s'est préoccupé de faire connaître à la France ce Maroc, où notre prépondérance pacifique venait d'être proclamée. Sa mission a constitué, à côté et en dehors de l'action gouvernementale, le premier acte de l'initiative privée.

— Je vais, m'a dit M. de Segonzac l'avant-veille de

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son départ, refaire eo plus grand, avec des moyens plus variés et plus larges, ce que j'ai fait dans mes premiers voyages. Ma méthode, qui fut aussi celle de Foucault, m'a réussi : je la conserve donc. Mais j'en étends l'application.

» Celte fois-ci, en effet, j'aurai des compagnons. Permettez-moi de rappeler brièvement les titres tout particuliers, qui les qualifient pour participer à l'œuvre que nous poursuivons. L'un est M. Gentil, géologue éminent, dont vous connaissez les beaux travaux sur le Sud-Oranais, actuellement professeur au Muséum, Algérien de naissance, et qui parle l'arabe comme le français. Pour toutes ces raisons, M. Gentil est appelé à rendre à la mission de grands services. Il en est de même de mon autre compagnon, M. René de Flotte de Roquevaire, dont les études de cartographie marocaine ont apporté déjà une si importante contribution à la connaissance géographique du Maroc. J'emmène en outre avec moi deux professeurs, l'un berbère, l'autre arabe, qui permettront à notre activité de se ramifier plus aisément et de rayonner autour de son centre. Enfin, un indigène, qui m'a accompagné dans mon dernier voyage, dont j'ai pu apprécier la fidélité et, comme disent nos soldats, les qualités de « débrouillage », sera pour nous un utile auxiliaire.

» Le Maroc, vous le savez, se divise en deux parties inégales. L'une, la plus petite, est accessible aux Européens. C'est le pays maghzen. L'autre, de beaucoup la plus vaste et la plus diverse d'aspects et de produits, leur est absolument fermée. Le comité du Maroc a estimé que la première, ouverte à l'action de la France, connue de ses représentants officiels, n'était pas celle qui devait solliciter d'abord son initiative. Il

L AFFAIRE DU MAROC ô!»

a pensé que son rôle était plutôt de poursuivre dans le Maroc inconnu une enquête géographique, géologique, économique et, cette enquête achevée, de répondre à nos comnaerçants : « Ici, vous trouverez ceci. Là, vous trouverez cela. 11 faut vous adresser à tel ou tel intermédiaire. Dans cette province, c'est par les juifs, dans cette autre, c'est par les Berbères, que vous devez amorcer vos affaires. Voilà le but et voilà le moyen. »

» Il convient en effet d'ajouter à ce qu'on dit communément du Maroc, ceci qu'on ne sait guère et qui est profondément vrai : c'est que sa population est prodigieusement commerçante. Soit qu'il s'agisse des Marocains, soit qu'il s'agisse des Israélites répandus dans tout le pays, vous trouvez partout le sens de l'échange. Sans doute, vous ne pouvez pas, vous. Européens, y faire directement appel. Car, si vous essayez d'entrer dans ce monde fermé, c'est à coups de fusil qu'on vous recevra. Mais si vous retenez d'une part que, dès maintenant, toutes les tribus de l'intérieur commercent soit avec l'Algérie, soit avec la côte, que d'autre part, une fois fixés sur les productions et les ressources, il nous sera loisible de prendre comme instruments de pénétration ceux-là mêmes qui ont contracté déjà l'habitude de venir à nous, vous reconnaîtrez que notre espoir de nouer, dès notre prochaine enquête, des relations commerciales, n'est pas si chimérique qu'il pourrait paraître tout d'abord.

» Seulement, pour nouer des relations, il faut entrer, et, pour entrer, il faut être prudent. Nous serons extrêmement prudents. Pour que le chemin nous soit ouvert, nous nous placerons sous la protection d'un grand personnage musulman, d'un chérif. Quel chérif ? Permettez-moi de ne pas le nommer, et de lui garder, en Tardieu. î>

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admettaDt que je l'aie choisi déjà, le même secret que j'ai observé, dans mon livre, vis-à-vis de celui qui, il y a trois ans, a consenti à me couvrir de son autorité.

» Vous savez quel est, dans les pays musulmans, l'usage ancien et respecté. Les chéri fs, de qui émane, pour les croyants, la bénédiction de Dieu, font des voyages circulaires et des quêtes, où les fidèles s'empressent d'apporter leur obole. Cetlecoutume nous servira de passeport. Nous prendrons place dans la suite du chérif, place modeste de secrétaires et de serviteurs, où notre expérience antérieure nous permettra de jouer convenablement no tire rôle. Perdus dans la foule, nous passerons inaperçus. Nous ne serons pas, dans ces conditions, les maîtres de l'itinéraire. Nous irons où nous appellera l'intérêt du prophète. Car le chérif, son représentant, se doit à la dévotion du peuple. D'autre part, il existe, de tribu à tribu, des divisions qui tracent la route. Mais, dans ces zigzags inévitables, nous saurons retrouver le fil du labyrinthe. Et les observations photographiques, géographiques, astronomiques ne perdront rien à ce flottement nécessaire.

» Ici, je crois utile d'ouvrir une parenthèse et de vous rappeler que tous ces chérifs quêteurs ne sont pas pour nous des étrangers : car ils ont besoin de la France. La France, par l'Algérie et par la Tunisie, est, dans l'Afrique du Nord, une puissance musulmane. Et les pays qui sont devenus territoires français ne sont pas, dans la contribution au budget religieux, les moins généreux. C'est ainsi, par exemple, que la tournée d'Algérie est réputée, chez les confréries marocaines, comme l'une des plus productives. On cite l'exemple d'un chérif qui a recueilli plus de 50.000 francs dans le Sud-Oranais. Le rapport moyen, bon an mal an, est de 15 à 20.000 francs.

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» Dans ces conditions, et l'autorisation double du ministre de France à Tanger et du gouverneur général de TAlgérie étant indispensable à ces collectes, vous concevez que nous ayons un moyen d'action, dont nous aurions grand tort de ne point nous servir. C'est un de ceux auxquels nous aurons recours, non seulement pour nous assurer une sauvegarde nécessaire, mais aussi, mais surtout, dans l'avenir, pour ouvrir à Tintluence française des routes nouvelles. »

Cette méthode très neuve d'exploration était intéressante à connaître. Il ne l'était pas moins de demander à l'un de ceux qui jugent le mieux le Maroc actuel ce qu'il pense de la situation créée, à notre bénéfice, par les accords du 8 avril... M. de Segonzac, à cet égard, m'a répondu ceci :

— Je crois savoir qu'à l'heure présente le maghzen, c'est-à-dîre ce qui constitue à tous les degrés le gouvernement marocain, a pris son parti de cette situation. Mais à côté de ce sentiment, il en est un autre qu'il faut noter. Si la pénétration pacifique de la France au Maroc était menée avec assez d'imprudence pour qu'un mouvement de xénophobie en résultât, les gens du maghzen en seraient les premières victimes. Ce qu'ils craignent donc par-dessus tout, c'est que nous ne cédions au désir d'aller trop vite ou trop loin. »

Je demande:

-— Dans quel ordre doit, à votre avis, s'exercer notre activité?

— Il n'y a pas, me répond le marquis de Segonzac, d'hésitation possible. Notre premier efifort politique doit avoir pour objet la création d'une police effective, non seulement à Tanger, mais dans tout le pays maghzen, où cette police devrait et pourrait exister et où elle n'existe ,point. Nos soldats algériens, d'ori-

gine marocaine, en formeront aisément les cadres. » Par là, et par là seulement, nous rendrons au sultan un service dont il nous restera reconnaissant. L'amitié du sultan est pour nous une ressource précieuse. D*abord livré à Tinfluence anglaise, il comprend maintenant que la nôtre devient prépondérante et c'est avec elle q\xï\ compte. Sans doute, son pouvoir temporel n'a pas les mêmes limites que son autorité spirituelle. Mais il a pour lui la force d'une longue tradition. Nul chérif. à ma connaissance, n'en bénéficie au même degré. Notre intérêt certain est de l'avoir avec nous. »

Et le marquis de Segonzac conclut avec un sourire : — Mais cela, c'est de la politique. Et je ne suis qu'un explorateur.

m. — El-Menebbi a Paris

Tandis qu'on prenait ces diverses mesures, El-Menebbi, ministre de la guerre et ancien favori du sultan, revenait de la Mecque où il était allé en pèlerinage. J'eus l'occasion de le voir à la fin de juin.

El-Menebbi a le renom d'un personnage sympathique et séduisant. Et tous nos représentants diplomatiques ou militaires au Maroc parlent de lui dans les termes les plus flatteurs. L'impression qu'on ressent de sa personne physique concorde avec cette heureuse réputation. 11 est jeune et, visiblement, fort intelligent. La tête, d'un brun cuivré, que dessine un mince collier de barbe noire terminée en pointe, est vigoureuse et belle. Le nez légèrement busqué, la bouche impérieuse, le regard franc et direct ressortent, comme d'un cadre blanc, dans la soie transparente de la djellaba ramenée jusqu'au haut du front. El-Menebbi est vêtu de blanc. On aperçoit seulement, dans l'évasement des

larges manches, la soie écarlate du vêtement de dessous. Des babouches en cuir jaune citron complètent ce costume, qui a paru à mon incompétence conforme aux règles les plus sûres de l'élégance musulmane.

— J'ai tenu, me dit d'abord le ministre, à venir en France pour saluer à Paris même le gouvernement de la République. Les autorités françaises ont été pour moi si prévenantes, non seulement dans les relations officielles que j'ai entretenues avec elles au Maroc, mais encore au cours du voyage de huit mois que je viens d'accomplir à la Mecque que je considérais comme un devoir de rendre à la France cette visite. Je suis très heureux que les circonstances s'y soient prêtées... »

Ce témoignage ne saurait manquer de nous être précieux. Et la bonne grâce avec laquelle il est donné en augmente le prix. Mais ce sont des questions plus précises que je voudrais aborder :

— Que pensez-vous, dis-je à El-Menebbi, du récent accord anglo-français? Que pensez-vous, à un point de vue plus général encore, des relations franco-marocaines? Quels services estimez-vous que la France puisse rendre au Maroc? »

Je suis, sur la physionomie du ministre de la guerre, l'effet de ma question, au moment où elle lui est traduite. Il sourit un peu. Et, très doucement, par petites phrases courtes, il répond :

— Je reviens d'un voyage de huit mois, voyage non point politique, mais religieux. Je n'ai point, vous le concevez, suivi pendant ce temps les affaires de mon pays. Je ne sais pas exactement ce qui se passe là-bas. Exprimer des idées personnelles, sans connaître celles de mon gouvernement, je ne le puis, ni ne le veux.

» Toutefois, je crois que l'accord entre la France et

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TAngleterre est une chose heureuse. Avec le temps, les difficultés s'aplanissent. Tout s'arrange. Dans mon pays on se réjouit des relations amicales avec la France. Elles sont, depuis plusieurs années, excellentes. Ce sont des rapports de bon voisinage. Nous en sommes très satisfaits. Nous espérons, nous comptons qu'elles dureront. »

Ces relations, suis-je tenté d'observer, ont été plus et mieux que des relations de bon voisinage. Sans même envisager d'autres problèmes que ceux de l'ordre militaire et de l'ordre financier, notre amitié a valu au Maroc d'abord le concours de nos officiers pour l'instruction de ses troupes, ensuite celui de nos banques pour l'équilibre de son budget. Je signale à El-Menebbi ces deux points :

— Oui, me dit-il, j'ai vu à Tœuvre la mission militaire française. Et j'ai toujours constaté que vos officiers remplissaient admirablement leur tâche, lis nous ont été utiles et sont très appréciés chez nous...

— Et l'emprunt, dis-je alors. Quelles sont les principales réformes, les premières tout au moins, que vous allez engager avec les cinquante millions que le crédit français va mettre à votre disposition ?

— Là encore, que voulez-vous que je vous réponde? Je ne sais ce qu'on pense à Fez. Je ne sais ce qu'on fera. Je suis discret par nécessité, par ignorance, par convenance. »

Cette discrétion est extrême, en efï'et, et voilà qui ne compromettra pas, lors de son retour à Fez, M. le ministre de la guerre. El-Menebbi s'en rend compte et, sans attendre de moi une question nouvelle, reprend de lui-môme la parole :

— La longue absence que je \iens de faire m'empêche, vous le voyez, de vous donner des renseignements

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précis sur les événements qui se sont produits depuis huit mois. Mais ce que je puis dire et ce que j'ai plaisir à proclamer, c'est combien j'aime etj'admire la France.

» Je l'aime, parce que j'ai toujours trouvé chez ses représentants, soit à Fez et à Tanger, soit à Marseille, soit en Egypte, une cordialité et une droiture dont je leur suis reconnaissant. Je l'admire, parce que c'est une grande nation puissante et forte. Hier encore, dans le trajet de Marseille à Paris, j'ai été frappé de la richesse de votre sol. [l m'a paru que je traversais un immense et prodigieux jardin. La France est véritablement un pays de bénédiction.

» Le temps que j'y vais passer sera malheureusement très court, — six ou sept jours tout au plus. Je n'aurai donc pas le loisir de voir d'autres villes que Paris. Je le regrette très sincèrement. Car, je vous l'ai dit et je vous le répète, je souhaite que les relations entre la France et le Maroc deviennent de plus en plus intimes. Et j'espère qu'efifectivement elles le deviendront de jour en jour. »

Assis sur un canapé bas, entre deux fenêtres, par où le ciel apparaît gris, maussade et terne, attristant la verdure des Champs-Elysées, El-Menebbi a laissé sur le tapis l'une de ses babouches jaunes et ramené sa jambe droite sous sa jambe gauche. Le menton appuyé sur la main, dans une attitude d'attention réfléchie, il a dit ces derniers mots avec un accent de sincérité. Il est clair qu'il ne veut pas, une fois rentré à Fez où il sera dans peu de jours , s'exposer au reproche d'avoir, sans mandat, parlé de la politique marocaine. Mais il n'est pas moins évident qu'il tient à ce que cette réserve prudente ne puisse inspirer à son interlocuteur français des doutes sur ses sentiments à notre égard.

Ce fut la fin de notre entretien. Dans l'antichambre,

plusieurs visiteurs attendaient, qui avaient fait passer leurs cartes. Menebbi, après le plus européen des shakehayid, éleva la main à son front dans un geste d'adieu, qui me rappela le salut militaire des Russes. J'admirai dans l'antichambre les nègres vêtus de rouge, gardes fidèles d'un ministre avisé, dont la discrétion sait se garder toute seule. Et je quittai le Maroc pour rentrer dans Paris.

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